II. - M. GABRIEL TRARIEUX
M. Gabriel Trarieux a déjà publié la Chanson du Prodigue et la Retraite de vie. Mais la Coupe de Tkulé est le seul de ses ouvrages qu'il me soit donné de connaître. Et il me faut avouer tout de suite que j'aime beaucoup ces nouveaux poèmes et que j'en regrette d'autant les imperfections.
Il apparaît d'abord que M. Trarieux a le souci de l'ordonnance, de la clarté. Et il est sincère. îe veux dire que sa poésie n'est pas une vaine rhétorique. Là, nous confie ce poète, devant de purs paysages, Là, fai compris le ciel ei la terre et les flots.
Et ce n'est pas, en effet, au travers des littératures qu'il semble avoir aimé la face incertaine de la mer et le grand silence des champs.
i#4 L'ERMITAGE
De fines touches, des notations familières témoignent qu'il a vu luimême ce qu'il entreprend de nous dépeindre. Ainsi, quand il note qu'
une lumière...
Indiqua l'humble seuil, les marches et le pin,
je me persuade qu'il exprime là une impression vraiment reçue. Et cette sincérité de sentiment est assez rare chez nos poètes pour que j'en loue ici M. Trarieux. Je l'admire encore de s'attarder Au seuil creusé par les pas des aïeux
et de
Pleurer en plein azur les brumes du pays.
Car il est noble d'aimer sa patrie et sa race.
Certes, j'eusse préféré que M. Trarieux chantât des campagnes moins tristes, un ciel et des flots plus lumineux. Mais je n'oublie pas que son mauvais destin le conduisit à Thulé. Et je me réjouis qu'il y ait conservé presque toujours cette vertu divine : la simplicité,
M. Trarieux, en effet, n'est pas un de ces parnassiens dont la poésie est sonore mais vide,
Telle la peau d'un vieil onagre
Qui résonne au tympanon. (Moréas).
Et il n'est pas non plus de ceux-là qui dissimulent sous un symbole l'infirmité de leur esprit. Mais le plus sobrement qu'il lui est possible, son vers exprime son impression ou sa pensée. Si parfois les épithètes me semblent malheureuses, la rime du moins est discrète, l'accent tonique bien situé et, le plus souvent, la césure est régulière. Les deux fautes que ce vers contient :
Les ramures Qui pli(ent) sous le faix o— dorant des pêches mûres,
ont fort rares. Mais je veux vous citer un fragment qui vous marquera,
mieux que toutes les critiques, les qualités et les défauts de notre poète.
Viens ! les pipeaux du soir ont charmé la campagne,
Les grands feux qu'on allume aux pentes des montagnes
Fument un encens calme, et le vent sur tes eaux
Etourdit d'un breuvage innocent les oiseaux.
Toi seule encore, Enfant aux limpides prunelles,
Manques, pour la parer, à la terre éternelle ;
Viens 1 je veux que le soir s'étonne à ta beauté,
Et que les moissonneurs assis, ce jour d'été,
Dans ta lumière, aux seuils radieux des bourgades,
Se disent, en voyant passer nos fronts nomades,
Ce qu'ont dit autrefois les vieillards grecs entre eux
D'une autre qui fut belle, Hélène aux blonds cheveux 7...
Et j'imagine que si vous n'aimez point ce vent qui sur les eaux,
Etourdit d'un breuvage innocent les oiseaux,
ni ces limpides prunelles, ni ces seuils radieux, ni surtout ces fronts noma-
des, vous avez été sensible au charme simple de cette poésie; vous avez goûté ce vers :
Les grands feux qu'on allume aux pentes des montagnes.
Et cette phrase :
Toi seule, , . .
Manques pour la parer à la terre éternelle ;
Viens ! ...
Et que les moissonneurs assis ce jour d'été
Dans la lumière, . . .
Se disent, . . .
Ce qu'ont dit autrefois les vieillards grecs entre eux
D'une autre qui fut belle, Hélène aux blonds cheveux.
Il me plaît de le reconnaître : M. Trarieux est un poète. Et s'il veut renoncer absolument au goût des Métèques, étudier de plus près encore les écrivains de tradition gréco-latine, de race française, je ne doute pas que sa prochaine œuvre ne soit tout à fait une belle œuvre.