V. — EXPOSITION DE LA LIBRE ESTHÉTIQUE
a Bruxelles
Non point en juge, mais en homme qui fait son devoir, nous dirons la beauté de cette exposition. Il va de soi qu'il ne s'agit pas d'une récusation qui aurait pour motif l'indulgence, mais qu'il s'agit seulement de la prudence où doivent se résigner une, ou quelques générations encore, au milieu du désarroi de ce qui part et de ce qui vient.
Gomme les antérieures expositions de la Libre Esthétique, celle-ci nous a montré beaucoup de ce qui vient. C'est-à-dire qu'une visite attentive aux œuvres d'une nombreuse exposition est aussi bien une promenade à travers les âmes contemporaines, et au fond d'elles, qu'une promenade à travers des civilisations futures. Toute l'aspiration de l'humanité et de la société n'est-elle pas dans l'œuvre d'art, surtout visible peut-être aux époques de transition... L'hétéroclisme des matériaux est alors frappant, car l'esprit est secoué avec vigueur aux endroits où se décèlent des ruptures d'équilibre.
Pourquoi ces considérations préliminaires ?
Parce que, ne croyant pas à l'impartialité, il importe que je ne sois point pris pour un critique ; et que : le paysage variant selon le point de vue, il importe que je dise sommairement où j'étais pour regarder.
Un très beau contingent nous est arrivé de France, avec Eugène Carrière dans le nombre, pour quatorze toiles qui presque toutes sont des
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œuvres. Il nous a paru que le brouillard diaphane où il enferme l'expression de ses personnages, correspond très exactement au mystère que contient en soi tout être au-delà même de toute étude.
Nous ne savons, c'est certain, entièrement ni nul être, ni nulle chose. Comment un peintre va-t-il alors transporter sur la toile ce qu'il ne sait interpréter par aucun côté de sa connaissance ? Et c'est bien tout directement la forme et la couleur du mystère que traduit cette buée savante ; c'était simple et admirable à trouver. Mais la subtilité d'impression qu'il a fallu pour y venir, voilà ce qui a fait d'Eugène Carrière non pas un peintre qui se sert d'une ombre dissimulatrice, mais un peintre du véritable mystère, qu'il soit calme et fermé comme celui généralement des choses, inquiet et palpitant, comme celui parfois des êtres.
De France encore, voyons Alexandre Charpentier. L'abondance de sa production commence de le faire manquer à ses promesses. Trop de fantaisie à côté d'un beau métier. Ni logique, ni unité souvent. Ce reproche est applicable à la fontaine-lavabo, en étain, composée de trois pièces : le bois d'applique, le réservoir et le bassinet, que rien ne réunit fatalement, si ce n'est la poursuite du dessin. Mais rien d'inévitable dans la forme n'unit ces pièces, elles ne découlent pas l'une de l'autre. Quant à l'enlacement d'une grenouille et d'une salamandre qui tiennent en-dessous du réservoir pour former robinet, on ne sait comment ces bêtes exactement copiées sur la nature, pourraient, contrairement aux aptitudes des animaux de leur espèce, demeurer là suspendues par le dos... Pour l'encrier à couvercle tournant horizontalement, on ne voit pas bien ce que l'homme qui le décore peut avoir de commun avec la destination de l'objet ; et, secondement, l'encrier venant à être ouvert, ce qui semble cependant tout naturel, la statuette sur sa plate-forme tournante porte à faux pour l'œil, puisque dans le vide.
L'art appliqué demande plus de logique dans l'effet, et maintenant que M. Charpentier a vendu à la ville de Paris, pour dix mille francs, la petite fontaine susdite, nous espérons qu'il prendra le temps de trouver la logique des formes, l'unité dans la ligne et dans la matière, et celui de choisir l'idée selon la destination. Toutes choses qu'il sait, mais que le succès commence à lui faire négliger.
De France encore Maurice Denis. Nous le nommerons, plus qu'un autre, un peintre de la pensée, peintre par nécessité d'un moyen, et comme nous voici loin du peintre par passion de la couleur ! Pas indifféremment peintre ou musicien, cependant : peintre pour directement traduire l'image platonicienne de nos cerveaux avec le plus silencieux des arts. Il n'a peint l'existence nulle part, mais partout l'image de l'existence ; ni l'objet, ni la personne, mais leur idée. C'est un peintre platonicien. Rappelons le souvenir des Pèlerins d'Emmaùs, d'une inoubliable impression.
Un platonicien plus peintre, Degouve de Nuncques, de Belgique, expose des contemplations sur Venise. Nous ne trouvons pas d'autre terme qui dise la manière dont il a vu Venise. Une ville et des eaux paisibles comme pour l'éternité. Cette Venise n'est peut-être, et sans doute, nulle part. Ceux qui connaissent Venise ne la reconnaîtront pas... Mais ceux qui savent Venise l'éprouveront de suite. C'est un deuxième peintre platonicien. Le Jardin de Sérénité, exposé l'an passé, est une œuvre, avec les actuelles contemplations sur Venise, dont feront bien de demander le lieu tous ceux qui pèlerinent vers les œuvres de beauté.
Il y a quelqu'un de Gand, — oh! les puissants jeunes hommes qui font connaître des villes ! — qui s'en va chercher une étrange allure d'âme au fond du passé : Charles Doudelet. Nous ne saurions comme il fait dire le moyen-âge, qu'il dit mieux pour nous, que ceux qui, vivants, le peignirent de le voir autour d'eux. C'est qu'il y ajoute ce que le temps seul peut ajouter : il en peint la légende. Dans notre mémoire le temps laisse des choses le vrai caractère ; le temps fait presque tout seul de l'art. Et quand alors la prédilection du passé s'élit dans une âme subtile et originale, nous voyons renaître de ses joies et de ses douleurs tout ce qui fut profond et prestigieux, ressuscité par l'amour d'une créature. Ici, un songeur et vénéneux moyen-âge assombri par ses superstitions et ses donjons, ayant déjà dans les veines le sang qui nous fait chérir les névroses et les orchidées. Tout en joaillerie, or et, argent des vieux bijoux ternis, avec on ne sait quoi d'émouvant, comme des souvenirs de haut prix figés dans la patine.
Quelques femmes nous donnent lieu à des remarques. Anna Broch continue de peindre avec brutalité. Elle continue de tenter de violenter l'harmonie de nos demeures, en y plaçant aux panneaux des cabanes de Flandre, des charrettes de Flandre, en faisant entrer la nature toute crue et toute nue et toute hurlante dans nos salons. La nature ne doit y entrer qu'à la faveur d'une appropriation. Les tableaux ne doivent pas faire semblant d'être des fenêtres par lesquelles on apercevrait la campagne. D : un côté d'ailleurs on met des stores et des rideaux aux fenêtres pour atténuer les crudités extérieures, et notre peintre rentre de l'autre côté de l'appartement avec foins, charrette, chevaux, paysans et soleil d'août ! Il n'est ici pas plus question de châtrer la nature que ne l'ont fait Boulanger ni Courbet, mais de la voir avec un cerveau assez civilisé pour ne la faire pas entrer chez nous quand elle est en sabots. Le cas de M lle Boch est celui de beaucoup d'autres bons peintres ; il importait pour cela d'y revenir.
Marie Destrée-Danse expose une belle série d'eaux-fortes où se distinguent particulièrement ses gargouilles et ses chimères copiées sur Notre-Dame de Paris. Nous ne dirons pas à Marie Danse que son trait a un sentiment et
une fermeté tout virils, le compliment ne la flatterait peut-être pas autant que se le sont imaginés les modestes inventeurs de ce système de jugement, lorsqu'il s'agit de travaux de femmes. Aux femmes ils disent : c'est viril ; aux hommes ils disent : c'est divin; c'est-à-dire qu'entre la femme et le dieu il y a l'homme ! Ces eaux-fortes sont admirables : ie papier a l'air aussi vieux et aussi martyrisé que la pierre. La veuve, V aigle, le diable conservent leur allure méditative et le vertige des hauteurs d'où ils planent depuis des siècles sur la ville ; en sorte que ces gravures impriment le double vertige des hauteurs et des temps.
Hélène Cornette, sculpteur, enferme de beaux sentiments sous une forme d'humanité rudimentaire. Nous appelons ainsi peindre F Angélus, de Millet, Nous n'avons pas connu Jean François, mais à regarder M Ue Cornette nous nous demandons comment elle espère mettre son âme à Taise sous des physionomies de paysanne et d'artisan ? Récapitulant les dons indispensables dans toute carrière d'art, nous trouvons chez Hélène Cornette la perfection du métier, avec l'impression, ce souffle d'amour créateur, mais elle n'a pas encore atteint à la beauté. Dans les formés transitoires de l'humanité il y a des beautés, mais la beauté n'est que dans ses formes définitives, dans ceux des êtres qui précèdent immédiatement la chute, ceux qui closent une race. Les germes de beauté en ascensionnant à travers le sang de quelques générations se membrent et s'étendent, et seulement l'être dans lequel ils arrivent à donner toute leur somme, constitue un type de beauté. En dessous ce sont vagissements qui peuvent être viables, oui, mais qui n'ont pas d'une harmonie, le caractère final, à quoi rien ne puisse être retranché ni ajouté.
De Hollande sont arrivées des eaux-fortes de Mari Bauer : Intérieur de Sainte-Sophie, V Entrée de Mahomet II à Sainte-Sophie, et Mahomet H à Sainte-Sophie. Tout ce que la somptuosité pouvait déployer sur un tel thème, Bauer le lui a fait faire. Les traits se mêlent et s'enlacent sans discontinuer comme les fils d'un écheveau brouillé, mais c'est pour arriver à une intensité que la vie n'abandonne pas un instant, elle y circule toute mouvante comme dans une lumière d'or.
Pour donner le paysage entier de la Libre Esthétique il y aurait encore septante noms et quatre cents œuvres d'art et d'art appliqué à mentionner, nous n'avons pris cette année que l'occasion de quelques louanges et de quelques réflexions.
Toute cette brillante conquête éphémère est amenée chez nous, comme vous savez, par Octave Maus, qui pour sa gloire et nos plaisirs visite en février de chaque année les Royaumes de l'art, et en ramène une floraison
toujours'plus somptueuse.
Ray Nyst.