I. — M. ADOLPHE RETTÉ
Je regrette que l'espace me soit aujourd'hui si étroitement mesuré. Il m'aurait plu d'étudier en son détail Pœuvre de M. Adolphe Retté. J'eusse voulu montrer comment, par tes fâcheuses prémisses de sa philosophie, un poète, qui parut jadis assez bien doué, peut être conduit aux pires erreurs. Et j'eusse, en même temps, instruit le procès du vers polymorphe.
Toutefois connaissez l'argument de ce nouveau livre :
Jacques Simple, berger, « s'éperà en des songes lointains » lorsqu'il entend un chœur de jeunes anarchistes. Ces « éphèbes » lui donnent de pernicieux conseils :
— Ne sers plus de maître. Viens habiter dans notre Arcadie.
Lève-toi, ceins tes reins, regarde
Vers la Forêt bruissante Et, maître de ton cœur et fort de ton désir
Pars écouter ses ramures savantes.
Pour vivre parmi nous il la faut parcourir.
Et le berger obéit à ces anarchistes, mieux sans doute qu'il n'obéissait à son propriétaire. Il entre dans la Forêt bruissante. Et le malheur est que nous devons l'y accompagner. Tour à tour, il rencontre un sphinx, un Christ frère germain de Ravachol, d'aimables salamandres, un bel esthète « tentant comme une femme », des thaumaturges, des rois, que sais-je? il n'y rencontre pas un beau vers. II déjoue toutes les ruses et, de ses flèches indubitables, transperce ses adversaires.
Mais
Hagarde, maigre et toute grise, Une vieille en haillons sortie De l'ombre pluvieuse Arrête le berger en étendant les bras.
Et le berger incontinent lui déclare un fol amour car elle est la Souffrance humaine. Voilà un goût méprisable. Et je tiens que cet amour de la souffrance pour la souffrance, du laid pour le laid est l'immoralité la plus néfaste qui fût jamais.
Je réprouve tout autant le personnage de ce Barbare qui accompagne Jacques Simple et sa chère Souffrance humaine,, au travers de la Forêt bruissante, jusqu'en Arcadie. Ce Pierre est violemment libertaire. Et j'admire qu'un artiste puisse admettre l'anarchie, c'est-à-dire le désordre. Il y a là contradiction. Et, comme Fart est un luxe, dans leur Société future, l'art devra disparaître. C'est pourquoi M. Rettéqui est très logique bafoue le Poète et le chasse honteusement de sa forêt et de son Arcadie.
Vous en concevez bien que M. Retté n'est vraiment rien qu'un prosateur. Mais il écrit de mauvaise prose :
Tu parles bien, toi, mais j'ai toujours froid Et ta face me déplaît pâle comme un linceul.
Pourtant si j'allais avec toi?
— Jacques Simple , tu dois te sauver foi seul :
Souviens-tot.
— C'est vrai... qu'irais~je faire attssî vers les faux sages
Aux yeux obliques ?
Tout le reste est dans ce style. A peine si une ou deux chansons suffisamment rythmées vous feront souvenir encore de Une belle Dame passa, plaquette dont tout au moins le titre n'était pas sans grâce.