Ô L'ERMITAGE
Sur les emplacements où Ton péchait, les gens étaient immobiles, rames hautes, bouche bée. Un bateau comme celui-là, jamais on n'en avait vu.
Mais si la première année ce fut une ottring, l'année d'après ce fut une grande et lourde « fembôring » (i) pour la pêche d'hiver qui fit écarquil'ler les yeux de tout le monde.
Et chacun des bateaux construits par Hans était plus léger et plus vite que le précédent.
Mais le plus grand, le plus beau, était le dernier qui se trouvait en chantier sur le rivage.
C'était le septième.
Hans, faisant les cent pas, y songea fortement ; mais lorsqu'il vint pour le voir, au matin, il remarqua —chose singulière— qu'il avait grandi pendant la nuit et que, bien plus, il y avait en lui une sorte de monstrueuse beauté qui le rendit muet d'étônnement.
Enfin il fut achevé et l'on ne se lassait point d'en parler.
Maintenant il faut dire que le Bailli qui gouvernait tout Helgeland en ce temps-là était un homme injuste, qui imposait lourdement le peuple, exigeant double poids et double compte de poisson et de duvet d'eider et il se montrait aussi rapace en ce qui concernait les dîmes et redevances en grains. Partout où arrivaient ses agents ils tondaient et écorchaient. A peine* donc, eût-il entendu parler des nouveaux bateaux qu'il envoya voir ce qui en était, car lui-même employait de nombreux équipages aux pêcheries. Quand ses agents revinrent, ils lui racontèrent ce qu'ils avaient vu et le Bailli en fut tellement ravi qu'il se mit en route sur-krchamp pour Sjôholm et soudainement s'abattit sur Hans comme un faucon. « Tu n'as payé jusqu'ici ni dîme ni taxe, mon garçon ; tu payeras autant de demi-marcs d'argent que tu as construit de bateaux. »
Sa rage était à son comble ; Hans serait mis aux fers et transporté à la forteresse de Skraar ; on l'y emprisonnerait si étroitement qu'il ne verrait plus ni la lune ni le soleil.
Mais quand il eut fait tout le tour du fembôring, ne se lassant pas de l'admirer; quand il eut constaté combien il était joli et finement proportionné, il se décida à donner le pas à la miséricorde sur la justice et consentit à remettre l'amende à condition de prendre le bateau.
Là-dessus Hans se découvrit et déclara que s'il existait.au monde un homme à qui il se sentait flatté de pouvoir offrir son bateau, c'était bien à monseigneur le Bailli.
(i) Embarcation à cinq rames de chaque côté, dont on se sert pour les pêches hivernales. r
Celui-ci donc partit sur le bateau.
La mère de Hans, ses frères et ses sœurs se lamentèrent amèrement de voir s'en aller le beau fembôring; mais Hans était grimpé sur le toit de son hangar et riait à se tordre. Et vers l'automne le bruit se répandit que le Bailli et ses hommes avaient sombré avec le fembôring dans le Vesterfjord.
Mais à cette époque, tout le monde — pour ainsi dire — se débarrassait de ses vieux bateaux par tout le Nordland et Hans ne parvenait pas à construire la dixième partie des bateaux qu'on venait lui commander. De loin et de près, les gens s'empressaient autour de son hangar et c'était une faveur d'être agréé par lui, c'était comme un privilège de sa part d'exécuter le travail promis. Bientôt les embarcations s'alignèrent par files sous les appentis de son chantier.
Il ne s'inquiétait plus de vérifier quand arrivait chaque fois le septième bateau parmi ceux qu'il construisait et ce qui advenait de lui. Si l'un ou l'autre venait à sombrer, de temps en temps, ma foi, tant d'autres se comportaient bien qu'au total tout marchait parfaitement. D'ailleurs, les gens pouvaient choisir eux-mêmes leurs bateaux et prendre ceux qu'ils préféraient.
Hans était devenu si riche et si puissant, qu'il n'était pas bon de le contrecarrer en aucune façon.
Des piles de pièces d'argent s'entassaient en des barils dans son grenier et son établissement de construction s'étendait sur toutes les îles de Sjôholm.
Traduit du norwégien de Jonas LIE, par Geo. KHNOPFF.
(La suite au numéro suivant.)
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senteur ambre des plantes vénéneuses; fleurs entrouvertes à demi, presque peureuses de naître sous les baisers mauves du soleil ! Au gosier des oiseaux les fanfares d'éveil sonnent. Et dans V ombre propice des allées s* égrènent les chœurs des Nymphes déchevelées, rieuses de leur chair grasse aux seins bondissants où leur sexe amoureux répand d'âpres encens.
Aiguisant le désir qui saigne sur leur lèvre, leur fuite attend les bras de Pan aux pieds de chèvre. Au travers des rameaux graciles du décor comme à peine esquissé, quelques frais rayons d'or ont fait sourire la gravité des statues.
Les voix mauvaises de Décembre se sont tues.
Veau glauque et lourde parmi les cailloux mousseux dort paresseusement sous les joncs paresseux. Mais là-bas dans Va\ur au fond de V avenue, comme un rideau tremblant la Vie inconnue à Viniime douceur bornant nos univers, avec leurs fleurs droites les grands marronniers verts sont des arbres parés pour un Noël féerique, un Noël de printemps et de joie chimérique.
Albert Liénard.
^gjTçEci est un conte très lointain.
Je l'ai recueilli de la bouche de l'Inconnu, en remontant le fleuve A mer, aux rives fleuries de pensées noires et dont la source se perd dans la brume des Temps. Le fleuve roulait au travers des plaines grises, des plaines de désolation qui s'étendaient à perte de vue, se confondant, dans la même tristesse poignante, avec le ciel chargé de nuées fuligineuses.
L'onde était noire, funèbre, et son murmure était sinistre comme Vécho d'une plainte déchirante ; ces eaux étaient les pleurs versés depuis la primordiale humanité^ et que chaque jour venait grossir de nouveaux pleurs ; c'était tout ce que l'homme avait souhaité et qui s'en était allé en vaines chimères.
Notre barque fendait sans bruit le flot des larmes, et dans son sillage elle laissait des remous blancs, qui se repliaient comme des linceuls; on avait V impression de flotter sur la Douleur. Ce conte, le voici :
...Tramir, l'être mystérieux, était beau comme tout ce qui est trouble ; il languissait dans son château, et tout le long des jours, et tout le cours des nuits, il restait appuyé aux balustres des terrasses; gémissant sur l'inquiétude de son sexe, il disait : — Mon âme est un univers où je suis perdu, un univers plein d'ombre ; oh ! qu'un rayon m'illumine, car je m'ignore. — Et, dans l'angoisse de l'inconnu, ses regards se tournaient vers la Forêt Enchantée, qu'on apercevait dans un brouillard, si belle, oh! si belle dans l'apothéose des couchants. Il savait qu'elle était la porte close sur la magie du Rêve, erde vouloir la connaître son désir s'exaspérait, pour le laisser ensuite dans un brisement complet.
Or, une nuit que le sommeil l'avait gagné, l'Homme des Songes lui parla ainsi :
— Viens ! ô toi l'inviolé, j'exulterai ton être bi-sexuel, je louangerai ta féminité imprécise ; ton âme sera entre mes mains pareille à un missel précieux que je feuilleterai. Tes moelles frémiront sous ma bouche savante ; je te transporterai jusqu'au Portique des Chimères, je te respirerai comme un bouquet...
Viens ! je te révélerai les stériles amours, et ta joie montera comme un flux...
Oh î je songe à des cruautés parfaites qui te feraient vibrer comme une harpe ; je voudrais t'extraire la vie goutte à goutte, capter l'imperceptible germe de ton « moi », l'emprisonner en un globe de cristal hermétiquement clos, et me satisfaire de son affolement!...
Oh! je voudrais faire jaillir de tes yeux des pleurs de sang, et voir au travers de tes prunelles l'intensité douloureuse de ton âme captive !
Oh! cueillir ta vie vacillante sur tes lèvres tordues de douleur, flageller ton corps et me griser de l'harmonie de tes sanglots llï...
Viens J
Choisis l'heure où le- jour agonise ; j'habite la colline, de l'autre côté de la Forêt Enchantée. —
Tramir n'aspirait qu'à engluer ses lèvres à quelque bouche prometteuse ; aussi, obéissant, aveugle à l'enchaînement des causes, il s'enfuit vers le rêve. Et ses forces, son être entier, montaient dans un vertige à ce sommet d'enivrance.
Tramir marchait sur la route poudreuse dont le ruban se perdait dans Téblouissement du soleil à son déclin ; des nuages monstrueux qui avaient des formes de sexes s'accouplant couraient dans le ciel immense. Là-bas, à mi-hauteur de la Forêt, des vapeurs violettes, ténues comme des gazes, flottaient avec une grâce lente ; soudainement elles s'élevèrent et se fondirent dans les pourpres atténuées du couchant., Il allait, les yeux voilés par le trop grand éclat de visions chimériques, n'ayant plus le plein pouvoir de ses facultés ; il était pour ainsi dire absorbé par l'Irréel.
Jamais Tramir n'avait franchi la Forêt Enchantée, il avait pour elle une admiration craintive, et il ne sait ce qu'il eût donné, pour en admirer les pompes sylvestres. Il pensait que les génies des
bois, élaboraient les secrets de la nuit, au fond des combes humides, sur le velours des mousses.
Le mystère qui l'enveloppait le glaçait d'effroi, surtout à l'approche du soir; réellement à cette heure, dans la diaprure des teintes crépusculaires, elle avait une âme, elle vivait. Il s'élevait de ses masses d'ombre, une étrange diffusion de sons, des résonnances surprenantes.
Des frémissements agitaient ses feuillages, depuis l'ourlet des taillis jusqu'aux cimes; cela ressemblait à des frémissements de plaisir sous des caresses...
Puis, tout s'ordonnait en flots harmonieux, et les sens concevaient une symphonie des Forces de la Nature : l'orage, le vent, la pluie cinglante, la pluie perlée, la chute des torrents, puis les silences solennels de la neige qui tombe, les silences ouatés qui étouffent, au point que l'âme en est réduite. Alors, c'était vers le ciel, une montée de délices, une surabondance de désirs satisfaits; la Forêt, comme une grande amoureuse, se recueillait dans sa jouissance, le Soir l'avait baisée.
Tramir se trouva enfin devant le rideau de verdure de la Forêt Enchantée, et tremblant d'une émotion sacrée, il écarta les feuillages et pénétra sous bois. Tout de suite, le rêve l'inonda de son charme éternel, et défaillant de bonheur il crut que son cœur tombait à ses pieds. •
Il régnait une demi-clarté ; on ne savait si c'était un jour mourant ou une nuit qui s'achève, tellement la lumière était douce, douce comme devait l'être la lumière initiale, à la période commençante. Devant Tramir, c'était une étendue gazonnée qu'entouraient des arbres géants dont les branches s'entremêlaient au faîte, formant une nef prodigieuse ; des allées latérales fuyaient dans les lointains mystérieux, que des jets lumineux éclairaient par intermittence, dévoilant des êtres diaphanes qui se mouvaient dans un grouillement d'humanité vaporeuse.
Une profusion de lianes, chargées de fleurs stellaires, pendaient des voûtes feuillues ; et d'innombrables lampyres étincelaient au cœur des fleurs stellaires...
Tramir s'arrêta devant des fleurs jaunes, éparpillées par groupes sur l'herbe et bizarrement déchiquetées ; de leur calice, se dressait un tentacule pourpre frémissant, en forme de bouche; et s'inclinant l'une vers l'autre, ces fleurs nouaient leurs lèvres dans un. continuel recommencement de volupté,
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Véritables fleurs de luxure !... A les voir se buvant, mutant leur sève dans un contact aussi intime, on tombait dans une sorte d'hypnose corruptrice...
Tramir avançait, de plus en plus subjugué par l'anomalie des beautés offertes à sa vue ; il vit des caméléons passant par toutes les nuances du prisme, qui évoluaient en rampant sous de luxuriants bocages, composés d'arbustes hybrides, ornés de fleurs éclatantes.
Et le long des chênes aux feuilles argentées, des serpents à tête de femme, dont les écailles bruissantes avaient des reflets d'escarboucles, déroulaient leurs anneaux avec une lenteur pleine de majesté. De leurs queues préhcnsibles, ces reptiles fabuleux se retenaient aux branches et se balançaient dans le vide en décrivant des courbes» des volutes harmonieuses; leurs têtes de femmes venaient effleurer le visage de Tramir, et dans un souffle distillaient à ses oreilles d'idéales choses.
Pourtant, il trouvait un sourire cruel à ces êtres ophidiens, et une épouvante le prit quand, ses regards plongeant dans leurs yeux pers, il s'aperçut qu'ils étaient étonnamment vides, profonds, effroyables, comme des gouffres. Il y en avait qui s'arrêtaient dans leur reptation pour crier d'une voix cristalline : — Chimère ! Chimère ! Oh! le malheureux, où court-il ? —
Ce cri commença de lui jeter un éveil décevant dans Pâme, mais repris aussitôt par le charme, il continua sa marche, bercé par des vibrations discrètes de harpes, qui s'égrenaient sur des rhythmes de langueur.
Insensiblement, les taillis devenaient moins épais, s'espaçaient, laissant deviner le ciel par des déchirures, aussi Tramir arriva-t-il bientôt dans une prairie qui fuyait en nappes mamelonnées jusqu'aux contreforts de la Colline. L'herbe avait des luisances d'émeraudes, et des brises légères la rendaient ondoyante et changeante comme la mer.
Tramir contemplait : Oui ! là-bas, c'était la Colline avec çà et là des bouquets de pins et de roches mousseuses ; elle se profilait sur un fond de ciel vert tendre ; et des nuages, incendiés par les feux d'un astre invisible, étaient amoncelés par endroits, comme des blocs cyclopéens.
Oh ! la Colline avec ses tapis de bruyères fleuries, faisant des taches roses aux pieds des pins austères, elle était la bannière qui masquait le Portique des Chimères ; la Forêt Enchantée en était le seuil.
Tramir que la diversité de ses sensations plongeait dans un trou-
blc invincible, avançait dans le silence de la prairie; sa marche soulevait d:?. vols de papillons aux couleurs chatoyantes, qui s'abattaient plus loin, dans des champs de narcisses.
Il arriva devant la Colline, et s'engagea dans un sentier sinueux qui montait entre des roches.rougeâtres et des bruyères ; puis ayant levé la tête, Tramir aperçut l'Homme des Songes, debout à l'entrée de sa grotte; alors son émotion fut sans limites ; dans l'affolement de sa puberté il ne put se ressaisir, et chancelant, ferma les yeux.
Lorsque Tramir revint à soi, il se trouva assis dans le creux d'un banc de mousse ; auprès de lui était l'Homme des Songes. Il était superbe de force ; une toison blanche et bouclée entourait sa figure virile qu'aucun sillon ne ridait ; sa barbe de neige, épaisse comme une chevelure, couvrait sa poitrine d'un flot soyeux, et ses yeux d'une teinte mauve, avaient la douceur reposante d'un ciel purifié par l'orage. Les plis lourds d'une robe de velours héliotrope, brodée de pavots, tombaient à ses pieds qui étaient chaussés de sandales d'argent, et ses bras nus, musculeux, serrés dans des cercles d'or, tenaient un miroir de bronze.
— Enfant, je suis Hênak, l'Homme des Songes, ma pitié envers toi a été inhumaine, et certainement, il eût mieux valu que je te laissasse dans la vie accomplir les phases de ton destin, jusqu'au jour où la mort serait venue t'apporter l'assurance de revivre dans le rêve immuable. Mais ton mal de l'existence m'a ému à tel point que j'ai oublié pour toi que le rêve n'était que le mirage de nos désirs. Tu as traversé la Forêt Enchantée, dans laquelle ta curiosité voulait pénétrer; à présent tu l'as vue, que. te reste-t-ii de cette vision? Rien. Il te faudra la retraverser l'âme meurtrie, pour retourner dans le monde réel. Regarde : dans ce miroir défilent les joies, les haines, les vengeances, les folies sublimes, les turpitudes, qui bouleversent le cœur des hommes.
Tramir penché sur le miroir voyait le terrible drame des âmes. — Ainsi, dit-il, est mon âme ; j'ai vu le tableau de mon âme !...
Hênak baisait éperdûment les cheveux fauves de Tramir, et ses regards se noyaient dans les ténèbres de ses yeux. — Oh ! enfant, ta beauté est surhumaine, ta vue déprave les plus purs instincts, tu es le suprême dans l'horrible, et la nature a scellé en ton être un
secret terrifiant. Je pourrais, passant outre ton ambiguïté sexuelle prendre la femme en toi, mais je ne te révélerais rien. Enfant, il est temps encore de redescendre, ne continue pas ta route vers la décevante illusion.
— Hênak, j'ai trop fait de chemin pour ne pas aller jusqu'au bout maintenant ; souffrir, c'est encore une volupté...
Tous deux gravissaient la Colline entre des rangées d'aérolithes marqués de signes fatidiques ; et Tramir, palpitant d'un émoi éperdu, se soutenait à peine ; Hênak l'aidait dans la montée.
— Vois, nous arrivons dans la lumière. En effet, une clarté resplendissante les baignait suavement, une clarté qui donnait une apparence diaphane à la matière.
... Et ils furent sur la hauteur.
— Admire, fit l'Homme des Songes.
Tramir, au comble de l'extase, exhalait en soupirs son allégresse éphémère. La voix éteinte, il dit : — Ah ! puisque j'ai commis la folie de venir, qu'il me soit donc donné de mourir en gardant la vision enchanteresse sous mes paupières baissées...
Il contempla :
Au bas de la Colline, sous un Portique gigantesque, deux Chimères impassibles, effrayantes d'énormité et ruisselantes de pierreries faisaient une ombre bleue alentour en éployant leurs ailes membraneuses; elles étalaient leur chair verdâtre, couverte de squames, sur des parvis de marbre qu'entouraient des colonnades de porphyre; au-delà d'elles, des plaines et des plaines qu'on aurait dites mouvantes, parce que leur surface ressemblait à des nuages tombés, développaient leur immensité jusqu'à des profondeurs incalculables, des profondeurs où tremblait le mystère.
... Et une multitude silencieuse adorait les Chimères, en des agenouillements prolongés.
— Tu vois là-bas, fit Hênak, dans cet embrasement pourpre, c'est l'autel des Essences Anormales.
Et Tramir vit trois lys noire dont les tiges trempaient dans les larmes des damnations ; leur parfum montait en vapeur jusqu'au trône immonde d'un Dieu à tête de bouc. Son corps hérissé de phallus, débordait sur un monceau d'hommes et de femmes nus, liés par des serpents aux dards enflammés; ces êtres poussaient une clameur de. souffrance, dans leur frénésie luxurieuse. Des théories d'amis et d'amies défilaient devant le Dieu ; ces créatures promenaient leur langueur inavouable, ayant en leur âme polluée
LE PORTIQUE DES CHIMÈRES 3 Bs
toute l'intensité des regrets ; car au plus fort de leur effervescence passionnelle, jaillissait l'amertume.
Et plus loin, des femmes merveilleuses aux corps de sirènes passaient sur les eaux moirées de grands lacs; leurs bras s'appuyaient nonchalamment sur des cygnes majestueux; elles souriaient aux hommes qui étaient sur les rives, et leurs sourires promettaient les pires voluptés.
Les hommes, pantelants d'amour, se jetaient à la nage, attirés par leur sourire maléfique; ils restaient prisonniers à jamais dans leurs longues et inextricables chevelures rousses, qui traînaient sur l'onde en faisant une mousse irisée.
Elles allaient en silence, sur les eaux moirées des grands lacs, avec aux lèvres leur éternel sourire de perdition... Et toujours, des hommes garnissaient les rives, des hommes pantelants d'amour...
Lentement Hênak et Tramir descendirent la Colline; autour d'eux, la nature était solennelle, comme immobilisée en de muettes supplications ; une tristesse infinie planait, écrasante, sur toutes choses.
Quand ils furent arrivés dans la plaine, Tramir lut au fronton du Portique cette inscription : — C'est ici le Royaume des Joies Mortes; — et aux pilastres de marbre flottaient des oriflammes de brocart blanc, sur lesquels étaient écrits en lettres de saphirs : — Chimère ! ô suprême mensonge... — Tramir comprit alors tout ce qu'il y avait de cruauté dans le rêve, et s'affaissant devant le parvis, prosterné dans la poussière des siècles, il dit :
— O Douloureuses Chimères ! c'est vous que j'appelais dans la vie, je vous croyais tangibles pour ceux qui souhaitaient se perdre en vous ; et une voix me clamait la certitude de vos joies abstraites ; oh ! vous n'êtes que le pâle reflet des certitudes ; vous êtes la fleur, et vous êtes le poison ; vous êtes l'éternité, et vous êtes le néant de tout ; et puisque vous ne donnez rien de vrai, ô Douloureuses Chimères! faites-moi chose inerte, faites que je descende à la bonne inertie contemplative.
Ayant ainsi parlé, il se releva, l'âme perdue et déserte, cependant qu'Hênak, le front dans ses mains, accablé sous le poids d'un monde de pensées, déplorait de ne pouvoir trouver un souverain népenthès pour le cœur des hommes. Hélas ! ses pouvoirs occultes n'allaient pas au delà des désespoirs ; sa puissance n'était pas consolatrice.
Pendant qu'il songeait, Tramir fut pris d'une terreur pusillanime, à l'idée de retourner dans la vie, où devait commencer pour lui l'angoissant souvenir, et préférant mourir dans le rêve même, il s'éloigna sans bruit, dirigeant ses pas vers le Dieu à la tête de bouc.
Tramir marchait, sous le regard troublant des créatures, et restant sourd aux lamentations d'Hênak, qui l'ayant aperçu fuyant le rappelait, il se mit à courir comme un dément, les bras étendus, prêts à étreindre de chimériques formes...
Quand il fut devant les trois lys noirs, au parfum damné, Tramir se jeta aux pieds de l'autel impur, et fit l'offrande de son corps...
Hênak, l'Homme des Songes, remonta seul le versant de la Colline; parvenu au sommet, il se retourna vers les splendeurs fictives, et en longs sanglots chanta la mort de Tramir... Et son chant avait la mélancolie des soirs mourants...
Notre barque venait d'atterrir; nous nous trouvâmes en face d'une spkinge, dont l'œil unique était mort } et tout au fond , dans le miroir vitreux de l'iris étaient figés les rêves des hommes. De gros pleurs tombaient de cet œil mort, et coulaient dans le Fleuve Amer,
Une voix montait d'elle, qui disait : — La Vie est une peine secrète, que la Mort dévoile.
J'avais cueilli une touffe de pensées noires sur les bords; dans mes mains elles frissonnaient ; oh! quel frisson indicible!...
— Regarde, dis- je à l'Inconnu; regarde, comme ces fleurs tremblent. Si ces pensées étaient des âmes ï
— On ne sait /... me fit-il .
Après avoir posé mes lèvres sur le velours de leurs corolles^ je les pressai sur mon cœur pitoyable ; elles tremblaient toujours, heureuses peutêtre...
Notre barque repartit d'elle-même, elle fendait sans bruit le flot des larmes, et dans son sillage, elle laissait des, remous blancs qui se repliaient comme des linceuls ; on avait l'impression de flotter sur la Douleur*
— La Vie est une peine secrète, que la Mort dévoile.
Moé Sterny.
ErH Yie^^e:
En allant vers la ville où le pavé des places Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées, Nous avons rencontré les filles de la plaine Qui s'en venaient à la fontaine, Qui s'en venaienl à perdre haleine , Et nous avons passé,
Henri de Régnier.
^n sourire d'espoir fleurit ses lèpres fraîches ; Elle passe parmi les soirs sanguinolents ; Son âme file un fol essaim de songes lents A travers les sanglots foulés des feuilles sèches.
Les feuilles dont son pied qui va les effleurant Fait gémir la douleur encore inapaisée .'...
Elle semble un rayon de jeunesse arrosée De candeur et d'amour sous un ciel transparent.
Elle a Vair en marchant d'une déesse antique Tant ses yeux de si loin paraissent revenir, Tant son sourire est surchargé de souvenir, Et garde la limpidité du ciel attique...
Mais elle se sait belle et dans la floraison Des soirs enorgueillis de gloires et d'arômes, Elle passe à travers les mensonges des hommes Sans qu'une ombre d'amour altère sa raison.
Elle s'en va puiser Veau claire des fontaines; L'urne prend le contour de sa hanche, et ses doigts Avec grâce annelani la blancheur des parois Rosissent sous la brise aux caresses lointaines...
Voici la source pure où son œil ébloui Va baigner sa langueur paresseuse et nubile Avant que Vurne n'ait troublé Vonde tranquille Qui l'accueillera dans un baiser réjoui.
Puis elle reviendra, chantante, par la plaine. Avec V orgueil heureux du labeur accompli Et son rire de grâce et de clartés rempli Sonnera dans le soir sa gatté forte et pleine!...
Frédéric Sàisset.