V. — M. EDMOND PILON
Si vous n'avez pas encore délaissé la photographie pour la bicyclette, ou si vous lisez parfois le beau recueil de M. Gaston Tissandier, la Nature, vous connaissez peut-être ce qu'on entend par un portrait composite. Il est très facile d'obtenir ce portrait. Vous prenez une plaque assez sensible. Par l'action de la lumière, vous fixez sur elle l'image d'un premier individu, puis, tour à tour, d'un deuxième, d'un troisième et ainsi indéfiniment. Vous imaginez, n'est-ce pas? que les traits communs à ces personnes seront seuls marqués fortement sur le cliché ; les traits particuliers auront disparu. Et il vous restera enfin le type d'une race, d'une famille, d'une compagnie littéraire ou d'un orphéon.
Vous concevez quels services ce procédé peut rendre à l'ethnographie. M. Edmond Pilon a eu l'ingénieuse pensée d'appliquer la même méthode
à la poésie.
M. Pilon est un très jeune poète. Vous savez peut être aussi qu'il est un très jeune critique. Mais il a déjà tout réfléchi en soi. Les a Gardiennes de Mémoire » qu'il invoqua lui furent bonnes. Et l'on peut dire de son recueil qu'il est le portrait composite de toutes nos poétiques barbares.
Opales pâles, chrysoUtes insolites, bagues cyanes, améthystes, diamants, escarboucles, perles, ostensoir, ciboire; guivres de cuivre, dragons, chimères, hippogriphes, vous reconnaissez là nos Parnassiens lapidaires et
héraldiques.
Ombre, accoude, effigie, face, ébène, miroir, thyrse, fontaine, flûte : c'est tout M. Henri de Régnier.
Grappes, blés, abeilles, filles, rires, joies, vie, et vous savez les mots chers à M. Vielé-Griffin.
Et ces vers vous rappelleront M. Kahn, cette strophe M. Hérold, ce paysage M. Verhseren, cette légende M. Merrill, cet accent prophétique M. Signoret ou M. Abadie.
Et voici encore des figures de connaissance : un éphèbe, des mages bleus, des moines affairés, quelques chevaliers et parmi les brahmes et les pachas, sous l'or des jubés, l'Etre promis vêtu de cachemire.
Je vous le dis, il y en a pour tous les goûts. Si vous avez le dédain de la grammaire, je vous lirai ce vers :
L'aurore rose naquit avant que tu dormes.
ioB L'ERMITAGE
le dédain de la mélodie, ce quatrain :
Car la rose demeure en les buissons maudits,
Dans les buissons qu'un glaive ardent de dragon garda
Et du monstre invisible anx mortes ombres arde
La lame fabuleuse au seuil des Paradis.
et ce vers :
Quelle carène rare a, ravagé la rive.
Si vous êtes botaniste, je vous ferai cueillir au champ de la seule page i3o : du térébinthe vert, des palmes d'acanthe, des asphodèles roses, des lierres noirs, des asphodèles bleus (M. Pilon aime beaucoup les asphodèles) et des lauriers d'espoir. Une seule strophe contient tout ce bouquet. Mais les autres pages ne sont pas moins anthôlogiques.
Si vous aimez les vocables grecs, hébreux, chaldéens, il faut vous réjouir. M. Pilon en a rassemblé pour vous toute une collection. Et M. Pilon connaît tous les mots rares de tous les dictionnaires et tous les idiotismes de toutes les langues.
Si vous n'êtes pas ennemi d'une grande nouveauté dans les constructions navales, je vous montrerai
Les trirèmes A quatre rangs de rames.
S'il vous plaît de voir un appareillage vraiment miraculeux, je vous
ouvrirai le livre à la première page :
Appareillons vers l'horizon clair des étoiles Parmi les boucliers qui jonchent les galères, Carguons la vergue autour du mât, cargtjons les voiles.
Je vous assure qu'il y a, non point larguons mais carguons. Le navire marche donc avec des voiles repliées. Et vous trouvez ce miracle très poétique. Mais quelques vers plus loin, M. Pîlon parle de Toutes ces voiles qui s'étalent sur l'eau brune.
Les voiles n'étaient donc pas carguées ? Ce n'était donc pas un miracle? Et (peut-être) vous ne comprenez plus.
Mais ne vous inquiétez pas de toutes ces erreurs. Elles ne sont pas de M. Pilon. Car, sans doute, M. Pilon a des humanités. Tournez plutôt quelques pages, vous rencontrerez parfois un joli vers, parfois même une strophe heureusement rythmée. Et ce sont là des beautés qui appartiennent bien à M. Pilon. Je regrette simplement qu'elles soient aussi rares. 1* m'eût charmé de donner plus d'éloges à ce jeune poète qui collabore à V Ermitage.
Mais j'en appelle à lui-même. Il écrivait naguère cette «Chronique des poésies » que M. Edouard Ducoté a bien voulu m'offrir. Et il s'y montra toujours fort aimable pour les poètes symbolistes et même pour quelques autres. Une seule fois, il oublia son indulgence accoutumée. Et avec
courage il proclama de la Métamorphose des Fontaines, de ces poèmes dignes d'une éternelle admiration, tout le mal qu'il en pensait. J'accomplis ici un devoir non moins pénible. Mais M. Pilon avait blâmé le seul beau livre de l'année poétique. Et je doute qu'on m'adresse, cette fois du moins, un semblable reproche.