II. musique
Concerts dominicaux et concerts spirituels, etc. (mars-avril 1896).
Leitmotiv annuel : nulle joie parfaite, puisque le printemps vert exile la musique ! Ici-bas, n'est-ce point le silence qui a toujours le dernier mot? The rest îs... silence.
XX e concert L amoureux (22 mars) et Concert supplémentaire du 29 mars. — Le Messie de Haendel. — Deuxième audition, deuxième impression : rappelez- vous ce que nous disions des portraits (1) : que, peu à peu, l'œil acquiert la notion des différences, qu'il apprend à distinguer la diverti) Cf. I'Ermitage d'octobre 1895 : (Un Musée inédit : la peinture de portrait et l'art du paysage, parallèlement présentés dans leur évolution respective) .
site dans la monochromie, les nuances particulières dans l'apparente uniformité, dans le type immuable d'une race, d'une époque, d'une mode ou d'un art ; l'oreille, dé même, habituée aux complications modernes, s'accommode insensiblement à l'ampleur des maîtres : l'âme devine l'expression sous la formule, l'âme diverse sous le parler monotone, les sentiments variés sous le contre-point dominateur. Et c'est ainsi que même un « cérébral », aventureusement épris de la suggestion d'un Beethoven, ce poète, des Berlioz, des Wagner et des Balakirew, ces peintres, finit par jouir de l'impérieuse musicalité des Haendel et des Bach, ces purs musiciens : géants de la légende musicale, les deux ancêtres ont fixé la langue technique et savante que parleront, fortement ou délicatement, à leur gré, leurs descendants germaniques ; à Bach, fervent solitaire, l'opulence créatrice et l'originalité dans la tradition ; à Haendel, mondain et voyageur, l'impeccable et souple méthode qui se plie tour à tour aux pompes des oratorios anglais, aux grâces des opéras italiens ; au maître habile et pondéré dans le sublime, l'art impersonnel qui conduit, avec quelle maîtrise, les richesses nouvelles de l'harmonie : au point de vue de la fugue, le large début de V Ouverture est un chef-d'œuvre; et ce n'est pas seulement le Mozart chrétien de Davidde pénitente (i;83) et du Requiem qui continuera cette science mâle : notre coloriste du Déluge de 1876 s'en souvient d'abord ! Païenne divine, 1 ame de Gluck paraît naïve encore auprès de l'art d'un Haendel : la peinture antique ne négligeait-elle pas le clairobscur?...
Les spli, les ensembles relatifs à la Passion évoquent l'éloquence fastueuse» décorative et riche du Spasimo de Raphaël : au siècle irréligieux et anglomane de Voltaire, comme au siècle épicurien et panthéiste de l'Arétin, le grandiose Haendel et le céleste Palestrina chantent le christianisme, ondoyant lui-même et divers selon' les siècles d'art. Avant la « gent trottemenu (1) » des petits maîtres sensibles et poudrés qui adonisent le plaisir, le maître du Messie est solennel comme J.-B. Rousseau, comme Massillon. Magistralement traduit par tous, son Alléluia de fête rayonne une chaleur toute pascale et toute allemande : les chants et les cuivres sonnent, et les timbales éclatent comme les dalles funèbres parmi les centurions effarés. Profondément, la voix basse de son prophète évoque les Jéhovah bibliques d'un
« Michel' Ange , lieu vague où Von voit des Hercules ', »
quand elle conclut, dans un silence : « Dieu parla, Vunivers trembla»; lorsqu'elle dépeint, sur un dessin mineur ou chromatique des bois la mort sombre qui verra la lumière, lorsqu'elle proclame, au rhythme espacé de la
(1) Expression de feu René de Récy appliquée à nos petits compositeurs d'opéracomique depuis 1760*
trompette et des cors, « le bruit des concerts » futurs. Codas majestueuses et points d'orgue imposants, plus d'un ensemble est un vaste objet d'art. L'Orphée révolutionnaire de la' 'Neuvième tiendra ce langage classique en montrant « le chérubin debout devant Dieu » ; et tels accords étranges influenceront Schumann, et jusqu'à Berlioz (i). Mais Haendel ne pontifie pas sans trêve ; et une troisième audition vernale me vient en aide pour mieux remarquer les nuances : tel le christianisme somptueux et humble, qui marie Tépouvantement biblique à la douceur galiléenne, — le contrapontiste infatigable a d'indicibles oasis de sincérité simple : la brève symphonie pastorale, d'un Orient rustique et conventionnel, aux sourdines suaves, aux flûtes naïves; l'air inspiré : « O toi qui viens vers ce peuple fidèle»; telle phrase de récit : « Alors, naîtra d'une Vierge V Enfant promis », « Or, des bergers passaient la nuit aux champs...» ; l'air célèbre du contralto : « Il garde ses ouailles ». Après Jéhovah, Jésus. Et l'orgue souligne discrètement ces cantiques qui réclament la claquette du catéchiste. Ce bon Pasteur est le lien candide entre les vieux Noëls et Pierre Ducré : rêve, poème ou décor, — autour de lui se reforme cette atmosphère désirée d'encens, d'hymnes et de larmes qui explique sous les fronts la genèse du divin. Le fier lion des sables s'est fait agneau mystique, voluptueusement.
P. S. — En cette Semaine sainte et printanière, qui ressuscite les deux bleus de l'Orient et les cieux noirs du Golgotha, la terreur de la Sixtine et la volupté d'Adonis, je voudrais être Verlaine ou Tannhâuser pour mieux comprendre l'éternel et double mystère, parmi des souvenirs d'enfance.
Au Cirque- d'Eté, Van-Dyck célèbre le Graal de Lohengrin et Y Avril de Siegmund, qui transfigurent les femmes ; au Châtelet, Berlioz et Wagner, si divergents dans la force ; à l'Opéra, un Requiem de Bruneau qui n'ajoute rien pour son salut; au Conservatoire, les vrais jeunes : Beethoven, Schumann, Berlioz. A la Porte-Saint -Martin, la Passion de Bach-Haraucourt ; à l'Ambigu, l'Enfant- Jésus de Thomé-Grandmougin (si parva licet...); à la Bodinière, le Chemin de croix d'Alexandre Georges. Et je comprends l'instinctive et longue prédilection des concerts spirituels pour la Pastorale de Beethoven, en relisant la page où Bussuet compare la lutte rédemptrice entre le Père et le Fils à « un grand orage... calmé et apaisé. . . par sa propre indignation (2) ». Relisez-la donc, en songeant à Mounet-Sully.
Naguère, au Châtelet, une séance capitale : l'impressionnisme parisien de la Vie du Poète de G. Charpentier et le Crépuscule mythique de Wagner : rêve et réalité. Et, aujourd'hui, pour finir, la 80 e de la Damnation de Faust l Au PalmariUm, une délicate Sérénade de Jadassohn. A
(1) Dans la péroraison lente du grand Chœur (»<> 2$). — Cf. quelques harmonies de V Hymne pascal et de V Apothéose de h. Damnation de Faust.
(2) ///• Sermon sur la Passion de N.-S. Jèsus-Christ : second point.
Monte-Carlo, la Ghiselle inachevée de C. Franck ; à Bruxelles, la Thaïs de J. Massenet avec Georgette Leblanc. — L'abondance me fait répéter : à bientôt» les détails ! Mais j'ajoute que l'article récent de Gauthier- Villars sur Bayreulh et l' 'homosexualité (i), réponse vive à quelqu'un de là-bas qui voit dans Wagner sénile un Corydon platonique, a intéressé ceux qui pensent : seulement, de tout temps, d'Euripide à Michel- Ange et de Y Imitalion à M. Jules Bois, l'intellectualité sourcilleuse n'a-t-elle pas redouté la Fille-Fleur?... Nil novi sub sole, disait déjà le roi Salomon.
Raymond Bouyer.
Paris, 12 avril i8g6, soir.