IV. — AUTOUR DES THEATRES
On m'excusera de me faire remplacer ce mois -ci pour le compte-rendu des nouveautés parisiennes au théâtre. J'aurais pu en quelques jours regagner le temps « perdu » et me faire mettre au courant. Je n'en ai véritablemement pas eu le courage. J'ai encore trop présents à la mémoire les grandioses spectacles , parmi lesquels j'ai vécu ce mois écoulé.
J'arrive de Grèce.
Chemin faisant j'ai vu Messine, les rivages d'Italie et de Sicile, puis Leucade et Ithaque. Et ce fut Delphes, tout à coup. Delphes au centre du cirque redoutable de montagnes que couronne le Parnasse, Delphes dont la Voie Sacrée aboutit, à travers les trésors des hommes et les temples des Dieux, à ce théâtre gigantesque dont le décor était le plus beau paysage que j'aie jamais vu.
Puis Olympie, où malgré le voisinage du Temple géant de Zeus, l'ensemble est plus calme grâce aux anémones et aux asphodèles qui ornent les degrés rugueux de l'amphithéâtre.
Puis Argos dont il reste seulement les gradins de son théâtre. Et tout près : Tirynthe d'un côté, cité d'Hercule, et de l'autre, sur son rocher, Mycènes, où régna le grand Agamem non... puis Egisthe; tout Eschyle est là, de la plaine à l'acropole.
Et voici Athènes et le Parthénon î et tous ses théâtres, et son stade...
Mais je m'arrête, de peur de radoter. Un tel voyage vous ferait facilement oublier que mille déjà l'ont fait et des maîtres, dont les émotions sont devenues classiques. Notre dernier escale en pays hellène fut Délos, l'île sainte. Assis au marbre des places des héros et des rois, dans le théâtre non loin du Temple d'Apollon, je songeais que toute l'antiquité tient en ces deux monuments, que le temps a conservés pour le reconfortant exemple : le Temple et le Théâtre ; car, il y a ceci de toujours vrai, et ceci seul :
croire et se réjouir de la vie, parmi l'étonnement, la ferveur et le respect.
Les grenouilles des marais de Tirynthe m'ont chanté de l'Aristophane, Delphes et Argos, m'ont évoqué Eschyle et Euripide. J'ai vu Colone, où naquit Sophocle, où mourut Œdipe. Comment voulez-vous que je m'intéresse à M. Gandillot, à M. Grenet-Dancourt, à M. Tàrtempion ?
Je vous avouerai même que j'ai, là-bas, complètement oublié, les infortunés qui compliquent la vie en l'obscurcissant de leurs prétentieuses théories. Tous nos jeunes dramaturges devraient aller faire une cure en Attique. On s'y sent l'âme légère et on demande vite pardon au Soleil de l'avoir méprisé certains soirs, en applaudissant inconsidérément des œuvres funèbres. Jacques des Gâchons.
Théâtre des Poètes : Le grand Gaiéoto de José Echégàray (traduction de G. Lemaire et G. Schurmann). — L'idée de nous révéler le puissant, fécond et célèbre auteur espagnol Echégàray, mérite d'être louée. La représentation qu'a donnée le Théâtre des Poètes n'a point cependant apporté une note nouvelle dans l'évolution de l'art dramatique, la pièce se meut au gré de ficelles connues et souvent trop apparentes. Mais le sujet du Grand Gaiéoto est humain et vrai ; des êtres bien vivants se meuvent devant nos yeux, l'action est logique et rapide : Certaines scènes atteignent à un poignant pathétique. Je crois que cette œuvre, supérieure à la moyenne de celles que montent le plus souvent nos grandes scènes, trouverait auprès du public un réel succès.
Dans la Divine Comédie, Gaiéoto joue le rôle d'entremetteur entre Paoloet Francesca de Rimini. Ici ce nom symbolise un être .anonyme : la foule, la grande entremetteuse.
Les sentiments de pure amitié et de reconnaissance unissent le jeune poète Ramon à ses bienfaiteurs Julien et sa femme Théodora. Le monde, dont la famille de Julien se fait le porte-voix, travestît ces sentiments et trouve dans cette intimité prétexte à honteuses calomnies. D'hypocrites propos sèment le soupçon dans le cœur du mari ; des coïncidences malheureuses le convainquent à tort, et blessé mortellement dans un duel contre un calomniateur, il meurt en maudissant sa femme et son protégé. Le Grand Galeoio a fait sa tâche ; les deux êtres jusqu'alors innocents sont, à l'heure de la commune défense, jetés dans les bras l'un de l'autre.
La langue des traducteurs m'a semblé çà et là poncive et dépourvue de souplesse.
Excellente interprétation de MM. Godeau, Thorsigny et M u « Pau le Marsa. Ed. D.
Aux Escholiers : Le seul lien, par M. Léopold Lacour. -i— Une femme divorcée qui se remarie et que le premier époux vient essayer de reprendre
avec un argument, ma foi, impressionnant : « Tu es ma femme à moi, et tu n'es que ma femme ; l'autre, tu 'es sa maîtresse. » M. Lacour voulait donner raison à l'autre. Aussi a-t-il accumulé le sympathique sur le n° 2, et le ridicule sur le n° 1 ; les acteurs ont secondé, à leur su et insu, ses intentions, et le public a vu avec satisfaction l'héroïne rester avec le n° 2 et envoyer paître le n° 1 . La pièce est écrite avec une verve juvénile et un entrain point exempt de maladresses. Je n'ai pas trop compris le mot de la fin : il n'y a nullement lâcheté pour le n° 2 à refuser, sur l'ordre de sa femme, d'embrocher le n° 1 ou de se faire embrocher par lui.
Comité secret, par M. Mitchell, — Je regrette de n'avoir vu jouer cette piécette qui m'a paru, au compte-rendu, très amusante.
A l'Odéon. — La campagne théâtrale touche à sa fin ; en somme pour TOdéon elle a été piètre. D'insignifiantes reprises, deux nouveautés très médiocres, la Crise conjugale et le Modèle, une seule pièce curieuse quoique inégale, la Blague. Le triomphateur est encore Picard dont on a remonté une pièce oubliée la Petite Ville. S. A.