LE CACHOT
'on n'eust point reconneu son père dans le mauvois endroit où je fus jette, tant la nuict y avoit d'épaisseur. Je me rappelay toutefois qu'un bon prisonnier commence par explorer les murailles, après qu'il a gémi comme il convient. Je fis l'un et l'autre simultanément et comptay deux autres portes outre celle par où j'avois fait mon entrée. Et, ayant gratté à chacune, l'on me répondit par le même moyen. C'est un grand soulagement de sçavoir que Ton n'est pas seul dans la disgrâce. Je
A l'intention des lecteurs de V Ermitage qui ont encore présentes à l'esprit les deux lettres du Pogge publiées ici les mois derniers par M. Elisée Pélagaud, je détache deux chapitres d'une petite fantaisie romanesque qui me fut inspirée par les mêmes précieux documents.
Enlevé aux douceurs des eaux de Bade où le bon Frère Jérôme, par suite d'un culte excessif de la Vérité, mit les consciences et les gens à nu — ce qui ne va pas sans quelques inconvénients — et habita l'Hotel-de-ville, après avoir renversé le gouvernement, Pogge se rencontre dans les cachots du Saint-Office, côte à côte avec cet apôtre excellent au zèle de qui il avait dû, la veille, de faillir être branché sous les ombrages badois, ainsi que sa maîtresse la belle Lola Corazon y las Pequenecès dont j'ai eu l'honneur de présenter ici récemment les admirables formes et la concupiscence. Le hasard, fertile en caprices, permet à Pogge de retrouver dans ce lieu étroit et dans lé bref espace d'un jour, outre le beau rêveur de Jérôme, innocent auteur de toutes leurs calamités : i° sa sacoche vidée de ses effets et d'un précieux manuscrit de la Cyropédie ; 2» l'hôtelier du Guet-apens, qui la lui avait discourtoisement dérobée ; 3 une demoiselle Véronique en faveur de qui il s'enflamma à Bade d'une manière définitive ; 4 son ami Lorenzo Valla qui le fît jeter dans cette prison pour occuper sa place de secrétaire apostolique : 5 Sa Sainteté le Pape Jean XXIII, ancien forban sur les navires corsaires de la mer Méditerranée, qui vient de mettre le feu à la ville de Bade ; 6° sa maîtresse, la superbe Lola Corazon y las Pequenecès, elle-même, qui le trompe, sous ses yeux et dans les bras du Souverain Pontife, après l'avoir trahi successivement avec son ami Lorenzo Valla, avec un Pape déposé, avec Monseigneur l'Électeur de Bavière, avec un spadassin, et généralement avec tous les membres tant séculiers qu'ecclésiastiques du Concile de Constance; 7 enfin, une moralité qui se dégagerait certainement des chapitres que l'on va lire, s'il n'était plus conforme à la bonne tradition de no lui donner tout son éclat qu'à la fin de l'ouvrage. R, B.
ne sçais si ce soulagement est bon chrétien, mais il est plus répandu que la religion catholique. Et ne dust-on communiqua* avec autruy qu'au moyen de grattemens contre une porte qui ne sortira jamais de ses gonds, on le fait avec joye, ce qui m'amena petit à petit à hausser la voix et avoir connoissance que Ton fesoit de même de l'autre costé.
— Holà ! fis-je, n'est-ce point à Frère Jérôme que j'ay l'honneur de parler ?
— Vous avez dit vrai, seigneur Pogge, me fust-il repondu.
— Ha ! Frère Jérôme, me voicy à un niveau moins élevé que vous n'eussiez désiré me voir, hier matin, sous la maîtresse branche d'un pommier, et je vous considère aussi vous, bien déchu, par le passage de votre bel Hostel-de-Ville en ce cul de basse fosse !
— Les conditions de la vie sont méprisables, dit ce saint homme ; et peu importe que nous logions icy, ou bien ailleurs, du moment que nous y sommes pour la vérité !
— Hé ! hé ! tel n'étoit point le sentiment que vous manifestastes sur îa pelouse du bord de l'eau !
— Il faut manifester nos sentimens véritables successivement, et ils sont divers comme la couleur du jour.
Sur ce, j'ciiys du costé de Frère Jérôme un si bel éclat de rire que ma prison en fut tout illuminée.
— C'est, dit Frère Jérôme, qui ne sçavoit rien celer, le rire d'une petite personne que je ne quitteray pas, j'espère, que je ne Taye convertie à la vérité, bien qu'elle n'y ait point de goût et ne fasse aucun progrès de ce cûsté-là.
— Son organe a bien de la clarté, à défaut de son âme, dis-je à Frère Jérôme, et elle a de la bonne humeur...
— Plust au ciel, s'écria Frère Jérôme, qu'elle usast de ces présens de Dieu autrement que pour le mensonge, et pour l'orner justement de toutes sortes d'agrémens diaboliques...
— Ah! soupiray-je, que ne puis-je être exposé seulement au danger de ces ornemensl...
Dans Je tems que je me lamentois à ce sujet, il me vint à l'oreille qu'une clef étoit introduite dans la serrure d'une autre porte, et je crus que Je geôlier du Saint-Office pénétroit chez moy. Mais la clef fut retirée, et l'on en mit une autre, et ainsi plusieurs clefs à la suite et avec tout le soin coûtumier aux personnes aguerries dans le métier de voleur.
— Qui va là ? fis-je, à la fin.
— Parbleu ! monsieur, je sj.ûs Thostelier du Gucl-Apens, qui fus
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amené à ce mauvais lieu par quelqu'un de qui je fus bien imprudent de me gausser plaisamment, sur le pas de ma porte, mais bien plus encore de faire la connoissance, jadis, sur les navires corsaires de la mer Méditerranée !... Pour le moment, j'ay là un trousseau de clefs, dans une sacoche que Ton m'a laissée : elles me furent excellentes à dévaliser bien des voyageurs durant le beau tems de Bade, et j'en essaye la vertu contre cette serrure...
Sans que je fusse naturellement porté vers cet hostelier qui, toutesfois, parmy des souvenirs divers, m'en rappeloit d'agréables, je ne retins pas ma satisfaction à le voir pénétrer dans mon réduict solitaire, d'autant que le sien avoit un peu de jour, et m'en communiqua. J'hésitay à me pencher tout de suite sur la sacoche qui pouvoit bien estre la mienne, ou bien à faire usage de ces clefs pour ouvrir du costé de la petite personne que Frère Jérôme espéroit ne point quitter auparavant de l'avoir convertie à la vérité. Des efforts nombreux et diverses allées et venues dans nos cachots me valurent la double joye de reconnoître ma sacoche et de dévisager la petite personne :
— Grand Dieu ! m'écriay-je, dès que j e vy cette figure charmante, n'estes-vous point, Mademoiselle, celle que je vy, une seule fois, hélas 1 bien peu de temps, et vestue de quelque chose de si mince que je le pris pour l'étole de monsieur l'Evêque ?
Elle s'en défendit.
— C'est bien elle, dit Frère Jérôme ; elle a tant de répugnance pour le grand jour, que, l'ayant menée à Bade à cause des beaux exemples de franchise que Ton y voit, elle n'y sortit qu'une fois avant que ne croulast PHostel-de-ville, et n'eut pas fait dehors trois enjambées, qu'elle étoit déjà revenue se mettre à couvert.
— ' Néantmoins, dis-je, Mademoiselle, j'ai grand plaisir à vous revoir. Gomment vous appelez-vous?
— Marguerite, dit-elle.
— Hélas ! interrompit Frère Jérôtnëj elle n'a point nom Marguerite ! Et vous ten?z une marque nouvelle du penchant qu'elle a pour le travestissement. Elle a nom Véronique, dont la signification a, dans le cas de Mademoiselle, un aspect dérisoire, ainsi que beaucoup de choses de ce monde, dont le sens profond nous échappe.
— Je me sens, dis-je, plein de goût pour le nom de Véronique, et je vous appelleray ainsi, Mademoiselle, si vous le voulez bien, toutes les fois que la bonne fortune me placera dans votre présence ; et le plus souvent sera le mieux !. f .
— J'en ay soucy, dit-elle, par ma foyl comme du pis de la vache à Colas I
-— Elle est prompte en ses réparties, dit Frère Jérôme, et par là je sçais que le fonds de sa nature est bon.
Il fallut que je fusse de longtemps, sans doubte, et par quelque décret de la Providence, bien disposé en faveur de celte petite Véronique; pour que, au contraire d'être froissé, je me sentisse animé davantage à ses paroles désobligeantes. Cependant, l'entretien ayant tourné à la théologie, qui gouvernait Frère Jérôme, je négligeay Véronique, à mon grand regret, et nous ne fus mes pas longtems sans ouïr d'un autre costé les ronflemens de l'hostelier du Guet-Apens, qui s'étoit en allé, désintéressé de nous, dès aussitost qu'il nous avoit vus sans bagages. Le jour baissoit ; je laissay moy-mesme Frère Jérôme, et, dans la crainte des geôliers, me retiray assez vivement sans avoir dit adieu à Véronique que je ne vy point, les coins étant plongés dans les ténèbres. L'on clostura ses portes.
J'allois m'étendre sur la paillasse pontificale, en me remémorant par-dessus les belles paroles de Frère Jérôme, la figure qu'avoit à Bade cette petite Véronique, la seule fois qu'elle y fit trois enjambées avant que ne fust crouslé THostel-de- Ville. Je poussay une exclamation en touchant du doigt une certaine forme qu'à meilleure inspection je jugeay convenable en tous poincis, et qui étoit préalablement étendue sur la paillasse. Joignez à cecy la température et le moelleux d'un duvet d'oison, et vous aurez un avant goût de l'objet qui donnoit pour l'heure à ma couche modeste, la valeur d'un lit nuptial.
— C'est bien de vous, délicieuse Véronique, dis-je à voix basse, que je tiens pour le moment, dans la main, le petit teton pareil à une pomme de belle venue" ?
— Non pas ! non pas ! dit-elle, en me repoussant de la main. J'avois reconneu sa voix en mesme tems que sa duplicité. Je
la baisay tendrement. Elle me donna un soufflet vigoureux. Je sentis se déclarer mon inclination. Je le luy dis. Elle me rit au nez.
— Véronique, fis-je, de mon plus grand sérieux, je n'aimeray jamais que vqus î
Elle me répondit par un mot malséant.
Cependant, Frère Jérôme commençoit de gratter discrètement à la porte :
— Mon amour 1 dis-je à ma petite compagne, m'est avis que Frère Jérôme commence à prendre de Pimpatience à ne vous point
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toucher à son costé ; c'est un cas désagréable et à quoi je n'ay pas eu le tems de songer...
— Que chantez-vous là ? répliqua-t-elle avec vivacité ; je ne connois Frère Jérôme non plus que vous, par ma foy ! et je vous prie de me laisser en paix !
— Du moins, Frère Jérôme vous connoît fortement, et je gage qu'il conçoit, dans l'instant, de la jalousie, vis-à-vis de la petite place que j'ay icy contre vous !...
Cette réflexion, je ne sçais pourquoi, la rapprocha de moy davantage et l'excita à rire aux éclats, dans le tems mesme que Frère Jérôme s'enhardissoit à gratter. Enfin, durant ,|ue je possédois la lèvre de Véronique et bien d'autres choses do u j'avois le goût depuis longtems, elle me souffla :
— Je vous jure que je ne conneus jamais Frère Jérôme autant que je vous connois à présent !
— En ce cas, répondis-je, sa vertu est immense, et il s'assoiera à la droite du Père, aussitôt brûlé vif...; mais j'aimcrois mieux, pour la netteté de sa réputation, que vous n'eussiez point fait ce serment, à moins que vous ne soyiez déjà convertie à la vérité. Mais le bon Frère se fait, pour Finstant, les ongles et beaucoup de mauvais sang contre la porte... Simulons les geôliers !
Nous fismes quelque bruit ; posasmes et reposasmes la cruche à eau. Véronique doit si fort que je dus luy reprendre la lèvro et la tenir fermement, ce qui nous donna pour un bout de tems de l'occupation. Après quoy, nous ouïsmes que Frère Jérôme se lamentoit misérablement ; mesme, il convoqua le feu du ciel I
— Ho ! ho! m'écriay-je, cela ne va pas si bien! C'est un saint homme qui a peut-être de la force sur les élémens !... Que feronsnous, mon amour ?
— Attendez ! dit-elle.
Et elle se leva.
— Véronique ! ne me quittez pas, je vous prie !
— Si ! si ! fit-elle, riant toujours.
J'allois me précipiter à l'effet de la retenir ; mais ayant appliqué sa jolie bouche tout contre la serrure, elle disoit :
— Frère Jérôme, il est véridique, hélas ! que vous avez tout lieu de gémir, car je me suis introduite de ce costé par le goût de séduire le seigneur Pogge qui me revient suffisamment et qui, s'il monte à cheval aussi bien que le veut la commune renommée, du moins ne le fait point, dit-on, sur la vertu...
— Très Sainte Vierge Marie, me dis-je fort stupéfait, est-ce donc icy que j'ai opéré, par un miracle singulier, ce à quoy Frère Jérôme
échoua assez piteusement : voicy que Véronique dit la vérité ! Et il faut avouer que je n'ay pas à m'applaudir de son début !... Mais Frère Jérôme répondoit par le trou de la serrure :
— Grâces soient rendues à Dieu, mon enfant, pour la profondeur insondable de ses vues, car il a permis une fois, que le mal lournast au bien, et que, par votre misérable aptitude à déguiser la vérité, jefeusse asseuré que vous estes par là pour quelque cause honeste et méritoire ; et je m'endormiray dedans la paix !...