L'AME PHILOSOPHIQUE DE M. MAETERLINCK
était imprégnée, de le communiquer, de nous en émouvoir, maintenant il s'efforce de le disséquer, de le décrire, de le faire comprendre ; il devient analytique. — Au contact des philosophes mystiques se précise, se formule ce qui précédemment n'existait en lui qu'à l'état d'aspiration vague. Dans le commerce de Boehme, d'Emerson, de Plotin surtout, il apprend à penser et non plus seulement à sentir, et il veut nous en faire part. Son concept primitif du mystère, fort obscur et très général parce que négatif, se détermine, se déploie en idées positives : « Existence d'un moi transcendantal aux manifestations réelles, quoique souvent inaperçues des sens et de l'intelligence ; — et comme conséquences, — inanité de l'intelligence et de la sensibilité affective, triomphe de la connaissance intuitive dans l'ordre de la communication des âmes. »
Cependant sa métaphysique reste brève, indigente et maigre sous une apparence touffue, (il ne prétend pas, du reste, édifier suivant les règles un système complet). Je n'examinerai point la valeur des quelques théories qui la composent, toutes ramassées chez les mystiques et dont l'audace apparente ne manque pas d'une certaine séduction, bien que défraîchie en ce moment à la suite d'un trop fréquent usage ; car il serait bien naïf de déballer l'arsenal du raisonnement pour l'attaque de ceux qui se reposent dans le dédain suprême de la Raison. Et pourtant, cette métaphysique d'emprunt s'appuie ou tente de s'appuyer sur une psychologie fort curieuse et presque abondante, ce qui s'explique : deux ou trois idées intimement liées entre elles, conséquences d'un même principe, filles d'un même songe, dominent et tyrannisent la pensée de M. Maeterlinck, observateur et poète plutôt que discuteur et manieur d'abstractions. Or, il est une force de cristallisation toujours agissante, inconsciente souvent, consciente parfois, arrêtant au passage l'état d'âme qui disparaît, le fait présent qui s'enfuit, ressuscitant et groupant "les souvenirs du passé, pour en bâtir le piédestal sur lequel rayonnera l'ostensoir splendide où s'irradiera enfin dans un éclat glorieux le Rêve longtemps aimé et caressé. La puissance de cette force croît en raison inverse du nombre des idées qu'elle sert, car l'énergie psychique nécessairement limitée s'applique plus efficacement suivant une direction constante, que dispersée au gré de caprices divers. Aussi se développera-t-elle avec intensité chez l'écrivain dont nous avons vu les rares conceptions philosophiques très étroitement parentes dans leur analogie; et la collection sera nombreuse, des faits apportés au secours de la thèse.
M. Maeterlinck les découvre dans l'étude méticuleuse des états
troubles de l'âme, des vacillements de la pensée aux minutes singulières où elle se penche, sur le lac sombre de l'Inconscient» lors de ses heurts passagers avec l'Inconnu. Il se plaît à noter ces secousses étranges, avee des subtilités d'analyse, dans une langue qui, elle-même, est une poésie vague. Dédaigneuse du jeu normal des facultés, de la vie banale de tous les jours, sa psychologie est une psychologie d'exception, la psychologie de l'âme en dérive, de Tâme qui sanglote ou de l'âme qui s'affole, dans l'amour infini et dans le froid de la mort, dans les petits sourires et dans les grandes larmes, car alors les signes et les mots ne serpent plus de rien-, et alors seulement se connaissent les esprits en toute vérité. Il nous dit la prescience des Avertis, de ceux qui s'en vont dès l'aurore printanière, et la sagesse balbutiante des vieillards, et la divinité de l'être féminin, et la clairvoyante vision de tous les simples, de tous les innocents, de tous les incomplets, de ceux qui sont faibles et fatigués. Il sait les germinations latentes, les transformations progressives et lentes qui s'accomplissent dans le silence de nos âmes, et la beauté et la bonté qui sommeillent en nous. Il connaît bien des secrets de notre vie intérieure, son regard a surpris les lueurs rapides que nos yeux inexercés n'ont pu entrevoir..
Mais cet amour ardent d'un même rêve, cette hantise constante, s'ils activent ses recherches, s'ils donnent à son regard cette acuité pénétrante, le tiennent captif dans un cercle borné, l'enferment dans un horizon magique d'où l'hypnose de l'idée l'empêchera de sortir ; c'est pourquoi M. Maeterlinck est monotone. Etcette monotonie qui pourrait être parfois un charme dégénère en un système de répétitions. Heureux de retrouver l'Idée adorée, il la redira à propos de chacun des faits qu'il décrit, il la redira, il est vrai, avec des mots nouveaux et des phrases harmonieuses,, aux rythmes divers, il nous la montrera sous des aspects différents, voilée de multiples métaphores agréables, mais au fond toujours la même : sa métaphysique est monocorde. — Dans sa psychologie même, ne nous ressert-il pas plusieurs fois des états d'âme semblables à les en croire identiques ? Parmi des observations exposées pêle-mêle au gré d'une pensée décousue, éparses avec un mépris fort grand de l'ordre et de la logique, chante toujours la même chanson vague, tinte toujours la même cloche ; cela s'intitulerait fort bien : « Variations sur un vieil air. » El le langage involontairement répété de ce philosophe d'occasion, rappelle le balbutiement affaibli de tel vieillard de ses drames, de tel vieillard radoteur au chef branlant dont la plainte murmurait le soir au coin de la cheminée ; phrases de divination, cris de science soudaine, . revêtus d'images chan-