‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 120 sur 150 · III. LES ARTS · texte numérisé non relu

III. LES ARTS

Exposition des Pastellistes, ohe\ Georges Petit. — Une très admirable figure de fillette par le grand peintre regretté Lucien Doucet. La tête, l'expression générale, le modelé de la chair, la tonalité, l'exécution des fines mains et des bras gantés font de cette chose-là, à mon avis, un chef-d'œuvre, qui vient rendre d'autant plus sensible la perte d'un homme du plus grand talent. — Des paysages de M. René Ménard, inégalement intéressants, dont quelques-uns, études de nuages, sont lourds, durs ; mais deux paysages crépusculaires avec le dernier rayon chaud du ciel sur les bruyères, sont à la fois de la plus sincère observation et de la plus suggestive beauté. — M. Pierre Lagarde qui n'est jamais sans intérêt, est toujours monotone. — De M. La Touche, des barques bretonnes et un vitrail d'église avec des femmes dont la valeur par rapport à I'étincellement de la verrière est assez scrupuleusement étudié. M. La Touche est en possession d'un des talents les plus riches, les plus abondants et les plus variés. A une maîtrise, une souplesse, une virtuosité de coloriste comparable aux qualités de M.Albert Besnard,il joint parfois la grâcëj l'élégance et l'heureux esprit d'un Watteau. J'attends le Salon pour parler plus à loisir de ce beau talent qui me paraît destiné à occuper dans l'art français une des places les plus originales et les plus magnifiques. — De M. Desvallières, des choses abominables;. — Des paysages de M. Maurice Elliot, non sans valeur, mais bien doUcàïiteSi — Deux figures très belles de M. Léandre dont l'une, la grande fillette en noir, malgré une légère affectation est singulièrement jolie, et l'autre : la jeune fille tenant un petit chat est remarquable. — Un très beau corps de femme de M. Axilette.

— De seulement prononcer le nom de Louise Abbema me donne la chair de poule.

— M. Pissaro pourrait, puisque la mode est aux étiquettes, revendiquer

le titre de «peintre de la conscience » ; car, en vérité, rien n'est plus scru-

(3) Dans la Revue blanche du 15 mars.

puleux que la série d'études qu'il expose chez Durand-RueL Mais le génie grâce à quoi Ton crée seulement quelque chose, — et je ne dis même pas : quelque chose de beau, ce génie-là où est-il ?

— En dépit de tout ce qu'on pourra m'objecter, ce gônie-là, je viens de le retrouver chez un homme qui excita, voici six ou sept ans, mes premières impressions d'art. C'était, je me souviens, dans un petit entresol sombre et bas du boulevard : il venait de la brume des toiles des figures imprécises d'abord mais auxquelles on sentait promptement toute l'ossature et toute la musculature désirables, avec en plus, une vitalité, une puissance d'expression, une largeur typique si caractéristiques que je cherchais en vain, dans l'histoire de la peinture, hormis Rembrandt, où trouver une vertu analogue. M. Eugène Carrière peignait alors cette série de Mères dont un des plus beaux exemplaires orne aujourd'hui le Musée du Luxembourg. L'ennui venait de cette buée fuligineuse, de ce perpétuel gris qui ressemble à un procédé et qui, à proprement parler, n'est pas de la peinture. J'accorderais volontiers que M. Carrière n'est pas un coloriste éminent et je regrette même que son génie ne soît pas rehaussé des qualités du grand maître de qui j'ai prononcé le nom à propos de lui tout à l'heure, et sans trop d'irrévérence. Mais l'on peut être coloriste par le seul emploi de la sépia ou du burin. M. Carrière peint en grisaille, ce qui est son droit ; et je confesserai, pour ma part, découvrir beaucoup plus de richesse de coloris dans les toiles quasiment unies au premier aspect que dans nombre de pleinairistes étincelants qui avec la palette la plus opulente n'ont jamais pu nous rendre une joue, un front, une épaule ou cet éclat du regard à quoi toutes les gammes de la couleur échouent.

M. Eugène Carrière réunit aujourd'hui chez Bing une cinquantaine de ses œuvres. Une dizaine d'entre elles suffiront, je pense, à classer ce peintre le premier par la probité, par l'amour de l'être humain, corps et âme, par l'observation attentive et passionnée, par la grande intelligence de la vie muette dont une tempe, un os frontal, une main, un geste sont la discrète révélation. Voilà un peintre de l'âme 1 parce qu'il ne cesse d'interroger le corps humain.

Je ne vois guère de toile de cet homme-là d'où quelque chose de supérieur ne se dégage. Non qu'il l'ail connu et voulu, non, cent fois non. Quand il a marqué qu'il le voulait, par exemple en son Théâtre de Belleville, il me semble avoir singulièrement amoindri son résultat. Son propre est simplement d'aimer une figure et de la laisser venir sous son pinceau par cette mystérieuse couvaison. Cet amour extrême accomplit le miracle ; par lui tout se hausse et s'élargit. La simplicité fait sa grandeur. On n'a rien fait de plus sublime que la petite toile intitulée « Sommeil » : une mère, un enfant côte à côte dans toute la pesanteur du sommeil nocturne. Je supplie que l'on me montre un symbole dont là richesse d'imagination

CHRONIQUES 32c)

approche du Monde qui est résumé et rendu sensible ici, tout simplement parce que Ton sent deux êtres moites, unis d'amour, respirer et dormir.

La série de portraits est magnifique. Plusieurs sont déjà connus. Je vous signale seulement le portrait d'une famille entière inscrit sous le n° 3. Le groupement est simple et il y a dans les attitudes je ne sais quelle grâce aisée qui fait pensera Van Dyck. Toutes les têtes sont de la plus grande beauté. Le panneau décoratif intitulé « les Passants », le portrait inscrit sous le n° 2, et à peu prés tout le reste m'inspirent tant d'admiration que j'hésite à l'exprimer, de peur de faire croire à des esprits malveillants, s'il y en a, que je bats la grosse caisse assez maladroitement pour un homme qui n'en a pas besoin et que d'ailleurs je n'ai point l'honneur de connaître.

René Boylesve.

Page 1