‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 22 sur 150 · VERLAINE · texte numérisé non relu

VERLAINE

pendance. Il y a, comme cela, de siècle en siècle, de tristes gueux qui naissent pour honorer leur patrie et éblouir la terre. Leur patrie les ignore, et la grande terre, après, ne s'émeut jamais que pour s'entr'ouvrir à l'heure de leur mort. Se rappelle-t-on, en Angleterre, la ville, la maison ou la grange où trépassèrent Samuel Johnson et Robert Burns ? A peine si on le sait de Shakspeare !

Il n'est pas, non plus, de pathétique Bossuet, pour élever, sur l'humble sépulture de tels cadavres, une voix, vengeresse et belle, comme celle, archangélique, du dernier jugement. Non, les grands et pauvres poètes ne connaissent point l'orgueil de tels panégyriques. Il naît quelquefois, seulement, après eux, des gardiens de Justice et de Mémoire qui les sacrent du plus beau titre que jamais être humain ait connu : ils les proclament des Poètes-Héros. Ainsi que Shakspeare, Verlaine trouvera son grand Carlyle. Dieu a le secret de telles vengeances ; il ne les réserve que pour ses doux Apôtres.

Et, Verlaine, je crois, fut de ceux-là.

Il ne faut pas honorer, seulement, en lui, un grand Poète. Si, sur des rythmes nouveaux et dans des strophes cadencées, il enferma de sublimes émotions et réduisit jusqu'à d'intenses clartés, de suprêmes délices, il fut encore, et autrement, plus divin. A ce point de vue, autre que celui littéraire, je le trouve unique; c'est-àdire, au-dessus de ce terme banal quelquefois de grand poète, il prévaut davantage encore, par sa qualité et par sa vie humiliée d'homme triste et bon.

Apôtre, ce nom suffit, à moins que celui de saint ne prédomine. J'appuie, intentionnellement, sur cette autre chose que le poète qui était en Verlaine, sur cette inconnue partie de son âme qui fut la plus belle et la plus délicate, parce qu'elle compléta et entraîna sa destinée d'artiste.

En cette époque avilie, triste, et nue de très grandes choses, après que s'étaient tus Wagner et Baudelaire, César Franck et Villiers de l'Isle-Adam, le scepticisme ou la trivialité s'emparèrent de la Pensée humaine et détruisirent, en elle, la virilité et la candeur croyante. L'éducation athéiste prépara des générations honteuses ; tout sens de l'honneur disparut de la conscience humaine; les quelques esprits hautains se cloîtrèrent dans le silence ou se réfugièrent dans l'ironie. Seul, anachronisme immense, Verlaine parut, et, seul, dans sa vie comme dans ses œuvres, recommença à prononcer ce mot : AMOUR. Je ne sais pas, depuis longtemps, d'hommes qui aimèrent autant que Verlaine. Cet amour, en lui, s'éleva graduellement ainsi qu'une initiation ; après sa bonté et sa

passion pour les créatures, lentement, purifiée et blanche, son âme fit ascension vers Dieu. Je ne dis pas que ses prières dépassent celles, bien sincères, de Lamartine, mais, je trouve du moins qu'elles ont davantage de mérite, en ce sens que, plus profondément, il adora l'humaine matière, avant d'aborder à la grâce supérieure.

Son cœur attendri avait la richesse inépuisable d'un trésor. Je suis sûr que la haine ne battit jamais dans cette poitrine et que vraiment, il n'y eut pas de plus grande charité que celle, infinie, de cette affection. Si nous autres, jeunes hommes, irrespectueux et novateurs, avons, quelque jour, le remords d'avoir méconnu de grands ancêtres, tournons-nous vers la Mémoire de celui-là. Agenouillons-nous, très simplement, dans la poussière de sa tombe, et le prenant pour EXEMPLE, adorons sa toute limpide, toute vivace et toute inexprimable Douleur. De hautains, d'isolés ou de sévères, il nous rendra la superstition généreuse de l'apitoiement. Il y a plus d'inattendu génie, dans une seule larme ou un seul sourire de ce maître que dans toas les froids décors de nos pensers. Certains de ses poèmes ont la lucidité admirable des Evangiles ou de l' Imitation, je déclare, qu'unique, à la fin désolante de ce siècle, il apporta, ingénue et lumineuse, l'assurance audacieuse d'une Divinité.

Il a f a it — cet homme — autant pour la Religion que pour la Poésie. Qu'on le veuille ou non, depuis Monsieur d'Aurevilly, il a présenté, sans exemple, l'attitude majestueuse d'un lévite. Les vers synthétiques de Sagesse unissent, à la grâce mièvre des prières, le tumulte de la trompette de Jéricho. De simples élans piaculaires, il s'est haussé, ce prophète, à des grandeurs théologales. L'enthousiasme du Salve regina ou du Lauda Sion, impossible désormais, sous les voûtes glaciales des modernes églises, a frémi, dans les vers de Paul Verlaine, d'un extatique essor. Artistement, il a renouvelé le miracle expiatoire de Saint Augustin. C'est à lui que s'applique, volontiers, cette phrase : Le repentir est le grand acte chrétien (i). Son poème de V Amour, de prosterné comme certains versets de l'Ecclésiaste, prend, peu à peu, une envergure oratoire et s'élève à de suprêmes vigueurs scripturales.

Héréditaire, je le vois descendant de ces mystérieux Pasteurs dont Poe, Emerson, Novalis et peut-être Gœthe, attendaient l'advenue inespérée et la religieuse présence. Humainement, il a porté au maximum de son développement possible l'extase épanouie du sacrifice et de l'amour. Aussi ne saurait-on appliquer de coulpe à

(i) Carlyle.

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ce Pérégrin. Il me semble, que pour lui, si l'anathème s'étendait, les bâtons des moines refleuriraient, comme ceux, miraculeux, des néophytes qui ensevelirent Tannhaiiser. Sur son livre s'inscriraient volontiers, parfaites et à leur place, les paroles prodigieuses de Jésus : Donne de ta vie si tu veux recevoir de la vie.

Nul, plus que Verlaine, ne prodigua de sa vie. ïl en fut si peu avare, dirai-je même, que nous lui devons un peu de la nôtre, parce que, au moment où nous naquîmes à l'Art, lui seul, ce Poète, ce Prêtre et ce Héros, eut l'admirable bonté, alors que tous nous bafouaient, de se tourner vers nous, et vers nos jeunes lèvres, de tendre la coupe fraîche et virginale de ses vers radieux. Aujourd'hui qu'est prononcé le consummatum est et que, d'un coup d'oeil d'ensemble, nous résumons les livres nombreux que nous valut sa riche fécondité (i), nous sommes émus et reconnaissants du legs surhumain qu'il nous a laissé, comme un héritage et un enseignement.

De la douceur, de la douceur, de la douceur...

Cet élan des Poèmes Saturniens, nous le retrouvons, prolongé comme un infini écho de chant mystique, à travers les Fêles galantes, la Èonne Chanson, les Romances sans paroles, Jadis et naguère, Parallèlement, Bonheur :

Je vois un groupe sur la Mer, Quelle mer ? celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer...

ïl avait connu les baisers et les étreintes, les passions et les vices, les prières et les blasphèmes, celui qui sanglota de cette façon. Et, de cette fange et de cette aurore, de ce.tte misère et de cette splendeur, parce que ce fut, à la fois, un Croyant, un Humain et un Pitoyable, il pétrit la plus éblouissante statue de Galatée, que depuis Pygmalion, avec son sang et avec son cœur, poète ait jamais rêvée !

Une toute petite fleur, une femme qui se donne, un paysage banal mais choisi, la maladresse et la gaucherie de ses cantiques, voilà ce qui nous émeut, dans ses œuvres. Nous chercherions, en vain, la raison de ce trouble. Notre égoïsme ne surprendrait pas le secret de ces mystères. Pour pénétrer absolument cette âme, il faut, à son image, être ingénus, doux et puérils. Mais cela, le pourrionsnous encore ?

(x) Ceux-là ne sont jamais stériles et jamais incomplets dont le cœur est empli des richesses d'une infatigable et infinie bonté.

Hommes durs ! vie atroce et laide d'ici-bas,

Ah ! que du moins loin des baisers et des combats

Quelque chose demeure, un peu, sur la montagne.

Notre grand poète est mort. Avec oisiveté, on va lui chercher, en notre respect et notre admiration, quelqu'un digne de lui succéder. En vérité, en vérité, il y aurait beaucoup de présomption dans cette enquête. Bien que j'en sache un ou deux dignes d'être adorés, après Verlaine, par nous, faut-il encore qu'ils nous présentent, avec autant de lumière et de grandeur, l'assurance solennelle du génie.

Edmond Pilon. io Janvier 1896.

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