PAN
A Otto Julius Bierbaum .
E. de C.
es mille dards de Phœbus déclinent déjà sans force... Par le feuillu Cyllène, les prudentes Oréades, riantes et nues, avec des peurs de biches, fuient pressées par les ^Egipans, dont les flûtes sonnent.
Plongeant et replongeant, fiévreuses, leurs beaux corps blancs, dans la smaragdine mer des arbrisseaux touffus, elles courent, crient, s'exhalent en soupirs, bondissent par-dessus les ravins, leurs tresses d'or flottant aux Zéphyrs espiègles.
La lumière va mourant... L'air semble de duvet... L'aboi des sagaces meutes de Diane s'entend lointain, le chant des rossignols et, par les pâturages, le meuglement des taureau^ fauves poursuivant les génisses rapides.
Mille luxures, mille philtres flatteurs voguent par Féther, éveillent et suggèrent des délices ; il s'échappe des soupirs d'amour ; et les bras des lauriers sont des bras féminins, souffrant d'un désir de caresses.
Mais voici qu'à l'appel de Pan qui les réclame, les prompts Satyres soudain s'arrêtent, laissent les traces musicales des Oréades légères, et déjà, troupe tumultueuse, courent à la recherche du dieu,
11 attend appuyé, le dieu, sur un hêtre gisant à terre ; à son dos pend ensanglantée la peau d'un lynx ; il appuie, dans l'une de ses mains, son front tout triste ; et de l'autre, il retient la flûte énamourée.
— « Etourdis ! » s'écrie Pan, voyant les ^Egipans, « malgré ce lit moelleux de safran parfumé, de fraîches roses, que j'avais trouvé, je n'ai pu m'endormir, tant vous faisiez du bruit.
xo L'ERMITAGE
» Silence ! jusqu'au lever de l'aurore, je vais dormir ; et vous, » dormez aussi,., voyez: la lune se lève... Mais... avez-vous Pair » tristes !... Ah ! je comprends ce que c'est : pas un n'aura pu venir » à bout de joindre sa Nymphe...
» Ingénus d'iEgipans î si c'est là votre peine, vous Fêtes plus, » ingénus, que le plus humble des êtres ; puisque le bonheur vous » rend tristes, certainement rirez-vous quand la douleur viendra.
» Tristes, pour avoir vu s'enfuir ces Nymphes liliales ?... iEgipans, » vous êtes des enfants ! Si désirer c'est doux, posséder c'est amer ; » bienheureux qui désire ! infortuné qui tient !
» Vous vous imaginez que je veux rire ? Ecoutez :
» Hier, vers la » tombée du soir, en m'éveillant, j'aperçois, tout auprès de moi, » Syrinx, fleur élyséenne, la plus belle des nymphes ! Ses cheveux » sans pareils jetaient des feux d'étoile, et c'étaient sur sa chair (il » y a delà neige qui brûle !) les glaciers de l'Ida qui couraient, le » lait d'Amalthéequi coulait... Mais toutà coup la nymphe me voit... » et toute craintive, et de sa crinière lumineuse voilant sa nudité, » s'enfuit !... Je me mets, affolé d'amour, à sa poursuite, je cours, «j'appelle, j'implore, mes regards flamboient; et, demandant à » Jupiter les talonnières ailées d'Hermès, me blessant aux char- » dons, broyant les fleurs inermes, transporté d'une passion qu'a- » vive la résistance, comme un dard, je vole sur les traces de la » belle Nymphe.
» Bien longtemps, je courus ainsi sans l'attraper ! Tout en sueur, » exténué, sans parole, sans espoir je m'arrêtais déjà, lorsque tou- » jours, toujours fuyante, dans une petite cédraie je l'aperçois » enfin... Avec une vigueur redoublée, je persiste dans mapour- » suite, et de Syrinx, vaincue par la fatigue, de plus en plus, de » de plus en plus je me rapproche ! Des ailes, mes pieds en ont cette » fois; je me rue, tout tremblant d'amour, par les chênaies, je vais » la saisir, je la tiens !... mais alors, la Nymphe blonde et blanche, » impuissante, réduite à subir la pluie lascive de mes baisers, n'a » plus été, bientôt, qu'une touffe de roseaux verts !
» Ce fut là que je coupai celui dont j'ai fait, les larmes aux yeux, » cette flûte rustique, où je pleure Syrinx....
» jEgipans, voilà bien » l'histoire qu'il vous faudra graver au fond de votre souvenir :