VIVRE
pour Thierry de Martel.
>e bateau s'arrêta.
Subitement la brise venait de tomber et nous eûmes la sensation d'un manteau de chaleur qui, lourd, nous pesa sur les épaules.
Un tout léger clapotis de vagues glissait sur les flancs du cotre, comme le grésillement de la mer bouillante sous le soleil et jusqu'à l'horizon le flot courait miroitant, aveuglant; derrière nous Marseille s'étageait blanche, avec des collines roses. Et nous nous étions tus dans l'anéantissement délicieux de cette chaleur saine et puissante qui semblait avoir assoupi toutes choses.
Henri tenait la barre, accoté au plat-bord, le corps droit, les yeux fixes, il fouillait le lointain avec ce regard obstiné et triste que je lui connaissais aux heures de spleen. J'étais en face de lui et, doucement bercé par le bateau, je me laissais aller à une sorte de lucide torpeur.
Depuis deux ans je n'avais pas vu Henri. Après avoir mené une existence assez tapageuse à Paris et telle que le. lui permettait sa fortune, il avait disparu subitement sans raison apparente : affaire de femme, disaient les uns. Pourtant je n'en avais rien cru, Henri m'était toujours apparu comme un chercheur qui n'avait pas trouvé.
Un mot de lui m'avait appelé à Marseille où il faisait escale au retour d'une croisière sur les côtes du Maroc et, pendant que son yacht était en réparation à la cale, cet amoureux de la mer faisait de fréquentes excursions sur le petit cotre qu'il avait loué.
Je ne lui avais fait aucune question au sujet de sa disparition et de sa longue absence, car il m'avait semblé craindre toute explication là-dessus.
A peine m'avait-il parlé du pays qu'il avait traversé et j'avais
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respecté son mutisme. Vaguement je sentais une inquiétude sourdre en lui dont la cause m'échappait, et toujours sur le point de s'épancher en confidences douloureuses, il semblait sj raidir contre lui-même pour ne pas le faire.
Une mouette passa, sifflant au-dessus de nos têtes.
— Tiens, m'écriai-je, on vit encore par cette chaleur.
Henri parut sortir de sa rêverie et sans quitter l'horizon où se perdaient ses yeux.
— On vit partout sur la terre.
— Et... ailleurs? interrogeai- je.
— Et ailleurs?... qui sait!...
ïl eut un soupir et nous nous tûmes de nouveau.
Après un instant Henri se remit à parler. Lentement, ses mots s'envolaient dans le calme et sans quitter son immobilité de statue il disait :
— La vie est partout, en nous, et autour de nous et pourtant nous ne connaissons pas toute la vie. Notre existence est faite de minutes, d'heures, de jours et d'années ; elle s'écoule brève et impuissante... et nous ne connaissons pas la vie. Un horizon étroit nous enferme et nous n'en pouvons pas sortir; un monde invisible nous entoure et nos yeux ne peuvent le voir, car si longue que soit notre vie, si puissants que soient nos sens, nous ne voyons que peu de choses et nous ne vibrons que de rares sensations.
Comment nos yeux pourraient-ils épuiser tous les spectacles ravissants ou grandioses et combien de sites doivent nous rester inconnus ? Comment goûter tous les bonheurs ?... Comment épuiser toutes les joies ?... Comment vivre toute la vie ?... »
Il s'était arrêté, la figure tirée par une indicible souffrance et j'entrevoyais enfin l'intensité de sa détresse, sans trouver un mot à dire...
La brise se relevait doucement et elle gonflait à peine la voile; un mouvement insensible du bateau nous poussait vers le large, vers cette ligne de mystère où le ciel et l'eau se fondaient en une teinte violette indécise et troublante.
La petite flamme du mât s'était déroulée et elle dansait à demi dans le vent avec un mouvement maladroit d'aile cassée agaçant.
Et soudain je me sentis triste... Triste de la même tristesse qu'Henri, inquiet de la même inquiétude, la soit du Mystère m'angoissait et balancé sur le frêle canot dont le reflet s'enfonçait dans l'eau, je me voyais avec Henri, comme un point vague jeté sur l'immensité et jouet d'une force invisible.
Henri parlait :
— L'Inconnu... l'Inconnu nous entoure et nous mène. Nos actions, nos travaux, nos joies, nos douleurs, nos croyances, nos erreurs ne s'expliquent pas, et nous voulons cependant leur attribuer un motif, une raison d'être; des milliers d'hommes s'épuisent à chercher ce qu'ils appellent la vérité^ cette faible chose relative qui varie selon les climats, les milieux, les individus. Les hommes veulent trouver des lois fixes et calmer leurs doutes. Des savants décomposent le feu, la terre et l'eau ; des philosophes dressent des hypothèses ; des croyants érigent des. temples, et tous disent : «J'ai trouvé. » Puis des générations s'écoulent, travaillent et cherchent pour découvrir un jour combien fut grande Terreur des antiques vérités. , A quoi bon apprendre, lutter et s'agiter puisque nous ne devons rien savoir, rien voir et rien comprendre...
La sensation elle-même est vague, fugitive, inconsciente parfois, et toujours éphémère ; morte elle fait naître en nous le regret, car nous la devinons incomplète, et le désir aussi puisque nous entrevoyons la possibilité du bonheur.
Je pourrai très longtemps errera travers le .monde; il est des cieux qui me resteront inconnus et des terres que jamais ne foulera mon pied. Dussé-je me gorger de luxure, jamais je ne connaîtrai tout l'amour, et fussé-je le plus illustre conquérant, jamais je ne m'enivrerai de toute la gloire. Je passerai comme tant d'autres, avec au cœur l'exaspération de l'envie et la certitude de mon impuissance. Je n'aurai rien vu, je n'aurai rien compris, rien senti et je mourrai... qui sait? demain peut-être... Oh ! la vie... la vie est partout et je ne connaîtrai pas la vie I... »
Henri ne disait plus rien et je ne me sentais même pas la force de lui répondre... Quelles paroles auraient pu consoler une telle souffrance?
Le vent était revenu et le cotre filait à présent avec ses voiles arrondies, tendues comme des poitrines et haletantes dans l'air.
L'éoume frangeait Pétrave et nous laissions derrière nous un sillage zigzaguant où la mer déchirée poussait son petit cri de bête tourmentée.
Henri ne parlait pas; attentif, il regardait devant lui bondir la proue et sa main se crispait sur le gouvernail; la course rapide semblait le griser et il menait le bateau vers le large comme vers un but.
Il se faisait tard, notre course s'arrêta ; nous virâmes de bord et en courant des bordées nous vîmes Marseille grandir; le port nous tendait les deux bras de ses jetées et bientôt nous entrâmes dans