APHRODITE
près le Roman de la Momie, Salammbô et Thaïs, on pouvait croire qu'il n'y aurait plus de romans au cadre antique. Le Roman de la Momie montrait l'éclat du romantisme, Salammbô la splendeur admirable de son couchant, et Thaïs apparaissait comme la dernière production de ce genre, œuvre d'un esprit délicat, curieux et fatigué. Le volume de M. Pierre Louys prouve cependant que cette croyance était fausse. Il donne en effet une nouveauté presque absolue à cet ordre d'ouvrage ou, plutôt, réunit en une seule tentative, l'esprit particulier de chacun des chefs-d'œuvre cités plus haut. On y retrouve la coloration de Gautier, la vigueur de Flaubert et la finesse d'Anatole France, en même temps qu'une jeunesse, un souffle, que ces divers auteurs n'avaient point. On y trouve autre chose, c'est un amour jusqu'alors non pareil de la vie, une franchise simple dans la volupté.
Je crois qu'il est celui de tous les modernes qui aura le mieux compris le sens de la vie antique, malgré peut-être une certaine exagération ; là où d'autres ne s'étaient guidés que par des recherches, il a suivi la piste que lui dévoilait un instinct spécial. On sent intensément que l'âme antique revit dans celle de M. Pierre Louys. Ce n'est pas l'âme primitive des premiers temps de la terre hellène, mais l'âme de sa décadence, celle qui devait être celle des jeunes gens d'Alexandrie et c'est justement là que se déroule Faction du récit.
Ce livre plein de pages admirables, nous a procuré une des plus belles émotions de notre jeunesse. Nous l'avons lu comme autrefois les livres que nous citons plus haut, et nous avons retrouvé à son occasion les ferveurs premières. Contre certains esprits protestants qui n'en comprenaient point la morale nous l'avons défendu. Et cependant pouvons-nous dire que cette morale-là soit la nôtre ? Nous n'en savons rien, justement parce que., pour notre part, nous ne sommes pas bien sûrs qu'une morale soit nécessaire, mais nous pouvons dire que l'amour, tel que le comprend Démétrios, ne peut
pas nous être tout Famour. Certes, il est plus salutaire ou moins dangereux que celui dont l'infini nous semble préférable, et devant le néant de toutes choses humaines, nous sommes tentés de l'accueillir ; mais devant la vie, nous nous demandons d'autre part si elle vaut tant d'orgueil, et s'il n'est pas fou de laisser passer un bonheur que nous pouvons saisir, par la peur, simplement, de nous laisser enchaîner par lui...
Je pense que l'amour où le plaisir de la chair seul existe n'est pas suffisant et que, si, pour certaines raisons, nous devons renier la religion du Christ, nous devons cependant la remercier de cet « autre chose » qu'elle a justement introduit dans un événement si banal. Je comparerais volontiers cet amour où la chair seule s'apaise à quelque oiseau qui essaierait de voler sans plumes. Il est un premier printemps dans la vie où Ton ne regarde guère qui Ton étreint, où l'on oublie rapidement, persuadé qu'une bouche vaut l'autre, mais ensuite il est un temps où ces plaisirs-là semblent sans saveur,où l'on souhaite d'aimer vraiment de cet amour qu'ont chanté Lamartine, Tennyson et d'autres. Pour les joies ordinaires de la vie cependant, l'amour, tel que le veut M. Pierre Louys, est préférable. Il préserve l'artiste de larmes inutiles et de pertes de temps; il apprend à se dresser au-dessus de la vie pour s'absorber uniquement dans un souci de Beauté. Mais nous le répétons, il est des soirs douloureux ou tout au moins graves, où l'on rêve autre chose et où l'amour sans amour ne sourit plus. Que tout cet idéalisme paraisse malsain, je le veux, cependant je ne crois pas qu'il puisse le devenir dans une âme un peu haute, pour laquelle, au contraire, il doit être une consolation, un refuge.
Il faut aussi faire remarquer toute la nouveauté dans la construction même du livre : le leit motiv et le passage brusque d'une page de récit à une autre de lyrisme, en même temps que je ne sais quoi de wagnérien qui enveloppe tout le volume comme d'une musique. Il faudrait aussi parler de la langue vraiment parfaite qu'a employée l'auteur d'Aphrodite, et raconter brièvement. Mais comme tous l'ont lu maintenant ou le liront, nous avons pensé que ce n'était pas indispensable et qu'il valait mieux se contenter de noter simplement quelques réflexions dont la rapidité plaisait à no'tre paresse par ces premiers jours d'été. — Il en est, d'ailleurs, de plus savants que nous, pour en parler : M. Coppée, M. Fouquier et d'autres ont déjà donné l'exemple.
André Lebey.
&A.YS DU SSENDRE