NUIT VÉNITIENNE
Je reviendrai de la lagune, Sur ma barquette au flanc vermeil :
J'aurai ma chevelure brune Dans la brise et dans le soleil.
Je reviendrai sous la fenêtre, Pour chanter tra deri dera ; Comme le chien devant son maître , Je gage que tu trembleras.
Alors, sans geste qui repousse, Qu'on m'embrasse et qu'on prenne soin Que la couche soit molle et douce Pour Vamoureux qui vient de loin!
Marc Legrand.
(Suite)
t après avoir repris quelque peu conscience, il reconnut l'endroit où il se trouvait. Il était couché contre les roches, tout près de son hangar à bateaux, chez lui. La mer s'était avancée tellement loin qu'une frange d'écume étincelait à la hauteur du champ de pommes de terre ; il pouvait à peine se tenir debout, si fort était le vent. Il s'assit sous le hangar et son esprit se mit au travail pour retrouver le dessin exact, parmi l'obscurité, du bateau de Draug (i) qui l'avait transporté : bientôt il succomba au sommeil.
Le lendemain matin, sa sœur vint avec un panier rempli de provisions. Elle ne lui souhaita pas le bonjour comme à un étranger, mais se conduisit comme si elle venait ainsi chaque matin. Pourtant lorsqu'il commença à lui raconter en détail tout son voyage au Finnmark, et à lui parler du sorcier Finnois et du bateau dans lequel il était rentré cette nuit même, il s'aperçut qu'elle se contentait de ricaner et le laissait aller. Tout te jour il parla de tout cela à sa sœur, à ses frères et à sa mère, mais il dut conclure qu'il semblait avoir perdu quelque peu la tête. Quand il fit mention du bateau, ils échangèrent un sourire et très évidemment s'abstinrent d'objections pour ne pas lui déplaire. Mais ils penseraient ce qu'ils voudraient ; s'il pouvait seulement réaliser ce qu'il avait en vue, s'il pouvait seulement être laissé à lui-même dans le vieux hangar où personne ne viendrait !
« Il faut aller avec le courant », se dit Hans, et s'ils me tiennent pour détraqué, je dois me conduire de telle sorte qu'ils ne se mettent pas dans mon chemin et qu'ils me laissent travailler à mon gré. »
Il emporta donc au hangar des peaux pour s'arranger une couche et y passa ses nuits ; pendant le jour il installait une perche sur le
(1) Démon particulier à la Norwège septentrionale ; ils parcourent les mers sur des demi bateaux.
toit, y grimpait et criait qu'il était en bateau. Parfois il se mettait â califourchon sur -le faîte et enfonçait son coutelas profondément dans les poutres, pour faire accroire qu'il s'imaginait être en mer et tenir ferme à la quille d'une embarcation.
Quand passaient des gens, il venait sur le seuil et leur montrait le blanc de ses yeux dans une si hideuse grimace que chacun fuyait épouvanté. C'était à peine si de chez lui on osait glisser dans le hangar le panier aux provisions. On envoyait là-bas sa plus jeune sœur, la joyeuse petite Malfri, qui restait causer avec lui et qui s'amusait follement quand il fabriquait pour elle des jouets et lui racontait toutes sortes de choses au sujet d'un bateau qui volerait comme un oiseau et qui cinglerait comme aucun bateau n'avait jamais cinglé.
Si quelqu'un se présentait à Timproviste et tentait de voir à quoi il travaillait sous le hangar, il se faufilait dans le grenier et jetait les planches sens dessus-dessous, de telle sorte qu'on ne savait où le découvrir et que l'on passait outre. Et les gens se hâtaient de regrimper la colline en l'entendant dégringoler du grenier et rire à gorge déployée de leur déconvenue.
De la sorte, Hans obtint qu'on le laissât en paix. Il travaillait le mieux le soir, quand la tempête s'acharnait sur les pierres et les écorces du toit gazcnné et que les herbes marines étaient projetées par les vagues jusqu'à la porte même du hangar.
Quand le vent soufflait en gémissant par les fissures des murailles et que les flocons de neige se glissaient à l'intérieur, alors le modèle du bateau du Draug se précisait nettement à ses yeux. Les jours d'hiver étaient courts et la mèche de la lampe au-dessus de son travail jetait de grandes ombres : l'obscurité venait vite et se prolongeait longuement dans la matinée. Alors, sur sa couche de peaux il cherchait le sommeil ; un tas de copeaux lui servait d'oreiller.
Il n'épargnait point la peine. S'il y avait une planche qui ne s'adaptât point complètement à la planche voisine, si minime que fût la défectuosité, tout de suite il en enlevait toute une rangée et les rabotait à nouveau.
La nuit qui précédait la Noël, il avait terminé tout le bordage supérieur et les fourches de nage. 11 travaillait avec tant d'ardeur qu'il ne s'apercevait pas de la fuite du temps.
Son rabot éparpillait les copeaux de tous les côtés lorsque, tout à coup, terrifié, il s'arrêta : quelque chose de noir se mouvait le long d'une planche.
C'était une grande et hideuse abeille qui se traînait et semblait
examiner tout le bordage du bateau. Quand elle eut atteint la plus basse planche de la quille, elle agita ses ailes et bourdonna. Puis elle prit son vol, s'éleva et, soudainement, disparut dans l'obscurité.
Il semblait à Hans que tout s'effondrait en lui. Le doute, l'angoisse l'envahissaient. Il savait parfaitement que ce bourdonnement d'abeille maléfique n'apportait rien de bon à un bateau comme celui-là.
Il prit la lampe et un marteau de bois et se mit à éprouver successivement la proue, le bordage, toutes les planches. Et d'un bout à l'autre du bateau tout fut vérifié de près, à la surface extérieure et en dedans. A présent, il n'y avait plus un clou, plus un rivet en qui il eût confiance.
Et le dessin de l'embarcation, ses proportions aussi, ne le satisfaisaient plus du tout non plus. La proue était trop forte, toute la coque du bateau sous le plat-bord avait quelque chose de contourné et d'incliné : on eût dit deux moitiés de bateaux différents agencées ; l'avant ne correspondait pas à l'arrière. Et au moment où il allait examiner cela de plus près (une sueur froide le pénétrait jusqu'à la racine des cheveux), la lampe s'éteignit et le laissa dans la plus complète obscurité.
Alors il ne se contint plus. D'un coup de marteau il fit voler la porte du hangar et, saisissant une grosse cloche de vache, par la nuit noire, de toutes ses forces, il la fit sonner, encore et encore il la fit sonner.
« Est-ce pour moi que tu sonnes, Hans ? »
Derrière lui quelque chose résonnait comme le ressac sur la plage ; un vent froid pénétra dans le hangar.
Et sur le bout de quille de l'embarcation était installé, en veste de marin'toute bourbeuse et avec une coiffe tirée sur ses oreilles, de telle sorte que son crâne ressemblait à un gland aplati, quelqu'un.
Hans eut un tressaillement. C'était celui-là même auquel il songeait dans sa rage folle. Il saisit une lourde escope et la flanqua droit vers le Draug.
Mais l'escope traversa le Draug, alla toucher la muraille derrière lui, rebondit et revint siffler aux oreilles de Hans : si elle l'eût touché, vrai, il ne se serait pas relevé du coup.
Le Draug, cependant, ne lui répondit que par un clignement d'yeux féroce.
« Fi ! » — cria Hans — en crachant vers le démon. Et le crachat lui revint en pleine figure.
« Voilà que tu rattrapes ton sale torchon », fit une voix moqueuse.
Mais au même instant, les yeux de Hans s'ouvraient et il vovait tout un chantier sur le rivage.
Et là, avec son gréement complet, sur l'eau éclatante, il y avait une « ottring » (1) d'une longueur fine et bellement proportionnée et si étincelante, qu'il ne se lassait pas de s'en réjouir la vue.
Le Draug clignait des yeux d'un air satisfait et ces yeux, de plus en plus, brillaient.
« Si je puis te reconduire en Helgeland — dit-il, — je puis te donner le moyen, aussi, de gagner ton pain. Mais pour cela il faudra que tu me paies une petite redevance. A chaque septième bateau que tu construiras c'est moi qui devrai mettre le gabord. »
Hans suffoquait. Il pressentait que par ce bateau il allait se rendre complice d'une abomination.
ce Tu t'imagines, peut-être, que tu auras tout pour rien ? » dit avec une horrible grimace le Draug.
Là-dessus il y eut un sifflement, comme si quelque chose de lourd voltigeait autour du hangar et puis un rire : « Si tu veux le bateau du marin, il faut prendre en même temps le bateau du mort. Frappe trois fois ce soir sur le bout de quille avec ton marteau et on t'aidera à construire des bateaux comme l'on n'en trouvera pas dans tout le Nordland. »
Deux fois Hans leva le marteau, ce soir-là, et deux fois il le mit de côté.
Mais devant ses yeux l'ottring était là, si preste, se jouant sur la mer, telle qu'il l'avait vue, toute fraîchement goudronnée, toute gréée, pourvue d'un attirail de pêche complet. Du pied, il poussa le svelte et beau bateau pour vérifier avec quelle légèreté, à quelle hauteur il s'élevait sur les vagues au-dessus de la ligne de flottaison.
Et une fois, deux fois, trois fois le marteau, s'abattit sur la quille.
Et c'est ainsi que fut construit à Sjôholm le premier bateau. Aussi pressée que des bandes d'oiseaux s'était installée sur le promontoire la foule, à l'automne ; elle regardait Hans et ses frères mettant à flot la nouvelle ottring.
Elle glissa dans le courant : il y avait autour d'elle comme un fossé d'écume.
Tantôt elle était partie, tantôt on la voyait; elle plongeait comme une mouette ; puis elle passait écueils et caps comme un dard.
<i) Embarcation à huit rames.