‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 34 sur 150 · LE SCULPTEUR JAMES VIBERT · texte numérisé non relu

LE SCULPTEUR JAMES VIBERT

ggâçlg&ivÈs jeune (à peine vingt-trois ans), la barbe abondante et rousse, l'aspect robuste, les yeux clairs et pénétrants, le sculpteur James Vibert est bien l'homme d'un art à la fois vigoureux et poétique. C'est un de ceux qui promettent de beaux et grands travaux : car il serait puéril d'affirmer qu'il s'est déjà pleinement manifesté, et lui-même nous en voudrait de dire qu'il a, dès à présent, créé son oeuvre définitive. Il la porte en lui et patiemment il la réalise ; quotidiennement il poursuit l'achèvement de cet Autel à la Nature qui doit être l'imposante synthèse de ses efforts et de ses croyances, le noble agenouillement de son talent devant la force supérieure qui enfanta le monde. Car la philosophie et la religion de Vibert se résument en celte adoration de la puissance initiale : c'est l'artiste prosterné devant cette vie occulte qui bat sous la terre, qui vibre- dans les deux, qui brusquement érige des montagnes et creuse des vallées ; c'est l'amant éperdu des mystérieux effluves, de tout cet inconnu que nous sentons sous nos pieds, autour de nous et dominant nos fronts.

Il est né à Genève et passa de longues années dans les montagnes. Je me plais à croire que de ses périlleuses ascensions il rapporta cette foi hautaine qui nie Dieu pour aimer de plus près, et sans intermédiaire, la nature. Il entendit les défis que les> pics lancent au ciel, il connut la marche lente et mélancolique des glaciers, l'âpre désolation des crevasses: mais sur cette révolte et cette misère rayonnait parfois le soleil ; il réchauffait la neige, semait de pierres précieuses la froideur sublime de la montagne ; ses baisers faisaient germer les arbrisseaux et naître les mousses : une verdure jeune et palpitante, qui semblait se dégrader peu à peu, unissait les sommets à la plaine/ et c'était la terre elle-même qui paraissait se dresser en face des nues, puiser de la vie dans les astres et insulter

l'au-delà. Debout sur la montagne, au centre d'un système immense et limité, l'homme ne saurait concevoir un créateur lointain : l'horizon qu'il embrasse est si large et si vaste que son imagination ne veut point le percer ; ses yeux sont trop occupés et trop satisfaits pour que son esprit cherche à leur dévoiler des pays inconnus. Fier de son sol tourmenté et varié à l'infini, il ne soufire pas qu'un Dieu en soit le maître ; il veut qu'il ne doive rien à personne, qu'il se soit créé lui-même par le jeu naturel de ses forcés éternelles, et il s'incline devant la matière frissonnante et féconde.

Le cerveau de James Vibert porte donc l'empreinte: bien nette de sa patrie et je lui en sais gré : ce m'est une garantie de sa sincérité. Ses idées ne sont point greffées; elles se sont épanouies librement, elles sont sorties des germes communs à la race. Son art est national, non point par le chois des sujets pâtriotiques,maisplus profondément, en son essence même.

Ce n'est point d'ailleurs qu'il répugne à reproduire des scènes suisses ou à rappeler les hauts faits des ancêtres* Il a, bien au contraire, le culte des souvenirs, et l'observateur le plus superficiel devinerait aisément, devant certaines de ses sculptures, qu'il est citoyen des cantons helvétiques. Pensionné par sa patrie, il est d'ailleurs moralement obligé de produire quelques œuvres flattant l'orgueil de ses concitoyens ou dont la composition leur soit du moins familière. Je ne suis pas bien sûr qu'il ait exécuté de bon coeur cette -Lutte suisse qui figurait cette année au Champ-de-Mars. Certes l'enlacement de ces lutteurs était puissant; le sculpteur avait vigoureusement exprimé l'effort de l'homme enlevant son adversaire à bras tendus et la suprême résistance de ce dernier se repliant sur lui-même et essayant en vain de se rejeter en arrière. Mais ce groupe ne présentait qu'un faible intérêt ; il était vide d'idées : il lui manquait l'armature intellectuelle ou sentimentale. La force ne suffit point à créer de la beauté.

Il arrive souvent (et c'est le défaut capital de la -peinture ou la sculpture officielle) que la reproduction d'une scène nationale n'inspire à l'artiste qu'une émotion de commande ou singulièrement faible. Pour suppléer à la sincérité profonde et intime certains se guindent; d'autres, gênés par leurs sujets, mais consciencieux, ne cherchent point à donner l'illusion d'un sentiment qu'ils n'éprouvent pas, et s'attachent seulement à l'habileté de l'exécution. Vibert est de ces derniers : ses Lutteurs suisses sont peut-être d'une irrépro-

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chable anatomie ; ils ne me semblent pas grands. J'aurais voulu retrouver, dans ce corps à corps, le souvenir des grandes fêtes de là-bas, l'admiration ressentie devant ces héros d'une journée, leur idéalisation ou tout au moins Pennoblissement de leur être : je n'y vois que de belles formes et de très bonnes études de nu. Du reste le sculpteur n'a peut-être point prétendu faire autre chose.

En revanche, en exécutant ¥ Aurore sur les Alpes., l'artiste a certainement été ému. Ici nous sentons le frisson qui r maintes fois dut saisir le sculpteur quand il vit le soleil s'élever, caresser la montagne et peu à peu l'animer ; ce corps de femme, lié au mont, paraissant en faire partie, en jaillir comme une fleur merveilleuse, c'est toute la poésie des matins mystérieux. Le visage extasié, la lèvre implorant la chaleur bienfaisante, la poitrine se soulevant en un rythme de santé et de joie, la vierge qui symbolise l'immuable pureté des Alpes, s'éveille chastement; ses membres ne sont point grêles, ses seins ne s'offrent point timidement; elle n'a point l'apparence fragile des princesses de rêve ; mais, comme il convient à sa signification, sa jeunesse est puissante et féconde. Jamais Vilbert n'anima la nature pour l'idéaliser*: il respecte la beauté de la chair et tire sa poésie de l'épanouissement et de la déchéance de toutes les forces naturelles.

Son art n'est point précieux : il ne s'attarde pas à produire de petites pièces finement ciselées et soigneusement polies; il n'admet point qu'un sculpteur conçoive continuellement des œuvres de petites dimensions-; il n'en doit produire que par hasard ou par nécessité ; ce sont les liens qui unissent entre eux les grands morceaux, comme les pics d'une chaîne sont unis par des terrains moins élevés.

La Trompe cTùri est issue de ce principe ; c'est une haute fontaine destinée à être placée sur un rocher élevé et abrupt. Debout, se courbant un peu vers la longue trompe qu'il tient serrée en sa main, un jeune homme à la taille gigantesque, aux bras vigoureux, souffle les sons de la liberté. Tout à son effort, les joues gonflées, les muscles saillants, il regarde fixement devant lui, comme une brute; et le puissant appel s'échappe de la trompe recourbée : suivant harmonieusement la ligne de l'instrument, une femme s'envole dans l'air et va porter à tous les cantons l'appel victorieux.

Infidèle à son amour exclusif des grandes créations Vibert s'est complu à composer quelques objets d'art : ce n'est point nous qui

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le lui reprocherons ; s'il nous paraît indispensable que des artistes continuent à produire des œuvres se suffisant à elles-mêmes et n'ayant d'autre but que d'exprimer de hautes idées au moyen de belles formes, il ne nous paraît pas moins nécessaire que les sculpteurs s'attachent à nous donner des bibelots convenant à nos intérieurs modernes, et s'accommodant à tous nos besoins.

Comme toute œuvre d'art, un bibelot doit être composé, c'est-àdire construit avec logique. Le sujet choisi doit rappeler l'usage auquel l'objet est destiné ; et il faut que la matière soit appropriée à cet usage. C'est le principe extrêmement simple et naturel de tout essai décoratif, et c'est pour y contrevenir que tant d'hommes de talent nous présentent si souvent des poteries incohérentes ou des plats ridicules. L'intelligence de Vibert le préserve des erreurs; mais quelquefois sa main le trahit ; habituée aux larges entreprises, elle n'a point toujours la légèreté qui sied à ces petits travaux, et je sais de lui tel flacon où s'enroule un corps de femme et que gâte la rudesse de l'exécution. Il en est un autre que j'aime : c'est moins un flacon qu'une petite cruche très basse, à l'aspect grossier ; die est faite pour receler les griseries brutales ; un ivrogne la tient amoureusement enlacée, son corps s'aplatit contre le ventre du vase, sa* main étreint le rebord et l'articulation de l'index forme le bec par où sera versé le vin ou plutôt l'alcool. C'est un ensemble d'une belle canaillerie et dont l'audace me séduit; mais je me demande, non sans inquiétude, quel buveur éhonté voudra bien acquérir cette œuvre ; car il faut que l'objet d'art puisse servir et qu'il convienne à son propriétaire.

De meilleur ton est un gracieux étain, qui n'a pas d'ailleurs une grande utilité ; c'est un mystérieux coffret à lettres, bien charmant et bien petit, sans doute parce que peu de lignes amoureuses méritent d'être gardées; sur le couvercle est renversée une femme nue qui permet de le soulever ; derrière, ombrageant ou voilant la très minime cachette, s'élève un relief où apparaît un couple enlacé.

Je veux citer encore un chien très lamentable et qui hurle désespérément, et une console, peut-être trop gothique, soutenue par une vierge aux formes puissantes, contrastant avec le lys qui s'élève suivant la ligne du jeune corps.

Je n'insisterai pas sur les bustes de Vibert. Ils ne sont point présentés de façon particulière et ne se distinguent que par leur intensité d'expression. Un profil d'enfant, exécuté sur marbre, en relief,

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recèle l'inquiétude d'une longue hérédité ; une jeune femme, couronnée de boucles de cheveux, charme par le vague de ses yeux, le frémissement de ses narines, l'indulgente bonté de ses lèvres.

Je ne veux retenir de ces bustes que l'aptitude de Vibert à extraire la pensée de ses modèles, à la rendre visible et presque palpable. Uniquement par le caractère qu'il a donné à des visages., il a créé deux œuvres de haute signification, les Visions et la Luxure. Une figure maigre et maladive, aux yeux caves, aux regards immuables; l'aspect est noble et mélancolique ; c'est un homme rongé par son rêve, mais le chérissant et se donnant tout à lui ; il fixe ardemment le vide, comme pour évoquer les Visions aimées, et voici qu'elles sont venues, elles chuchotent à son oreille les inspirations, se penchent sur son front, mêlent leurs parfums à sa chevelure ; il les écoute, attentif, les traits tirés et presque douloureux.

Loin, bien loin au contraire des soucis artistiques et intellectuels la Luxure dresse sa gorge palpitante et sa figure de volupté. Le front est bas, comme ramassé sur une seule idée, les yeux larges et clairs semblent attendre qu'un plaisir inconnu vienne les émouvoir ou les troubler, les ailes du nez palpitent, les lèvres s'offrent comme des fruits mûrs, les cheveux ruissellent en flots profonds et ardents, et les seins, prêts à se dresser, échappent à la main brutale qui les veut saisir et ne peut se poser sur eux.

Dans toutes les œuvres de Vibert nous avons trouvé l'ardent amour de la puissance vitale que nous signalions au début de cet article. lia formé le projet d'élever un autel à cette nature, dont il a le culte, et l'ébauche en est intéressante. Deux groupes surhumains soutiendront le monument : d'un côté le Bonheur, de l'autre la Misère; entre les deux, blotti dans une niche, un homme réfléchit : c'est la Méditation. Sur l'entablement, à droite et à gauche, se dresseront les figures de la Piété au geste d'adoration et de V Athéisme aux bras révoltés : et voici que toute la vie humaine se déroule en bas-relief, suivant une spirale qui monte jusqu'au faîte : c'est d'abord la naissance de l'enfant, puis ses premiers pas, les conceptions naissantes, le premier amour, la volupté charnelle, l'éveil des grandes idées, la douleur devant la mort ; c'est enfin la gloire et aussitôt la déchéance, le marche vers la dernière heure, enfin le Viia in morte. Ce morceau, exécuté en ronde-bosse, couronnera le monument : un torse de vieillard se dresse, déjà prisonnier de la terre ; la tête est renversée, le corps va bientôt tomber en pous-

sière ; mais il fécondera cette glèbe qui l'enserre, sa désagrégation engraissera le sol, et voici que des fleurs naissent de sa mort.

Et c'est la suprême consolation : qu'importe que nous périssions si nos dépouilles enrichissent le monde, si notre chair, en se dissolvant, fait germer les plantes odorantes, si nos idées, absorbées par d'autres cerveaux, en font jaillir des conceptions nouvelles ! Nés d'une longue ascendance, nous n'existons que pour amasser des trésors nouveaux, que pour étendre l'antique héritage et le transmettre, agrandi et renouvelé, aux futures générations.

Fernand Weyl.

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ï. — LES POÉSIES

I. Paul Verlaine. — II. La Coupe de Thulê, par Gabriel Trarieux (Librairie de l'Art indépendant). — III. Le Verger doré, par Yvanhoé Rambosson (Mercure de France), — IV. Le sang des crépuscules, par Charles Guérin (Mercure de France). — V. Les poèmes de mes soirs, par Edmond Pilon (Vanier), — VI. Les Requins de la mer Rouge, par E. François (Savine). — VII. Divers.

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