‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 134 sur 150 · LK BUCHER · texte numérisé non relu

LK BUCHER

Le lendemain, il nous vint de la rumeur. Le bruit étoit de chez le Frère Jérôme. Nous distinguasmes sa voix qui étoit claire et pacifique comme à l'ordinaire ; il fesoit toutesfois des efforts pour que la portée en arrivast jusqu'à nous.

— Véronique, prononça- t-il, j'ay confiance que je reviendray et vous reverray, nonobstant que je sois, à cette heure, convoqué par messieurs du Saint-Office; mais à cause que je ne vous ay point encore convertie à la vérité, ce qui est dans les desseins de Dieu.

— Ouais ! fit Véronique, que nous chante celui-là?

— Vous l'avez oûy clairement, mon bel amour, car je sens que vous tremblez tout contre moy comme un pauvre petit oiseau tombé du nyd !

— On emmène Frère Jérôme ?...

— Du costé du Saint-Office ! Et je ne donnerois pas de la peau de cet homme la valeur du mobilier qui est icy !

— Mon Dieu ! mon Dieu 1

— Votre lamentation et votre cœur qui est gros, Véronique, me confirment dans la pensée que les affaires de Frère Jérôme ne vont pas bien ; car vous manifestez de la sincérité, et le cher homme y verroitsans doubte le signe qu'il s'en peut aller désormais»..

Nous passasmes la matinée dans les larmes. Cependant l'hostelier du Uuet-Apens étant venu avec son trousseau de clefs, fit diversion, à cause de ma sacoche qu'il tenoit à me reprendre avec obstination, La malechance voulut que je tinsse à cette sacoche au moins aus&i fermement que ce voleur. Nous faillïsmes en venir aux mains, et les propos que nous échangeasmes étoient discourtois et élevés à ce point qu'ils couvrirent le bruit- des geôliers, ainsi que d'un homme encapuchonné et de mauvoise mine qui, s'avisant que Thostelier avoit rompu sa clôture, luy annonça, séance tenante,

qu'il seroit pendu. On remmena avec ses trousseaux. Je ne luy voulois point de mal asseurément ; mais j'eus de l'agrément à considérer à mes pieds ma sacoche, paisible et abritée de la rapine, quoiqu'elle fut bien vuîdée de mes effets et jusques de la Cyropédie de messer Xénophon. Pour moy, hélas I je pensay que je ne larderois pas, de la vitesse dont les choses alloient, à suivre le chemin de l'hostelier du Guel-Apens et de Frère Jérôme. J'espérois que Véronique se tireroit de difficulté, étant femme.

En attendant, nous allasmes dans la cellule de Thostelier dont la porte étoit demeurée ouverte et où il y avoit un assez grand jour, situé un peu haut, mais que Ton atteignoit aisément en montant sur un escabeau. Nous ne fusmes pas peu surpris de voir que ce jour donnoit sur un parterre bien frais et planté de fleurs. Il étoit fermé au fond, par un mur où des vignes-vierges commençoient de rougir leur feuillage ; et au-delà, on apercevoit des maisons et un coin de la tour de Saint-Paul qui donne sur la place de la ville. La cloche sonnoit PAngelus de midy, et il y avoit un assez fort remuement de peuple et de Pagitation aux fenestres. Véronique battit des mains, puis les tendit vers l'endroit où étoient les fleurs.

L'hostelier est asseurément pendu à l'heure qu'il est, me fis-je en manière de réflexion ; et Frère Jérôme est en train de gémir sous la pesée de quelque tenaille propre à lui arracher la vérité qu'il ne cessa de professer toute sa vie ouvertement. Je seray dans le mesme état tout à l'heure, pour un prétexte différent mais aussi efficace. Les choses de la vie sont bizarres et enchevestrées. îl n'y a pas une minute à perdre de ce beau jardin qui m'envoie ses parfums, ny de Véronique qui y mêle si agréablement le beaume qu'exhale toute sa personne : l'un est le lieu de promenade de Sa Sainteté qui commit beaucoup d'iniquités, et l'autre est le repaire de la dissimulation et du mensonge ; et cependant, Pun et l'autre sont beaux et répandent des grâces divines. Il faut bénir Dieu et le Diable, qui se tiennent de près !... »

J'avois prononcé à haute voix ces paroles simples et issues de mon cœur. J'entendis, un rire mauvois et n'eus que le tems de reconnoître quelqu'un de noir qui refermoit la porte et nous clôturoit dans la prison de l'hostelier pendu, et je gage que c'étoit Lorenzo Valla.

— Avez-vous veu qui étoit là ? demanday-je à Véronique.

— Hé ! dit-elle, je suis occupée de cette rose toute fraîche que voicy là-bas et que les abeilles butinent, et je voudrois bien faire comme elles !

— Ha ! Véronique ! ces fleurs ont tant fait que je seray brûlé vif

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pour le crime d'hérésie, duquel, par ma foy, je n'eus jamais soucy! Mais, par la Madone, qui doit professer bien de l'éloignement pour ce païs, Véronique, voicy Sa Sainteté en personne et qui se promène dans le parterre en compagnie de Lola Gorazon y las Pequenecès !

— Ha ! vous connoissez cette dame et ce monsieur ?

— L'une est de mes amies, Véronique, et l'autre est celuy qui fera tantôt rissoler Frère Jérôme, ce dont j'ay comme une idée, à ouïr sur la place ce remue-ménage...

— Il a, dit Véronique, un bien beau manteau cramoisy, et votre amie a de la chance !

— Tenez, Véronique, il vient de luy offrir votre rose !

— Alors, c'est une personne détestable, et Frère Jérôme avoit raison de s'élever contre Sa Sainteté, ainsi que vous l'appelez !

A ce moment, et tandis que le vacarme augmentoit sur la place, nous vismes émerger, au-dessus du mur, une espèce d'échafaudage qui me parut fort propre à supporter notre cher Frère Jérôme. On frappoit de grands coups de marteaux et lesfenestres se garnissoient de nobles dames accoutrées avec beaucoup d'apprêt et de gentillesse. Cependant Sa Sainteté, en deçà de la muraille, s'enfonçoit avec la belle Espagnole dessous un berceau épaissement ombragé de rameaux divers.

— Holà I dit Véronique, je trouve que votre amie a de l'impudeur à se laisser lutiner delà sorte par votre Sainteté qui m'a l'air d'estre assez fournie de paillardise 1...

— Lola est une personne inhabile à farder ses sentimens, et elle en a d'une grande vivacité 1...

— Ce n'est pas raison pour se laisser détrousser de la façon qu'elle fait en ce moment, car Dieu me damne, je crois que voicy son corps tout dégraffé, comme je le dis... Fil c'est bien vilain !...

— Véronique ! outre que vos termes conviennent mai à une action qui met à découvert tant de beauté, ils eussent été repris par Frère Jérôme que l'on voit à présent déboucher sur la place par le coin de l'église, et avec de grosses chaînes au cou, comme une beste sauvage. Il vouloit que Ton ne celât rien ! A Bade, il déchira tous les voiles... Et c'étoit un homme vertueux et d'humeur égale.

— Vous nous la baillez belle ! Il n'avoit point de mérite à tant vanter le découvert : je luy mentois et dissimulois à moy seule, plus que n'eussent fait ensemble tous vos gens, à supposer qu'ils ne fussent pas mis à nud ; par quoy il continuoit d'avoir goût à la vie qui l'eust écœuré autrement !

— Plaise au ciel que vous parliez savamment, Véronique, car en

ce cas le monde seroit assez bien tel qu'il est, et il ne vaudroit pas la peine de monter sur un tas de fagots bien secs, à l'effet de le convertir, ainsi que fait Frère Jérôme...

— Enfin, trouvez-vous décent de gaster sous les tonnelles un si beau surcot que celuy de votre amie pour luy découvrir sous la cotte des jambes qui sont avenantes, je ne dis pas non...

— Ha! charmante Véronique, tout-indécemment, et nonobstant ce que les différens spectacles de l'heure présente offrent de matière à méditation, je vous traiterois volontiers comme il est fait devant notre fenestre à Lola Corazon y las Pequenecès.

— Tout beau ! Je voudrois que vous y eussiez plus de satisfaction, ayant plus de mal avant que d'y atteindre!

— Hélas ! Véronique, deux choses m'attristent ; c'est, premièrement, que je vais être dans l'obligation de me donner ce mal, à ce que je voy ; et secondement de considérer qu'il sort de votre bouche des choses qui ont de plus en plus l'apparence véridique, ce qui me prouve que Frère Jérôme est bien à l'heure de rendre l'âme, et il seroit touché de connoître votre conversion !... Le voicy tout en haut de ses fagots; on lui a affublé le chef d'une haute mitre dérisoire où dansent des diables rouges, et monseigneur le patriarche de Constantinople lui fait une lecture... Pour ce qui est de la petite scène du parterre et qui vous alarme, Véronique, à cause du surcot et de la décence, j'y veux voir, à l'encontre, une intention symbolique, et je crois volontiers que, mettant à nud le corps admirable de Lola, Sa Sainteté n'y veut prendre qu'une nouvelle épreuve de la vérité naturelle. Et je pense que si elle est favorable, la grâce sera accordée à Frère Jérôme. Mais la chose est pressante... : je n'ai pas encore pu distinguer le petit grain que Lola porte sur le devant de la hanche, et il me paroit qu'il y a de la fumée sous les pieds de Frère Jérôme...

— Votre âme est sans malice, dit Véronique, et je vous aimeray bien si tost que j'auray fait la perte de Frère Jérôme, ce qui est imminent et de quoy j'ai bien du chagrin!

— Ne me parlez pas ainsi, petite Véronique ; vous me fourniriez plus tost qu'il ne convient la consolation de la grande iniquité qui se consomme sur la place parmy toute cette fumée acre et prenant à la gorge... Mais attendez ! attendez ! je crois que j'ay veu le petit grain de Lola et tout l'entourage qui est une merveille... Le pape va se laisser toucher.

— Je n'en ay aucun doubte ! fit Véronique qui se moquoit légèrement de moy ; et vous avez tous tant de crédulité que si c'étoit une peine que de mentir, vous ne vaudriez point que l'on se la

donnast; et je pense que Frère Jérôme qui est, pour L'heure, à moitié asphyxié, n'a pas perdu tout espoir. Mais dites-moy, mon amy, est-ce que Ja fumée ne les incommode pas sous la tonnelle, car, pour moy, je ne veux plus regarder du costé de tout cela...

— On ne voit plus rien du tout, ny sur la place, ny sous la tonnelle, tant la fumée est épaisse'et répandue autour de Frère Jérôme, et jusques fort loin !

— Et c'est bienheureux, soupira Véronique.

— En effet, et il vaut mieux qu'il en soit ainsi et que de la fumée couvre presque toutes les choses du monde, veu la malignité des spectacles qui s'y trouvent, par ce moyen, à couvert I

René Boylesve.

(panjkw

:i vous vouliez, bien aimée,

je ferais votre pie heureuse comme un rêve

et je serais à jamais voire page pour vous cueillir aux prés, aux vergers, aux ramées, des roses rouges comme vos lèvres et des roses blanches comme votre âme.

Je vous ferais des chansons bien douces, de gentilles chansons d'oiseaux, d'oiseaux habillés de soie et de velours, qui gazouillent auprès des sources comme des filles et des damoiseaux, leurs chansons d'amour.

Et peut-être, bien aimée, un soir ou Vautre

vous vous souviendrez de toutes ces choses,

des rêves qui ne reviendront plus,

des lèvres qui n'ont pas su trouver les vôtres,

des mains qui ne se sont pas jointes — et des roses :

mais vous n'ave\ pas voulu,

Tristan Klingsor.

'art de se vêtir est quelque chose de fort simple, comme tous les arts, aussi en peut-on compter les manifestations valables. On sait que les ignorants compliquent toujours, voyez pour l'orthographe, — or, la vérité oblige à reconnaître que nos contemporains ne savent rien en esthétique. On ne réussit pas à faire de sa toilette un art parce qu'on s'efforce de rendre cet art complexe.

L'observateur qui daignera passer en revue les métamorphoses subies par le costume masculin depuis la Révolution jusqu'à ce jour, constatera qu'elles ont amené un gentleman à ressembler à son cocher. Egalitarisme paradoxal que n'excuse même point la tendance utilitaire ; car l'accoutrement actuel n'est pas commode, il n'est que laid. Alors, pourquoi ne pas réagir contre le boulevardisme et créer une vêture de prestige et d'élégance vraie, une vêture qui ne soit pas un solécisme décoratif?

Tu souris, ô lecteur dilettante, eh ! ne rêves-tu point d'habiter en quelque architecture non banale, en quelque décor point déjà vu l En quoi plus absurde le vouloir d'une mise sans ressemblance avec la livrée des quelconques ? Il ne s'agit nullement d'inciter quelques oisifs à renouveler les Muscadins ou les Jeune-France, ce qui va suivre n'est point un appel à la plate coquetterie ou au besoin de pose de certains, mais au goût des esprits délicats.

Parce que nous sommes plus avancés que nos pères en certaines sciences d'ordre secondaire, parce que nous avons changé les noms des philosophèmes et des choses, nous nous croyons civilisés. Présomptueux!

Des civilisés se reconnaissent à l'art qu'ils déploient dans l'arrangement de leur vie intime et publique, de leur intérieur et de leur extérieur. En cela, que ne nous reste-t-il pas à apprendre ! La plaisante qualité qu'ont pour railler le yankeesme ceux qui n'osent, ni

ne savent s'habiller sans l'exemple d'autrui, ceux qui se consentent les esclaves de la Mode, même ridicule, parce qu'elle est la Mode.

Le costume étant l'aponévrose artificielle de notre forme, la logique exige, ce me semble, qu'il soit combiné de manière à s'harmoniser avec notre structure anatomique. Donc, suppression du pantalon, cette ineptie canaille qui change nos jambes en colonnes disgracieuses. Donc, adoption d'un dolman ou d'une veste respectant la myologie du torse. Chacune des parties composant nos membres inférieurs appelle son vêtement : aux cuisses, la culotte; aux jambes, les bas ou des cnémides. Au moins, les braies gauloises avaient du caractère, mais le pantalon ! Le pantalon n'est supportable que comme uniforme de labeur, il a fallu le règne de l'industrialisme pour que l'usage en devînt œcuménique, au détriment de la culotte, l'idéale culotte, si gracieusement afférente. Toute sorte de vestons concordent avec la culotte, et aussi le frac cérémonieux, et le jersey sans prétentions ; elle n'entraîne à bannir que la redingote fermée, et celle-là, quel que puisse être l'habit qui lui succédera, vraiment, nous ne perdrons pas au change.

Le gilet, trop négligé, mérite une particulière estime, il est la seule pièce du costume permettant l'exhibition d'une étoffe somptueuse ou chatoyante, et à quelle variété de coupes ne se prête-t-il pas? Gilet pourpoint, tricot ou cotte de mailles, gilet cuirassant de brocart, ou plastronnant de soie, ou blousant de surah. gilet lamé d'or ou d'argent, chamarré de vives couleurs ou brodé d'animaux héraldiques. Pour remplacer le pardessus qui incarcère les bras et paralyse les gestes, et le mac-farlane sans caractère, je propose un manteau fauteur d'une au moins vague draperie, un manteau façon toge ou chlamyde, et quelque cape-pèlerine, quelque mantelet désinvolte. Enfin, à tous ceux aimant la simplicité grandiose, la gravité majestueuse, je recommande la robe, la robe droite, aux longs plis rythmiques, la robe doctissime et sî fresque en honneur au siècle du Dante.

Elisez la nuance de vos costumes en rapport avec l'effet dominant de chaque saison : délicate, indécise, opaline, au printemps ; radieuse, photogénique, clangorante en été ; opulente, glorieuse, puis languide et fanée, en automne ; mystérieux, mourante, éteinte, en hiver. Subordonnez à l'âge, enfin, l'intensité de la teinte ; partant du lumineux, apanage de l'adolescence, l'individu doit s'élever au coloré en raison de son degré de robustesse et descendre jusqu'au sombre, à mesure qu'il vieillit, la gamme des incolores.

La tenue d'apparat s'harmonise par les complémentaires et, par les analogues, celle qu'on veut discrète. Que celui qui préfère, à

une sévère dominante, l'amalgame de tons divers, en combine les valeurs scrupuleusement, un costume est une orchestration où rien ne doit détonner. De préférence, adopter les teintes unies ou, si rayées, — assez finement pour causer mélange optique. Une proscription s'impose, celle des affreux quadrillés qui donnent au plus beau drap l'apparence couverture d'écurie.

Le col carcan de nos chemises s'allierait mal à la vêture que nous esquissons, les collerettes tuyautées et les cravates de dentelles manquent de virilisme, j'opine pour le col rabattu et large; le linge pare d'autant mieux qu'il est simple de coupe et précieux de matière.

Apprêtez avec faste et pompe, à votre gré, la tenue de gala, mais que celle de ville reste modeste et sobre. Satisfaites vos goûts du capricieux .ou du rare en la ternie du home ; celle-ci, qui autorise la plus débridée fantaisie, il est bon de la régler d'après le tempérament plutôt que d'après le genre d'occupations. La culotte-maillot et le jersey, la culotte-bouffante et la vareuse me paraissent indiqués pour l'actif ;- au méditatif, à l'indolent, au rêveur, — la robe, la robe polymorphe aux ornements les plus variés.

Considérez qu'il est possible de revenir à la culotte et à la robe sans singer le passé ; si la coupe de l'une et de l'autre conviennent trop bien à leur destination pour qu'on songe à les transformer, ne reste-t-il pas leur accompagnement à inventer? Ah ! si les artistes se désembourgeoisaient î S'ils condescendaient à se départir d'un injuste dédain, à comprendre que l'art ne gît point en un genre !

Eh 1 un costume révèle à lui seul une civilisation.

En quoi dérogerait-il celui qui donnerait du style à quelque justaucorps ? Celui qui créerait la forme d'un chapeau ou manifesterait son imagination dans le dessin d'une cravate? Toujours se plaindre du béotisme ambiant sans jamais proposer une réforme prête à supposer qu'on n'a pas soi-même échappé à la contagion. Que ne présentent-ils, nos dénigreurs du vulgarisme, que ne présentent-ils des modèles nouveaux aux hommes de ce temps? Peutêtre ceux-ci ne sont-ils pas plus mal doués que leurs ancêtres, qui peut savoir ? puisqu'on ne tente même pas l'éveil de leur goût.

Ne taxez pas de chienlisme, je vous prie, ce qui ne prête qu'au décoratif. On peut être très cabotin sous la lévite du quaker et fort excentrique, voyez les rastas et tant de parvenus, en complet de chez le bon faiseur.

Le vrai dandy, homo non inurbanus, quelle que soit sa mise, ne provoque pas l'attention, il ne se distingue que par le tact parfait avec lequel il assemble les pièces de son costume, l'aisance avec

laquelle il le porte. On ne saurait trop prendre l'habitude de se toiletter avec soin, le vêtement est .l'indice du degré de culture psychique de l'individu ; qui l'harmonise n'est pas loin d'harmoniser sa vie, qui le néglige se néglige.

Un merveilleux instinct apprend aux dames l'essentiel, n'ontelles pas, petites-filles de M. Jourdain, appliqué, bien avant Chevreul, et sans qu'on le leur expliquât, les lois de l'harmonie chromatique ? Mais l'instinct n'est pas le goût et le couturier n'en tient pas lieu. Je n'en veux pour preuve que cette fâcheuse épidémie qui sévit en ce moment et qu'on pourrait appeler l'hypertrophie des manches. Depuis Louis XtU, on n'avait étoffé d'aussi pitoyable manière les deltoïdes de nos élégantes. Et les malheureuses ne protestent pas ! Les plus intelligentes s'inclinent, les plus audacieuses ne vont pas au-delà des subterfuges qui atténuent. La riche source d'enseignements et d'arguments que cette passivité à subir la mode, c'est-à-dire les caprices d'un fournisseur ! Avec les manches pléthoriques, la ligne des épaules qui ne devrait presque jamais dépasser en largeur, celle des hanches, prend une extension grotesque. La victime semble, ainsi adornée, un porte-manteau ambulant ; avec quelque collet extravagant sur une robe trop évasée du bas, c'est l'aspect disgracieux de deux figures conoïdes superposées. Pas heureux, non plus, le chapeau aux nœuds, aux ailes qui se dressent en cornes; trop lourds les chapeaux aux cimiers redoutables et ceux « terrasse babylonienne ». Faut-il qu'une femme soit charmante pour rester jolie en dépit des accoutrements dont l'affublent certaines modes !

Ainsi la déformation se rencontre partout, dans les concepts, dans la poésie, l'art plastique, — et la mode. Ce que nous n'avons cessé de dire depuis plusieurs années, s'affirme chaque jour davantage : le goût des plus fins se déprave, le sens du naturel se perd, on ne peut plus jouir d'un spectacle d'harmonies. D'où le. succès insolent fait au maladif, au baroque, au contre-sens. Triste neurasthénie !

Le plus sage conseil à donner aux dames, c'est de se défier du paragogisme, des appogiatures, des surcharges qui alourdissent sans décorer ; du nombre des volants, ruches et coquilles, des dentelles et des guipures, ne dépend point l'aloi d'une parure, superfétation n'est pas luxe, la grâce s'obtient plutôt par d'élémentaires combinaisons de lignes, des rythmes peu compliqués.

Qu'on ne lise pas en ces lignes l'éloge d'un idéal janséniste, il sied de ne pas confondre simplicité avec pauvreté ou laideur. Le costume répondant le mieux au type de beauté plutôt gracile de la

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contemporaine est celui qui moule les formes ou tout au moins les laisse deviner : corsage dépassant peu les hanches, robe collante, manteau ajusté.

La redingote ne manque pas de noblesse, mais combien plus décoratif le mantelet, surtout orné de manches tombantes, — ailes d'oiseau lorsque souffle le vent. D'ailleurs, toute prédominance de l'élément masculin dans le costume doit être réprouvée comme hérésie esthétique. J'en appelle aux élégantes de race, le premier devoir de la femme est de rester femme. Laissez donc ce qui désexualise aux pédantes qui collectionnent des bonnets de docteurs dans leurs cartons à chapeaux.

La femme commet souvent de lourdes fautes dans sa toilette parce que son goût manque d'éducation esthétique, — alors qu'elle se modernise par l'esprit, sa coquetterie reste préhistorique. Or, la coquetterie, c'est toute la femme. Mais quelle mère, quelle éducatrice se préoccupe de définir la coquetterie? On confond cet art utile autant qu'exquis avec je ne sais quelle tradition de recettes, d'artifices destinés à troubler le mâle. Pouah ! Car, abstraction faite de tout euphémisme, c'est bien cela qu'on entend couramment par coquetterie, — une mathèse de courtisanes. Pauvres cerveaux ! La coquetterie, c'est de l'esthétique appliquée, une application des lois d'harmonie à l'habillement et au maintien.

Une remarque curieuse, c'est que pour découvrir l'entente du costume, il la faut chercher chez les personnes qui, justement, doivent se désintéresser, par état, de tout effet décoratif, de toute combinaison coquette, — les religieux et les religieuses. Qu ? y a-t-il de plus heureux comme lignes et comme impression d'ensemble que la vêture d'un Dominicain, d'un Prémontré, d'un Trinitaire, d'un Trappiste, voire d'un Franciscain? Trouvez-moi, dans la vêture en robe, costume d'aussi pur style, d'aussi grand caractère ?

On en peut dire autant du costume de maintes communautés religieuses. Ajustez le corsage et taillez plus galamment la robe, vous obtenez un aspect médiéviste délicieux, surtout avec le voile. Oh ! le voile, admirable trouvaille, le voile, si propre à faire ressortir l'éclat des yeux, la pureté des traits, la matité du teint ! Ah ! du voile drapé, que ne tirerait pas la femme à sens artiste, la petite fille des Fées ?

On comprend par tout ce qui précède que, pour arriver à composer sa toilette, de même que pour décorer son home, avec art, il importe de ne pas négliger l'étude du dessin et, surtout, l'étude

des lois du dessin. L'idéal, c'est d'apprendre, non pas en vue de devenir amateur, au sens contemporain et fâcheux du mot, c'està-dire, imitateur de professionnel, mais en vue d'acquérir la compréhension des harmonies et de cultiver son goût d'après des principes.

Alphonse Germain.

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