‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 23 sur 150 · AUX OBSÈQUES DE P. VERLAINE · texte numérisé non relu

AUX OBSÈQUES DE P. VERLAINE

La jeunesse intellectuelle dépose sur cette tombe l'offrande de son admiration.

Paul Verlaine n'avait point de fonctions officielles, ni de richesses, ni de camaraderies puissantes. Il n'était pas de l'Académie, pas même au titre d'officier. C'était un exilé, et qui se consolait de son exil très simplement, avec les premiers venus de V Académie Saint- Jacques ou avec les derniers « arrivés » de la littérature.

Cette figure populaire, nous n'aurons plus le bonheur de la rencontrer. Mais ce qui était en lui d'essentiel, c'étaient la puissance de sentir, l'accent communicatif de ses douleurs, ses audaces très sûres à la française et ces beautés tendres et déchirantes qui n'ont d'analogue que, dans un autre art, « l'Embarquement pour Cythère ».

Or tout cela demeure vivant. Et ce qui n'est plus dans ce cercueil vit dans nous tous ici présents.

C'est pourquoi nous ne venons point pleurer, regretter son génie sur sa tombe, mais, nous venons l'affirmer.

Après tant d'hommages que depuis douze ans la jeunesse a rendus à Paul Verlaine, c'est un témoignage plus solennel encore que nous apportons dans ce lieu où se joignent à nous en pensée les jeunes lettrés des pays étrangers.

La constante fidélité des jeunes gens au Maître que les critiques ignoraient ou bafouaient est un acte important et dont je veux dégager la signification.

Si l'on admet, comme c'est notre opinion, que le culte des héros fait la force des patries et maintient la tradition des races, il faut placer au premier rang des mainteneurs de la patrie et de la race le groupe des littérateurs et des artistes. îl n'y a pas de groupe social qui proclame aussi haut que font ceux-ci la perpétuité de la personne humaine. Supposez en effet qu'un grand administrateur, qu'un fonctionnaire, qu'un industriel, qu'un soldat meure. C'est fini de leur existence personnelle. Leur effort, si utile qu'il ait pu

être, est dispersé dans une œuvre anonyme. Ils ne laissent derrière eux que du silence et au cimetière un peu de poussière. Quel point de repère fournissent-ils au Français qui veut se connaître soi-même, éclairer sa vie ?

Mais Verlaine qui se relie à François Villon par tant de génies libres et charmants nous aide à comprendre une des directions principales du type français.

Désormais sa pensée ne disparaîtra plus de l'ensemble des pensées qui constituent l'héritage national.

Et grâce à qui fut réalisée cette augmentation de l'idéal collectif? Grâce aux jeunes gens.

C'est par notre constante propagande, par notre généreux amour, par notre clairvoyance active, que. l'œuvre de Verlaine repoussée par ses aînés et ses émules — a triomphé d'obstacles que vers 1880 on pouvait croire insurmontables. L'hommage unanime rendu aujourd'hui à cet illustre mort est l'écho multiplié des opinions des cénacles du Quartier Latin.

Qu'on cesse donc de nous accuser de négation systématique. Nous sommes pour nos aînés le commencement de l'immortalité. Nous transportons dans notre barque les seules ombres de ceux que nous reconnaissons avoir été les bienfaiteurs de notre intelligence.

Les bienfaits de Paul Verlaine à notre endroit ne sont pas terminés. Nous ne lui disons pas d'adieu. Nous penserons souvent à lui, et il continuera à nous enseigner le réalisme comme point d'appui de toute production artistique, la connaissance de notre tempérament comme seul précepte de rhétorique, et comme règle générale de conduite le dédain absolu de la mode, parce que ù'ailleurs tôt ou tard elle vient toujours à ceux qui ont l'estime de gens compétents.

Voilà, Messieurs, dans quels sentiments la jeunesse intellectuelle, sur cette tombe, apporte l'hommage de son admiration et de sa reconnaissance au Maître pour qui elle a conquis la gloire.

Maurice Barres.

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