‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 32 sur 150 · POUR LE SALON DES ANCIENS · texte numérisé non relu

POUR LE SALON DES ANCIENS

Arsène Alexandre la voudrait voir couronnée par l'anonymat le plus strict de tous les dévouements qui prendraient part à son triomphe (1), — nous aurions mauvaise grâce à rappeler que, depuis quatre ans, le projet fut par nous exposé à plusieurs reprises, qu'il fut repris récemment avec autorité par MM. Rîchtenberger et Paul Fiat en pleine Revue Bleue (2), et qu'il n'attend plus que le concours positif de quelques bonnes volontés pour descendre parmi les faits, comme une pièce longtemps répétée, enfin sue. Quand donc passera cette belle revue intellectuelle et pittoresque ?

Elle est urgente, pourtant. Parallèlement, l'histoire et l'esthétique la réclament. — Il ne faudrait point marcher au hasard : œuvres ou expositions, le choix est l'essence de l'Art. A quand le Musée du paysage, le Musée du portrait, musées inédits ? (Le moi étant haïssable, j'ai omis de répéter notre...) Et le corollaire amusant (3) que le psychologue interroge, — cette galerie de portraits depuis la Renaissance qui démontre les « variations de la beauté féminine », ne pourrait-elle point passer de la littérature dans la réalité grâce à un groupe intelligent de chefs-d'œuvre {4) ? Ainsi apparaîtrait en pleine lumière le type d'une époque qui répond à ses mystérieux désirs et à ses sympathies secrètes, la physionomie sui generis, l'expression morale émanant des formes et dont l'analyse, en effet, permet de mieux approfondir l'âme des contemporains qui l'admirèrent. Je ne sais si le vieux Paul Jove de Côme, instaurateur d'une savante « galerie de portraits » maintenant dispersés, si le moderne organisateur londonien des « portraits de jolies femmes » obéissaient à de pareilles préoccupations subtiles. Mais ces métamorphoses du visage humain, conséquences de mille influences entrelacées, se dégageraient avec charme de l'éloquente immutabilité des beaux cadres.

Et puis, j'ai hâte de me réconcilier avec la peinture ! Quelques monstruosités de plus, et je donne raison à Champfleury contre Delacroix. Assez et trop longtemps, parmi les défaillances actuelles (et je ne parle pas politique), la folie a pu étaler ses ridicules, aux sélect bravos des snobs ! Quelques chefs-d'œuvre seraient les bienvenus. En un siècle où les meilleurs furent incomplets (je ne citerai personne), la voix du style réveillerait peut-être quelques échos dans des âmes bien nées, mais pusillanimes. Réalistes ou mysti^

(1) Cf. le Figaro du 26 décembre 1895.

(a) Février-mars 1894 et le numéro du 2 février 1895.

(3) Cf. dans la Vie contemporains du ior janvier 1896, un premier article de Paul Gsell, sur les Variations de la beauté féminine,

(4) Cf, V Ermitage d'octobre 1895 : Un Musée inédit.

ques, tous les déformateurs en seraient pour leur courte honte : plus fier encore que les « eumolpées » du Sâr, le Beau visible se ferait le justicier attendu ; c'est lui qui oserait dire silencieusement ce que la critique diffère ; par crainte de méconnaître, les modernes sont enclins à surfaire : mais l'indulgence est aussi coupable que l'ostracisme. Tant pis, si la confrontation est défavorable à tous intentiônnistes, fantaisistes ou fumistes qui, de Cézanne à Bonnard, se moquent avec une malice naïve de la couleur, de la composition, du dessin ! Auprès d'eux, Manet devient imposant comme le père Ingres. Et je pardonne presque à l'ami Kariste ses vociférations d'ivrogne contre Burne-Jones, quand je me souviens qu'il s'écrie devant ses propres démences versicolores', pâmoison des snobs: « Et le public dira : c'est épatant l Mais non, ce n'est pas épatant ; nous sommes des cochons, voilà tout (i) ! » L'atticisme d'Anatole France n'a rien de plus rare que cet aveu: et j'attends avec confiance le Salon des Anciens pour souligner l'aveu sans zèle et sans haine. Grâce à cet annuel renouveau, il ne serait plus permis d'ignorer un paysagiste comme Hervier, un portraitiste comme Perronneau, un original comme Turner : la Liseuse de Corot ou le Mirabeau d'Eugène Delacroix instruiraient eux-mêmes le procès de la tache ou de la synthèse, sans abolir l'effort des curiosités contemporaines.

Ce musée réjouirait et enseignerait, bien qu'éphémère. Mais le Conseil municipal voudra-t-il, lui qui n'a pas encore trouvé une rue pour le nom douloureux de Pasdeloup ?

Les anciens furent les jeunes, disions-nous : hélas ! il n'apparaît que trop, à la destinée qui leur est faite...

Raymond Bouyer.

Paris, g janvier 1896.

(1) Chroniques d'Octave Mirbeau (le Journal d'avril 1895).

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