V. LE MOIS
Depuis quelque temps, je me prends à lire, çà et là, des chroniques de M. Sarcey et des articles de M. Zola, et je suis étonné de la fraternité de ces sérieux et laborieux esprits. Dès qu'on ne tire pas M. Sarcey de sa compétence, dès qu'on ne lui demande pas de juger Dante ou Shakspeare, Pascal ou Ibsen, on trouve en lui un jugement singulièrement solide, un sens droit, un goût rationnel, même un esprit narquois et délié. M.Zola a les mêmes qualités, sauf l'esprit. Il a beaucoup d'application, beaucoup de volonté et même de connaissances ; un économiste ne verrait rien à reprendre à Germinal> ni un stratégiste à la Débâcle, ni un topographe à Rome ; jusqu'à la Faute de l'abbé Mouret où les difficiles peuvent trouver leur satisfaction. Quel dommage qu'il ne se maintienne pas dans les régions d'idées moyennes où il maestrise, et qu'il cherche, sans avoir l'excuse professionnelle de M. Sarcey, à s'élever comme lui vers la haute critique générale !
Un article du Figaro du 9 mai est tout à fait caractéristique de sa manière; M. Zola en bon laudator temporis prœsentis y rompt une lance pour la foule contre l'élite. Ah I cette pauvre élite n'en mène pas large avec lui. « Pas d'élite trop géniale, pas de peuple trop ignorant, une société qui fonctionnerait d'autant mieux que les rouages en seraient plus étroitement semblables», voilà l'idéal de M. Zola. Certes il est grandiose, exaltateur, générateur d'héroïsmes et d'enthousiasmes ; en regard, celui de Carlyle, de Balzac, de Vigny, de Taine, de Nietzsche semble tout à fait marécageux et batracobourgeois. Il est d'ailleurs, ce qui le met en plein relief, serti d'admirables découvertes sur le génie des foules au moyen-âge et sur l'actuel Conseil municipal de Paris qui « n'administre pas plus mal que ne ferait un composé de nos gloires parisiennes »; d'où il appert que M. Zola a d'originales idées, d'une part, sur la psychologie des foules, l'essence du génie artistique et l'histoire du Moyen-âge, d'autre part, sur le droit administratif contemporain, le rôle respectif du conseil municipal et de la préfecture de la Seine, et la gestion comparée des grandes capitales. Je crois franchement que quand on voudra, dans l'avenir, donner une idée de la bassesse d'esprit de ce temps-ci, on n'ira chercher ni le Panama ou le Syndicat de la presse, ni l'ascension de la délictuosité ou la descente de ia natalité, ni les idioties anarchistes ou socialistes (au fait, dans cet article M. Zola se proclame socialiste} mais on dira : « Savez-vous ce qu'a écrit le grand écrivain de son temps, celui
qui a eu plus d'éditions que Victor Hugo et plus d'interwiews que Lamartine ? Il a dit que Veffort de la nature devrait être de détruire le grand homme et de le ramener aux proportions communes!* Avec ça, M. Zola sera jugé, et l'époque qui lit cent mille exemplaires de chacun de ses ouvrages aussi .
Promenade dans les bois de Meudon, du côté de Trivaux et de Chalais. L'administration a passé là, les beaux arbres de l'an dernier sont transformés en stères de bûches. Que l'Etat retire des bénéfices dese's forêts rien de mieux; peut-être même les grincheux trouveraient qu'il n'en retire pas assez, les forêts domaniales ne rapportant que 27 millions contre 17 millions de frais, proportion à laquelle un bûcheron privé mettrait vite bon ordre. Mais les environs immédiats de Paris devraient bien être assimilés au Bois de Boulogne plutôt qu'aux plantations des Alpes et des Vosges. Les bons' journalistes qui protestèrent énergiquement, et si d'ailleurs louablement, contre le déboisement de l'esplanade des Invalides, pourraient bien défendre la cause des chênes de Meudon 1 Si l'administration a besoin d'abattre quelque chose, qu'elle passe sa fantaisie sur les clôtures des anciens parcs privés formant enclave dans les bois de l'Etat, et devenus publics depuis plus de cent ans! Pour aller de -la terrasse du Château à Villebon, il faut obstinément suivre un mur têtu et moussu pendant plusieurs kilomètres ; ce mur avait sa raison d'être quand Monsieur résidait à Meudon, mais s'il n'a d'autre utilité aujourd'hui que de protéger la sieste de M. Berthelot ou de M Janssen (je ne sais qui réside à l'Observatoire) c'est insuffisant ; qu'on l'abatte, et si ces fonctionnaires ont absolument besoin d'avoir un petit bois de Boulogne à eux, qu'on le remplace par un grillage à jour qui du moins laissera la consolation des yeux aux bons contribuables. Et le parc de Chalais, va-t-on aussi le rendre au public, maintenant que la fameuse école d'aérostation militaire est obligée de s'avouer absurde, ou bien va-t-on l'ériger en fief pour quelque politicien désireux d'une villégiature agréable, peu éloignée et moins onéreuse encore ?
Constaté, en écoutant les premiers actes de Manon Roland, combien l'histoire, la vraie, est incohérente et inharmonieuse. Car tous ces protagonisteè de la tragédie révolutionnaire sont, au fond, de simples personnages de vaudeville. Même sous le fard théâtral et les projections oxypoétiques, Buzot reste buse, Roland reste de la plâtrière, et sa femme reste Manon (je ne fais pas à la Lescaut l'injure de lui comparer la Roland). Ce sont tous des niais méchants et pleutres, peut-être méchants parce que pleutres ; ridicules pendant toujours quatre actes, ils deviennent atroces ou pitoyables au cinquième. Car supposez qu'à la fin du Chapeau de paille d'Italie, Fadinard et Nonancourt en sautant avec leur parapluie pour décrocher un réverbère fassent partir une bombe qui les réduise tous en capilotade, ils n'en resteraient pas moins Fadinard et Nonancourt. Or, comment puis-je prendre au sérieux des grotesques
comme Roland, Pétion et tutti quanti sous prétexte qu'ils ont fini de façon hâtive et variée ?
Les dernières élections me suggèrent un projet plein d'astuce. Puisque les élus, de par les minorités, les abstentions et les non-citoyens pour âge ou sexe, ne représentent tout au plus qu'un dixième de la population, pourquoi ne pas réduire à un dixième seulement le pouvoir souverain qu'ils s'arrogent ? Comme ce pouvoir se manifeste surtout par le fait d'embêter autrui (nous voulons ceci ! nous ferons cela 1 nous réformerons!) cestuy bon Autrui y gagnerait d'esquiver les neuf dixièmes de cet embêtement. Les Chambres voteraient ioo fr. d'impôt en plus, crac on n'en paierait que 10 ! Elles créeraient 10 fonctionnaires nouveaux, vlan, 9 ne fonctionneraient pas !
On a tort de blâmer en leur entier les deux Salons. Je sais au Palais du Champ-de-Mars quelques salles point trop hostiles : de douces étoffes y tamisent la lumière, des meubles, qu'on peut ne pas regarder, garnissent censément les parois, les baies s'ouvrent sur des jardins dont la verdure cache laTour Eiffel, l'air y est frais et les visiteurs rares. Au Palais des Champs-Elysées, il y a mieux encore : une vaste salle peuplée de divans élastiques, tapissée de feutres moelleux, tendue enfin d'admirables Gobelins dont Fœil ne se détacherait jamais. Cela n'est-il pas suffisant pour pardonner aux autres salles des deux édifices où des bariolages incongrus cachent des parois dont la nudité teintée d'une simple couleur favorable serait autrement réconfortante ?
J'ai commencé ces notules par une pensée de M. Zola, je tiens à finir par une compensation. C'est une Prière de Bossuet qu'un de mes amis me signale obligeamment dans une lettre de M me Swetchine à Tocqueville. La voici ; je ne sais si jamais un homme a écrit des lignes plus étonnantes :
« Je ne sais, Seigneur, si vous êtes content de moi, et je reconnais que vous avez bien des sujets de ne l'être pas. Mais, pour moi, je dois confesser à votre gloire que je suis content de vous, et que je le suis parfaitement. Il vous importe peu que je le sois ou non, mais, après tout, c'est le témoignage le plus glorieux que je puisse vous rendre, car dire que je suis content de vous, c'est dire que vous êtes mon Dieu, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui puisse me contenter. »