‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 116 sur 150 · II. — M, ANDRÉ LEBEY · texte numérisé non relu

II. — M, ANDRÉ LEBEY

M. André Lebey n'est plus un collégien. On m'affirme qu'il l'était hier encore. Mais ce jeune poète se grime en vieillard. Et il connaît déjà tous les stratagèmes de son métier. Il les connaît trop et surtout il connaît trop nos plus récents écrivains.

M. Lebey m'apparaît très intelligent. Si son style est mauvais, du moins a-t-il le souci du style. Et cela est louable. Mais il s'inquiète aussi de ne pas retarder sur la dernière mode littéraire. Et je le regrette. Ils sont là dix ou douze qui veulent à tout prix se distinguer du troupeau. Ils sentent qu'ils n'y parviendront point par leur génie, par leur talent. Et alors ils se jettent dans les plus violentes étrangetés. La plupart de ces poètes ont de très belles cravates et des redingotes à basques bouffantes. Leurs cheveux sont longs et luisants. Quelques-uns écrivent des vers. Et cela ressemble aux mélopées de l'ange Gabriel. Mais cela est beaucoup plus abscons et cela a encore d'autres qualités que j'ignore et dont les noms sont très difficiles à retenir.

On se moque des mœurs de ces poètes, on se moque de leurs œuvres. Toutefois on parle d'eux et les voilà contents. J'ignore si M. Lebey s'habille à leur manière. Mais il doit avoir de plus hautes ambitions. Il ne doit pas encore renoncer à ce qu'on parle un jour de lui comme d'un bon écrivain.

Je voudrais qu'il rencontrât un jeune homme de goût assez pur et que ce jeune homme lui tînt un petit discours de cette façon :

« Mon cher ami, je crois que vous n'avez pas vingt ans. Et déjà vous avez fait représenter un acte sur le théâtre de Y Œuvre, traduit les poésies de Sapho, et aujourd'hui vous publiez votre deuxième recueil de poésies. Les autres savent donc que vous existez. Ne travaillez plus pour les autres. Travaillez réellement pour vous-même. N'écoutez plus ceux qui vous disent : il faut être de son temps. Cela est absurde. Qu'on le veuille ou non, on est toujours de son temps. Mais il faut être de son pays. Et sachez bien que depuis Chénier il ne s'est presque rien écrit en France qui fût de France. C'est. de Chénier que doit partir votre évolution si vous voulez écrire en vers français. Et certes, ce n'est pas de M. de Régnier neveu de M. Mallarmé qui est saxon et de Hugo qui est espagnol.

« Dans votre Cahier rose et noir, vous avez toujours compté une

syllabe là où les classiques en auraient compté deux et vous en avez compté deux là où ils n'en auraient compté qu'une. Ainsi vous écrivez :

La lune glisse pleine et verse sur les nuages

Sa langueur vaporeuse en lueurs gui dans la nuit. . .

« Vous faites nuages et lueurs monosyllabiques. Ils sont dissyllabiques. « Dans ce vers :

Et l'abandonne ensuite à son premier deuil. . .

vous tenez le son mier pour un dissyllabe, c'est un monosyllabe.

« Vous n'ignorez pas ces fautes. Mais vous pensez qu'il est beau de commettre des fautes que personne n'a encore commises. Je vous prie, ne cherchez pas l'originalité dans ces misères. Et réfléchissez plutôt qu'aujourd'hui la seule originalité consiste à n'être pas original.

« Pardonnez-moi tous ces conseils. Mais si vous avez écrit dés vers qui

rappellent fâcheusement M. de Régnier :

Mon destin qui sourit fait signe à ma détresse.,.

Tu pourras regarder les murs nus et y voir Ton image à jamais s'orner d'un crêpe noir...

« Vous avez dit aussi :

Ne souhaite qu'un bois auprès d'une chaumière... Aurai'je vu ton ombre errante et délaissée /\.. Que n'ai-je été pour toi ce que je fus pour elle!, . .

« Ht ces derniers alexandrins sont charmants. Oubliez vos chers barbares, étudiez les vrais maîtres, puis écrivez simplement comme vous avez fait ces trois vers. Et si l'on ne parle point de vos gilets de velours et de vos pantalons à la zouave, on parlera de vos poésies et on en parlera avec éloge. »

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