‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 111 sur 150 · VIVRE · texte numérisé non relu

VIVRE

l'eau trouble de la Joliette, parmi l'encombrement des navires à quai.

Henri était redevenu inerte.

Et après avoir accosté :

— Allons, viens chez Roubion, nous verrons le soleil se coucher et nous nous imaginerons que nous comprenons ses splendeurs.

Je me suis souvenu de cette journée lorsque j'ai appris, il y a deux mois, qu'Henri s'était tué.

Claude Berton.

Circé

à Lionel des Rieux.

J e vous prie d'accepter la dédicace de ce poème en témoignage de mon amitié.

Sans doute cette « Circé» ne vous plaira-t-elle qu'à demi, et juger e%-vous que f en usai en Barbare avec elle; je sais ce que vous entende? par là et je voudrais m'en défendre, bien que je pense qu'il importe surtout d'avoir traité Circé en poète, ce à quoi je me suis appliqué.

Mais si je repousse le nom de Barbare ce n'est point que j'en rougisse, — je ne renie pas mes ancêtres — je lui trouve seulement trop de généralité. Je protesterais semblablement si Von m'accusait d'avoir une âme antique.

Or voici que pour me faire entendre je me sens conduit à quelque pêdantisme. Une langue, n'est-il point vrai, est V expression de Y âme d'un peuple ? Che% nous la langue se forma le jour oit le peuple eut pris conscience de soi-même. Alors les groupes qui s'étaient unis pour créer ce peuple fondirent leurs âmes disparates en une âme nationale. De cette époque date notre tradition ; je ne vais pas la chercher au-delà, car en se ramifiant elle se dénature. Mon admiration pour les Anciens, nos premiers maîtres, n'en est pas diminuée. Tradition ne signifie pas imitation, mais accroissement logique des richesses antérieures.

Je ne suis ni un Gréco-Romain, ni un Franc, ni un Gaulois ; je suis rêtre complexe issu du mélange de ces races. Je ne m'applique point à faire prévaloir tel élément originel au détriment de tel autre. Certes l'équilibre est rarement absolu. Des écrivains dont le génie a pesé sur leur époque ont fait pencher d'ici ou de là le fléau de la balance. Je citerai Racine et Hugo ; mais la balance fut faussée par leurs successeurs. lime semble que La Fontaine réalise ce parfait équilibre, aussi m' apparaît-il comme le véritable classique.

Pour moi, j'aime à errer tantôt sur la grève d'une Méditerranée étincelante, tantôt sur les falaises dont le faîte est dans la brume et contre qui

CIRCÉ SOg

tempête /'Océan. Et comme de l'un à Vautre rivage il y a une longue route qui se déroule à travers des plaines et des montagnes, qui est ici bordée de villas claires, et qui là-bas partage des cités grises, je fais halte en chemin suivant les hasards de la course.

C'est au bord de la Méditerranée que je rencontrai Circé ; elle était séduisante et je l'ai contemplée — mais avec des yeux qui gardaient les reflets de voyages anciens.

Pourtant, je le devine, vous maintenez Vépithète de Barbare. Je m'en suis défendu : maintenant je veux un instant m'en faire gloire. Car il ne s'agit plus de l'esprit du poème, mais de sa forme.

Oui, il me plaît d'être le Barbare qui saccage la ville autrefois glorieuse, aujourd'hui avilie. J'accumule les ruines sans remords : la cité est si vieille que les murs déjà se lézardent secrètement et je suis venu à l'heure où elle allait s'effondrer. J'ai d'abord habité cette ville et fax connu qu'elle est toute en façade ; à peine si la belle ordonnance de ses palais en dissimule la misère. En vain recouvrirait-on les appartements de tapis et de dorures, ils ne seraient pas habitables. Mieux vaut d'une main malhabile s'essayer à construire de nouvelles maisons.

Les Barbares ne sont pas seulement des destructeurs : ils ont édifié un monde.

Tout se transforme sans cesse et il n'y a pas déforme définitive. Rien ne sert de s'accrocher à la rive du fleuve impétueux; la barque est entraînée par le courant. Nous ne pouvons rester en place et, quelqu'effort que nous fassions pour remonter le flot, nous agitons inutilement nos rames.

La Beauté est immuable car elle est d'essence divine, et la Poésie qui est une des manifestations de la Beauté est immuable comme elle. Mais si la Poésie est l'art d'enchaîner autour de nos pensées et de nos émotions des images selon un rhythme harmonieux, oserait-on prétendre que ses modes d'expression puissent être définitifs ? Qui s'opposerait ainsi à la vie ne créerait jamais qu'une œuvre mort-née.

Je connais les raisons que vous opposeriez à ces croyances auxquelles je suis attaché; quand bien même les miennes auraient quelque fondement, mon poème n'en deviendrait pas meilleur. Mais parce que vous tendeç à un but identique par des voies différentes, et que vous n'ignore^ point la sincérité de mes paroles vous inclinerez à la bienveillance en faveur de et Circév,

Ed. Ducoté, 27 mars 1896.

3 io L'ERMITAGE

Devant le palais de Circé.

CïRCÉ.

1 oi que les Immortels ont conduit dans mon île,

salut, jeune étranger.

Le palais est ouvert à qui demande asile ;

dès ton premier appel je sors t'y convier.

L'Etranger. -

Femme — ou plutôt déesse, car jamais

telle beauté n'illumina les traits

des compagnes des hommes —

je te rends grâces.

Chassé de mers en mers par la fureur d'Eole

j'errais comme l'épave

quand j'aperçus cette île aux molles côtes ;

j T ai cinglé vers l'abri d'une rade.

L'ancre a mordu le sable au fond des eaux

et j'ai quitté, joyeux, le pont de mon vaisseau

pour chercher où goûter l'oubli de durs travaux.

Sous les oliviers et les noirs cyprès

j'ai marché ; mes pas foulaient

un tapis de violettes parfumées

dignes de couronner le front de Gythérée.

Des loups et des lions sortant de leurs tanières

accouraient me lécher les mains

et de leurs bonds semblaient me montrer le chemin.

Portés par le souffle de l'air

des sons mélodieux se rapprochaient de moi ;

alors, m'est apparu dans une clairière

le palais où chantait cette voix.

J'implorai votre accueil

et vous êtes venue, en souriant, au seuil.

Circé.

Tu ne t'es point trompé quand tu frappas ici : c'est la maison de bonheur et d'oubli.

Les périls endurés pendant la traversée,

les embûches des vents et des écueils cachés,

les longs jours sans soleil, les redoutables nuits

où la Lune couvre ses bras d'albâtre

sous l'épais manteau des nuages,

ta mémoire demain ne s'en souviendra plus.

Entre dans mon palais.

L'Etranger.

Femme — ou plutôt déesse, car jamais mes oreilles n'ont entendu s'échapper de lèvres humaines voix si douce — me diras-tu le nom de cette terre hospitalière ?

Circé.

Il t'est connu déjà :

certes tu as appris à le maudire :

cette terre se nomme Ma..

J'ai dit et je te vois pâlir.

L'Etranger.

Les périls endurés pendant la traversée,

les embûches des vents et des écueils cachés,

les longs jours sans soleil, les redoutables nuits,

quel Dieu me les rendra ?

Voici l'île néfaste où règne

Circé la Magicienne

qui. convie l'étranger avec des mots amis

et qui l'ayant grisé de perfides breuvages

bientôt le chasse en ses étables.

GiRCék Enfant. Si sa beauté peut-être fait de Circé l'égale des déesses, elle n'est pourtant qu'une femme ; et si sa voix te paraît aussi douce c'est que longtemps tu entendis mugir les vagues. Ne verse point de larmes et m'écoute.

* L'Etranger.

Eh, qu'importe 1

Pourquoi de menteuses paroles

vouloir me dorer l'avenir ?

Dans d'invisibles rets tes chaînes m'enveloppent

et je ne saurais fuir.

Ne crains point qu'un soudain courage

de ces lieux ne m'arrache ;

je fus ton prisonnier sitôt que de la proue

j'aperçus le rivage où mon destin

fatalement s'échoue.

Je sais que tout à l'heure assis à ton festin

je recevrai de toi la coupe qui recèle

sous un goût de vin doux, de farine et de miel,

les poisons préparés pour ma métamorphose,

et je reste. Dans tes étables closes

accroissant d'une tête ton troupeau,

vautré sur la litière des pourceaux

je subirai l'horreur de mon ignominie

et je reste. Ma lassitude

est si grande à courir les mêmes aventures

sur l'immense océan sans trouver de patrie

que je ne tourne pas mes yeux noyés de larmes

vers l'anse où mon vaisseau dort à l'abri des lames.

Circé.

Donc tu t'avoues vaincu et tu n'as pas lutté

et tu ne comprends pas qu'il n'est d'autre mystère

dans mes enchantements que ta seule faiblesse

et ma seule beauté.

Ecoute. A quoi bon te leurrer

si toi-même tu t'es abandonné ?

Mes crimes les voici :

quand le hasard des traversées

jette les voyageurs sur les côtes d'JEa

je suis bonne à tous ceux qui s'en viennent ici

comme toi demander abri.

Mes portes s'ouvrent dès qu'un pas

en quête résonne alentour

et le banquet pour tous est servi nuits et jours.

Nulle ruse ne se cache sous mes sourires,

mes sourires de réconfort qui sont un port

pour les âmes que le vent a meurtries.

Hélas, pourquoi le sort

me fit-il femme et belle ?

pourquoi la solitude sur les flots

ne peut -elle dompter la chair des matelots ? Il n'est pas de poison dans le vin et le miel que je sers à mes hôtes et je suis étrangère à leur métamorphose.

L'Etranger.

Sans doute. Mais jadis,

n'est-il point vrai, vingt-deux des compagnons d'Ulysse parcouraient certaine île.

Leurs pieds foulaient sous les oliviers et les noirs cyprès un tapis de violettes parfumées et des fauves apprivoisés

bondissaient devant eux pour leur montrer la route. Une demeure enfin à leurs yeux se découvre ; ils se nomment : la porte s'ouvre.

Un banquet est servi, mais sitôt qu'ils y goûtent ils n'ont plus rien d'humain sinon le souvenir. Or le fils de Laërte averti par Mercure se hâta d'accourir :

il délivra les siens et déjoua tes ruses.

Circé.

Légende, ô voile de beauté jeté par les poètes sur la face grave et sereine des éternelles vérités, ô légende, les ignorants blasphèment quand ils se servent de ton nom, car leur folle présomption juge d'après le voile et non d'après la face : à leurs regards toujours la vérité se cache.

L'Etranger.

Entrons. Le jour se passe en vains propos ;

je n'ai point la sagesse du roi d'Ithaque

et nul Dieu ne me garde.

Je suis las et j'ai faim. Ta présence me charme

et le loup près de toi est doux comme l'agneau.

Circé.

Et c'est cela que tu nommes magie !

Pourquoi ne fuis-tu pas ï tu te crois enchaîné et tu es libre. O l'étrange 'magie 1

iU L'ERMÎTAGÉ

Ta faiblesse me fait pitié.

Si du moins tu croyais en ma sincérité

quand je te révèle un mystère

qui te rendrait semblable aux maîtres de la terre.

Heureux, toi qui n'as pas la prudence d'Ulysse,

toi qui ne portes pas au fond de ta poitrine

un cœur glacé jamais fondu par les sourires

et que jamais désir ardent ne fit bondir.

Mieux te vaudrait le sort des vingt-deux compagnons

qui connurent d'abord la douceur du poison

si bientôt ils en sentirent l'amertume

que le sort de ce roi qui consuma sa vie

à chercher sa patrie ;

il la trouva trop tard, ses cheveux étaient blancs.

Mais tu ne suivras point l'une ou l'autre infortune

si, me prêtant l'oreille, tu m'entends.

Ta jeunesse voguait ballottée par. la mer

avant de rencontrer cette île et ma demeure

et ton âme et ta chair

se sont révélées tout à l'heure.

Lorsque tes yeux se posèrent sur moi

tu devinas soudain la beauté de la femme ;

le désir et l'effroi

ont conquis ton corps et ton âme.

Et tu n'es plus cet étranger

poursuivi par les vents contraires

de flots en flots sans se fixer

au sein d'un abri tutélaire.

Tu me crois criminelle et je suis innocente,

j'accomplis simplement ma destinée

qui est de t'accueillir. Donc entre.

Déjà, te voici un autre homme

et dès que tu boiras le vin de mon festin

tu pourras à ton gré ou tomber dans l'opprobre

ou toucher aux sommets divins.

Si ton être possède une double nature

c'est à toi de savoir quelle il faut écouter.

Les pourceaux en pourceaux ne furent point changés

et Circé contempla leur honteuse aventure

où rien ne s'était fait de par sa volonté.

Souviens-toi seulement de mes paroles

et mets tout ton espoir en ta force :

il est un Dieu que tu ignores,

ton âme en est le tabernacle,

mais oublié ce Dieu s'endort

dans le silence de ton âme.

Si tu succombes à l'ivresse

pour toujours le dieu dormira,

si tu résistes à l'ivresse

il s'éveillera et vivra.

A mon souffle jaillit une étincelle

du foyer inconnu sous la cendre caché;

tantôt cette étincelle allume un incendie

dont on n'abat point la folie,

tantôt un pur flambeau par elle est allumé

qui sur la splendeur d'une belle vie

répand ses rayons éternellement.

Je ne t'ai pas menti :

c'est ici la maison de bonheur et d'oubli.

Suis-moi pour que soient accomplis

et ta métamorphose et mes enchantements.

(Ils entrent dans le palais.)

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