‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 31 sur 150 · POUR LE SALON DES ANCIENS · texte numérisé non relu

POUR LE SALON DES ANCIENS

« Domaine précieux de la peinture ! Silencieuse puissance qui ne parle qu'aux yeux, et qui gagne et s'empare de toutes les facultés de l'âme E »

Eugène Delacroix, 1824.

« Je n'aurais pas puisé ma comparaison dans les arts du dessin, si, malheureusement, depuis trente ans, l'éducation n'avait été tournée du côté de la peinture, art inférieur, qui n'élève pas l'âme, qui n'apprend rien à l'esprit et qui subira, je l'espère, une réaction méritée par une popularité dangereuse. »

Champfleury, 1857. (1)

'idée, comme l'avenir, n'est à personne. Une idée germe, longtemps obscure, avant de trouver le terrain propice, l'atmosphère respirable : puis, un beau matin, elle croît % elle s'épanouit, elle éclate, prenant conscience et voix dans plusieurs esprits parallèles.

C'est ainsi que, pour se divertir de la polémique, Henri Rochefort, dans Y Intransigeant du samedi 21 décembre 1895, définit le Salon des Anciens. Son projet contient peut-être la solution désirée. Le Musée Galliera, dit-il, était une magnifique cage sans oiseaux : naguère inauguré, il ne contient que plusieurs belles tapisseries et quelques marbres. Gardons-nous d'en faire un bazar d'art industriel ! Le clair silence des salles vides évoque chez le journaliste dilettante le souvenir de Londres, de Burlington-House où, chaque année, les amateurs anglais se concertent pour exposer, au profit des hôpitaux, les perles de leurs collections. Quelle meilleure fête d'exil que ce banquet des yeux ? Hollandais et Flamands, Ecole anglaise, paysagistes et portraitistes, et Rembrandt et Titien s'y dévoilent. Eh bien ! pourquoi la France n'imiterait-elle pas l'exemple ancien déjà de la Royal Academyl Belle et bonne œuvre, qui, pendant deux mois, remplacerait avantageusement la foire mondaine des deux Salons. Il faut continuer, régulariser l'Exposition des Cent chefs-d'œuvre, déjà deux fois tentée avec bonheur, en i883

(i) Les Goncourt, de même, appellent la peinture « un art matérialiste » [Etudes d'art, 1852 et 1855).

et en 1,892. Que de révélations, de surprises, de divertissements inédits en ce Salon annuel d'un nouveau genre ! Et que d'infortunes spéciales soulagées par un plaisir nouveau ! On ne remettrait pas le produit des entrées à l'Assistance publique, qui le garderait, (c'est Rochefort qui parle ; vous l'aviez deviné) : mais le Conseil municipal nommerait une commission pour le choix des œuvres, pour la distribution des secours. Le Louvre constitue lin musée supérieur, trop connu ou trop vaste : l'annuelle apparition d'ceuvres inédites stimulerait le public et les critiques d'art, anémiés par nos Salons. Nouvelles querelles des anciens et des modernes, qui ne seraient pas toujours favorables à ces derniers... Mais qu'importe, si de l'idée réalisée pouvait surgir un grand peintre ?...

Tel est le projet d'Henri Rochefort.

Le chroniqueur-artiste sait-il qu'il y a déjà quelque quarantetrois ans, un métaphysicien désireux de se délasser de la métaphysique, exposait identiquement la même idée à son retour de Londres ? Les lecteurs de VErmitage et de V Artiste connaissent le texte même de Victor Cousin par nos citations réitérées (1) : mais, depuis un demi-siècle bientôt, le projet sommeille, étouffé par l'inertie de nos grands collectionneurs, très forts de loin, tant qu'il s'agit d'émettre avec politesse une offre platonique... La Centennale de i889nes'estpas constituée sans peine : et des académiciens, paraît-il, redoutaient les comparaisons. « Comparer, c'est comprendre », disions-nous avec insistance d'après J.-J. Ampère, en restaurant le projet vraiment esthétique du philosophe-rhéteur ; et, pour quelques peintres nés commerçants, comparaison c'est concurrence... Le beau projet, pourtant ! La bureaucratie française a une séquestration de plus à son actif. Une idée belle est pareille, à une vie de poète: quarante ans de cachot, mais à quand l'apothéose?... Lamento etrionfo... « Sans cette exposition annuelle », écrivait Victor Cousin dès i853, « que de richesses demeureraient ensevelies dans les châteaux de l'aristocratie ou dans les cabinets ignorés d'amateurs de province '...L'exposition est publique, mais non gratuite : on paye pour entrer ; onpaye aussi pour avoir le catalogue imprimé de l'exhibition ; avec cet argent on suffit aisément aux dépenses nécessaires, et ce qui reste est employé à acheter des tableaux dont on fait cadeau à la Galerie Nationale (2)... » On a médit des Anglais, décidément ! Et maintenant que, préconisant l'idée de Rochefort,

(1) Pour la bibliographie du projet, consulter VErmitage d'octobre et novembre 1892, Y Artiste d'août 1893, la Cocarde du dimanche 17 février 1895, nos articles de VErmitage {août, septembre et octobre 1895), V Estafette du lundi 3 juin 1895, etc.

(2) Du Vrai, du Beau et du Bien, édition du V* novembre 1895 : appendice.

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