‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 30 sur 150 · ÉTRENNES AUX JEUNES · texte numérisé non relu

ÉTRENNES AUX JEUNES

envenimées. Ce venin ne serait-il pas l'envie que M. Fouquier nous reproche en ces termes : « L'état d'âme (des écrivains nouveaux) c'est une noire envie fille de l'impuissance qui pousse à nier le génie qu'on ne peut ni égaler ni approcher. » ? Oui ; envie contre qui est jeune, contre qui cherche à faire sa place, contre qui a la foi en soi-même, contre qui aspire à un idéal, ou tout au moins à un idéal différent. C'est une histoire vieille comme le monde et s'il n'y avait là, de la part de Nestor et autres, qu'une bien naturelle mauvaise humeur, on aurait tout au plus le droit d'en sourire ; mais, je le répète, il y a davantage. M. Coppée, qui ne manque pas une occasion, nous planta l'an dernier sa banderille à propos d'une réception académique. M. Sylvestre, plus cruel, nous ignore dans son rez-de-chaussée du Journal. M. Mendès seul nous reconnaît le droit de vivre, et si nous ne lui demandons pas de nous aimer, ce qui serait un non-sens et une faiblesse de sa part, nous ne pouvons lui dénier une certaine impartialité. Quant à M. Doumic, critique ordinaire des Deux Mondes, il nous jeta, sous le titre fallacieux d'Etudes sur « les Jeunes », le plus formidable pavé de l'ours (1).

Quant à l'envie des écrivains nouveaux, elle est faite de cela seul qu'ils n'admirent pas tel et tel au gré de M. Fouquier. Ils osent déclarer Alfred de Vigny et Baudelaire de plus grands poètes que M. Coppée. Je reconnais bien là le cri de l'impuissance devant ce qu'on ne peut égaler! Peut-être serait-il plus facile de penser et d'écrire la Maison du Berger ou les Phares que la Lettre d'un Mobile breton.

Saint-Antoine protesta dans VErmitage contre cette étiquette de jeunes dont on affuble des hommes qui pour la plupart ont de trente à quarante ans. J'avouerais pour ma part aimer ce qualificatif quand bien même mon âge me donnerait le droit de le répudier. On a voulu en faire un terme de méprisante pitié, oubliant qu'il est une louange à ceux qui ont gardé, l'âge venant, la belle foi et le vaillant enthousiasme des premiers jours. Quant aux très jeunes, pourquoi s'en plaindraient-ils ? ils en sont fiers.

La vérité est qu'on envie ces soi-disants envieux. Mais comme il serait difficile de l'exprimer, on va chercher les torts des écrivains nouveaux. Outre ceux qu'au courant de cet article nous avons relevés, n'y aurait-il point ceux-ci encore? Ils ne se sont point amusés à flatter le goût du jour, c'est-à-dire à écrire des chroniques pour por-

(l) Lire à ce sujet la notice bibliographique de M. Remy de Gourmont parue au Mercure de France de janvier.

tières, des poèmes pour salons ou antichambres, des mélodrames en vers de mirlitons à l'usage des boutiquiers de la rive gauche, des scatologies pour ronds de cuir; ils n'ont pas cherché à réfléchir dans leurs œuvres l'intellect de la médiocrité bourgeoise ; ils ont eu la curiosité de la métaphysique et se sont passionnés pour la sociologie et l'esthétique; ils ont été chercher dans les littératures étrangères des éléments de rénovation pour la nôtre ; ils se sont efforcés de rendre notre langue plus riche, plus harmonieuse et plus souple ; ils ont brisé de vieux creusets usés où ne se coulait plus depuis longtemps que de piètre métal ; ils ont refusé de piétiner dans les ornières défoncées ; ils se sont, en un mot, fait de l'art une idée haute et désintéressée.

Mais pourquoi en dire davantage ? Je pourrais encore répondre à l'accusation d'impuissance qui n'est pas la moins perfide; mais vraiment ce serait oublier que Nestor partage avec le lundiste du Temps le monopole de ce bon sens qui juge d'une œuvre théâtrale d'après les recettes, d'un livre d'après son tirage et delà valeur d'un

individu d'après ses décorations.

Edouard Dxicoté.

P. S. Ces lignes étaient écrites quand en diverses feuilles d'autres articles parurent touchant l'enquête du Mercure. Je tiens à relever les paroles de M. Jean Richepin qui, lui-même toujours indépendant, sut reconnaître la légitimité et les motifs de jugements indépendants.

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