‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 5 sur 150 · PAN · texte numérisé non relu

PAN

» qu'elle vous soit un sûr bouclier contre les flèches de l'adversaire, » — contre les amertumes de la désillusion... Quand vous verrez » passer les Nymphes, prenez bien garde : muselez FAmour, muse- » lez ce sanglier cruel ; étranglez, sans pitié, vos désirs de luxure ; » si vos lèvres réclament des baisers, mordez-les...

» Quant à suivie des Nymphes... à quoi bon? Quelle folie ! c'est » moi qui vous le déclare, retenez bien mes conseils, usez-en pour » votre défense : ou bien elles vous échappent, les Nymphes, et » toute votre fatigue est vaine ; ou bien, si d'aventure elles tom- » bent entre vos mains, c'est pour se transformer en touffe de » roseaux verts !... »

Là-dessus vient à passer au loin, sous les peupliers argentés, une nymphe qui fuit, qui fuit, comme une étoile, filante ; et Pan qui l'aperçoit se lève, hors de soi-même, parmi la stupeur des Satyres, et les quitte pour courir... pour courir après elle.

Eugenio de Castro.

(Traduction par Louis- Pilate de Brinn'Gaubast.)

Mesdames, Messieurs,

Après le préambule d'usage, dont me reviennent ici l'honneur et l'agrément de les prononcer devant vous, et que je ferai le moins solennel et le plus court que possible, Madame Eugénie Nau vous dira, avec beauté, des vers. Je ne me sentirais vraiment l'envie de rien ajouter à cela : c'est une noble et plaisante distraction qui n'a de commentaire qu'en elle-même, et pour laquelle il ne semble nécessaire de rien déranger.

Je pourrais m'autoriser de la qualité de « poète nouveau » que m'accorde mon âge et l'opinion, ou escompter le caractère récent des œuvres que vous allez entendre, pour m'entraîner en quelque fougueuse rhétorique à démontrer leur supériorité sur les vers anciens, ou prêcher sans péril l'idéalisme ou le symbolisme à des esprits que leur seule présence ici prouve dûment avertis. Et en vérité je ne le ferai point, et j'estime que ce n'est pas le lieu dé nous liver à de gros raisonnements ou d'aiguiser quelque acerbe polémique contre des adversaires absents.

Nous sommes ici, Mesdames et Messieurs, sans snobisme n'estce pas ? et sans joute oratoire, réunis en causerie paisible auprès d'une artiste qui tout à l'heure se lèvera au milieu de nous, et prendra la parole pour d'invisibles génies dont l'âme scintille déjà dans cette salle, prête à s'éveiller, peut-être brûlante allégoriquement aux girandoles de ces lustres. La parole ici, il faut l'attendre de l'artiste seule, et nous, il ne nous échoit qu'une conversation, ou des murmures, aux intervalles du chant lyrique qu'elle éploiera sur nos consciences attentives. Le fait de dire des poèmes et de goûter de l'harmonie verbale comme, entre gens de bon ton, quelque sorbet recherché, ce fait est trop simple et trop honnête, pour que j'aille le déparer du fracas amphigourique d'aucune homélie. Je ne prêcherai ni pour les miens, ni contre leurs détracteurs : c'est Madame

{11 Sous ce titre sont réunies ici, sur notre demande, les notes hâtives de îa causerie que M. Camille Mauclair prononça le 27 novembre au Théâtre Mondain, avant l'audition de Madame Eugénie Nau interprétant des œuvres de MM. Henri de Régnier, Jules Laforgue, Pierre Louys, Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, Emile Verhaeren, Gustave Kahn, Jules Renard, Jean Moréas, Saint-Pol Roux.

Nau qui témoignera d'exemple, et vous apprécierez les vers qu'elle vous dira sans avoir eu besoin de mes arguments critiques pour les aimer. Car, au fond, voyez-vous, ce qui nous a toujours empêchés, nous poètes dits « décadents » hier et acceptés aujourd'hui, de répondre passionnément à la critique, c'est le sentiment qu'en art elle ne sert à rien.

Une chose seulement m'attarde et m'amuse : c'est qu'en somme nous soyons ici des êtres divers, pleins de soucis, de passions et de joies dissemblables, réunis de plusieurs points de Paris et de la vie en le secret dessein de donner une heure à une chose abstraite, et à la plus abstraite, à la plus inutilisable, à la plus dédaignée de la majorité, à la Poésie pure. Mettons que le fait, comme j'ai dit, ne dérange rien : intérieurement il est curieux, il est significatif. Et il faut bien croire qu'il y a là quelque chose de magnétiquement beau, une naissance de sympathie autour de poèmes écrits par des hommes qui ont mis le rêve au-dessus de l'immense Vie, à laquelle ces portes nous rendront tout à l'heure. Si nous sommes ici en ce moment, c'est donc que la poésie n'est pas tout à fait morte? Les journalistes nous l'avaient tant dit que j'avais presque de l'inquiétude. Mais les journalistes sont des gens pressés, qui n'ont pas toujours le temps d'avoir des idées justes : et d'ailleurs ils n'en ont pas sans doute plus besoin que de style dans leur profession, puisque nous les voyons se passer journellement de l'un et de l'autre. Peutêtre voulaient-ils dire que la poésie était morte dans leurs gazettes: il est vrai qu'elle y fait mauvaise figure, et n'y respire pas très bien. C'est une vertu qui n'aime pas fréquenter n'importe où : il lui faut une compréhensive et intime compagnie, comme est la vôtre. Si cette compagnie se trouve encore, rien n'est perdu. Il est clair que si un chroniqueur — et je n'entends pas par là un écrivain qui donne parfois des écrits et des pensées à un journal, mais un chroniqueur professionnel, un vrai, un réel chevalier de l'au-jour le jour — s'était introduit ici, il se sentirait vitement indisposé, à nous voir nous occuper ainsi, avec un air naturel, de choses dont il n'a pas l'habitude, puisqu'ellessontau-dessus du fait-divers etde l'interview : mais les chroniqueurs sont des gens pleins de méfiance, ils savent qu'il n'y a rien à faire avec l'art, et il est infiniment probable qu'aucun d'eux ne s'évanouira sur un de ces fauteuils où je vous vois tous occupés à conspirer, avec Madame Nau et moi, en faveur de leur élément irrespirable : j'entends la pensée désintéressée et le bon français.

Mesdames et Messieurs, depuis quelques années, les réunions du genre de celle-ci étant à la mode, une expression s'est faite. Fré-

quemment vous voyez annoncer sur des affiches : « Une heure de musique nouvelle. » Je voudrais vous faire sentir que c'est ici la même chose. Les poèmes que vous allez entendre sont écrits par des artistes qui eurent, plus que leurs aînés, la préoccupation de mettre en valeur la musicalité des mots en même temps que leur sens, et de créer vraiment sous les vers et leur signification une sorte d'accompagnement sonore et voilé. C'est une intention fort simple ; un mot est entendu en même temps que compris, il est fait à moitié d'une musique et à moitié d'une précise compréhension, un mot n'existe entièrement que prononcé, et dès lors la voix y intervient harmoniquement. Dans la musique pure, on ne nous donne que le son de la pensée de l'auteur, il nous en laisse suivre le sens en nous-mêmes : dans la poésie pure, l'artiste nous donne l'un et l'autre, et il faut qu'il nous les donne à puissance égaie, sans quoi il n'y a plus usage lyrique, usage poétique du mot. On touche à la simple énonciation, à la causerie. Et encore même dans la causerie et à plus forte raison dans l'éloquence, qui ne sait combien la voix impressionne par l'exclusive sonorité des mots qu'elle énonce? Vous avez tous cédé à une voix, là où le sens seul n'eût pas suffi, et il y a des balbutiements, des paroles qu'on n'écoute pas dans les instants d'émotion, des paroles de hasard dont seule la modulation nous touche, et qui vont éveiller la musique inconsciente de l'âme douloureuse et passionnée dans les plus intimes et les plus dissimulés paysages de la conscience. C'est là un genre d'impression spéciale, que la poésie peut donner bien plus aisément que la prose, parce que ses effets sont plus condensés, plus rapides, et que son développement rythmique est plus accusé.

Il entre dans une œuvre en prose trop de soucis pour que l'auteur y puisse soutenir longtemps ces effets harmoniques : à chaque instant la composition le force à prendre le tondes personnages, à expliquer en termes simples un mouvement psychologique, à déranger la sonorité de ses phrases, par un raccord nécessaire ou je ne sais quel incident. Même pour un livre en prose de caractère héroïque, Salammbô ou Axel, l'auteur ne dispose que d'effets musicaux restreints, et subordonnés à la composition, coupés par les répliques des différents interlocuteurs. Au lieu que le poème, étant presque toujours le discours d'un homme seul, peut à son aise se doubler d'une musicalité qui est comme l'écho, dans la conscience silencieuse, des paroles que son âme pense tout haut.

Les poètes dpnt les noms seront prononcés ici imaginèrent qu'on pouvait, par un jeu plus libre des harmonies verbales, multiplier les rythmes, les assouplir et les accoler fidèlement aux diverses

ondulations de la pensée. Toute pensée ne peut pas s'exprimer en vers de douze pieds régulièrement alignés sans être trop étendue ici et trop contrainte là. Le vers régulier, c'est une œuvre à formes fixes, comme la fugue qu'il sert à construire. Mais toute la musique n'est pas dans la fugue : on conçoit mal Schumann, Chopin ou Grieg réduits uniquement à la fugue. Pourquoi ne pas imiter leur musique à contretemps et à rythmes brisés, avec les mots plus ou moins longs ? Pourquoi ne pas tenter d'appliquer discrètement, à l'harmonie des mots assemblés, les principes rythmiques que ces musiciens mirent en œuvre sans croire faire révolution? Pourquoi la poésie, avec ses mots subtils ou violents et le concours de la voix, ne tenterait-elle pas des jeux de sonorité non soumis à un retour périodique et non appuyés de pieds et de rimes semblables? Cela existe dans les langues étrangères, pourquoi la langue française, qui n'est ni la moins douce ni la moins souple, répugnerait-elle à cette tentative: et n'était-il pas au moins intéressant pour les lettrés de l'essayer ? Tels furent les désirs de ces poètes : et ils se mirent tout ingénument à tirer des mots d'autres effets que leurs devanciers.

Mon Dieu, Mesdames et Messieurs, en art comme en toutes choses, il ne s'agit que de s'entendre. C'était, en vérité, tout simplement de la musique nouvelle que ces écrivains voulaient faire. Ils ne croyaient pas, en touchant à la poétique de Boiîeau, causer du scandale dans les mœurs. Boileau, c'est très bien, mais enfin, ça ne peut pas durer toujours, ce n'est pas d'institution divine, c'est comme le décret de Moscou, pourquoi n'en verrait-on pas la fin? Et pourtant, comme les poètes nouveaux furent reçus ! On les traita de toutes les façons : et tenez, pourquoi ne vous parlerais-je pas un peu de ces temps-là, de notre début dans la vie des lettres, à mes amis et à moi, puisque aussi bien nous causons ?

Figurez-vous qu'à cette époque — je vous parle d'il y a six ou huit ans — la poésie n'était pas bien riche. Le naturalisme occupait tout le monde, c'était la grande mode. On découvrait l'exactitude, après Balzac et Stendhal, on admirait les romans sur les concierges et sur leurs filles, on s'extasiait sur la façon dont M. Zola dépeignait les montagnes de carottes des Halles, ou l'accouchement clandestin d'une bonne. On rencontrait des romanciers sur le boulevard, et ils vous disaient : « Avez-vous vu comme ïl peint bien le fumier ? Hein ! Est-ce assez réussi ? On dirait qu'on le sent. Quel grand homme ! Et puis vous savez, Il va faire un bouquin sur les chemins de fer, il monte sur des locomotives depuis huit jours. Et en voilà un qui ne s'occupe pas du style, à la bonne heure ! Ça peut bien être écrit n'importe comment, pourvu que ça y soit! » Onres-

tait un peu ébahi. Nous autres tous jeunes gens, Mesdames et Messieurs, nous avions des petits bouts d'idées sur Flaubert, sur Baudelaire : alors dame î nous ne voyions pas bien... « Ça peut bien être écrit n'importe comment... pourvu que ça y soit /» Quoi, çal Nous étions pensifs. Enfin nous passions pour des innocents de limer des vers pendant que les grands hommes empilaient des quatre cents pages chez Charpentier. Et nous ne trouvions pas que « ça y était » du tout, nous le disions, et on nous traitait de « décadents », de « névrosés » et même de « ratés », Les journaux usaient beaucoup de ces mots : de pétulants Scaramouches, des Nains Jaunes, des Diables plus ou moins boiteux ou amoureux et des Pompons multicolores nous les jetaient avec mépris.

« Névrosés ! » Mon Dieu ! sans être herculéens, nous nous portions convenablement : et puis c'était notre affaire. Et « ratés ! » A vingt ans 1 Nous demandions au moins le temps de faire nos livres ! On nous reprochait des orgies de haschich inmaginaires. On nous reprochait nos costumes. Il est vrai que certains de nous adoptaient la cravate noire à triple tour de i83o : mais enfin une cravate noire, c'est convenable, c'était celle d'Alfred de Vigny ; et notez qu'à ce moment-là M. Richepin portait des chausses et jouait Nana Sahib sur le boulevard ! On nous traitait de crapauds gonflés de fiel quand nous émettions des doutes sur la beauté du Petit Epicier de M. Coppée. Crapauds gonflés de fiel n'était-il pas excessif? On nous appelait « hystériques », et on applaudissait Rollinat mimant le Rondeau du guillotiné an Chat-Noir. On nous traitait de « démolisseurs delà belle langue gauloise. » Certes, nous n'avions pas appris le gaulois aussi bien que M. Silvestre, nous nous réclamions tout bonnement du français. On nous disait — et c'était le grand argument de l'école de Médan : « La preuve que vos poèmes sont stupides, c'est qu'ils ne se vendent pas I » Quel drôle de reproche, n'est-il pas vrai ? Et parbleu, nous les éditions entre nous, nous ne prétendions point gagner des rentes avec la poésie lyrique, comme ces messieurs avec leurs romans ! Et comme nous lisions les métaphysiques et les mystiques allemandes et anglaises, et que ceux qui avaient quelque aisance allaient à Bayreuth, on nous traitait d'internationalistes et d'anarchistes, déjà, à cette époque-là 1 Enfin, Mesdames et Messieurs, je vous assure que nous n'étions pas bien reçus, mais c'était bien drôle tout de même !

La poésie naturaliste existait peu. Il y avait les blasphèmes touraniens et les vers sur les Batignolles de M. Richepin et de M. Ajalbert ; il y avait les vers de M. Rameau, qui encore, lui malin, songeait déjà à utiliser ses talents en ville. Et puis il y avait le Chat

noir. C'était à peu près tout. Ce qu'on aimait peu les vers, à cette époque-là 1 Nous autres, nous arrivions là-dedans avec un tas d'idées sur la métrique, sur la longue durée nécessaire à une belle œuvre, sur la philosophie qu'il faut y mettre, sur je ne sais quoi. Vous voyez cela d'icù Le plus curieux, c'est que les mêmes gens qui nous déclaraient plus inconnus et plus négligeables que le dernier roman de Georges Ohnet nous maudissaient en même temps de révolutionner coupablement la tradition, de fomenter le désordre, et de mener la littérature tout droit à la mort. Ca nous semblait contradictoire, car enfin,' ou nous n'avions aucune importance, et alcrs pourquoi nous abîmer ainsi, ou nous en avions une, et pourquoi alors dire le contraire ? Nous rédigions nos revues, que l'étranger achetait avec courtoisie, nous essayions de temps en temps d'y expliquer poliment notre esthétique, nous faisions même des volumes là-dessus. Naturellement on ne coupait ni volumes ni brochures, on nous répondait sur le titre, et ça aurait pu durer longtemps. Au fond, cela ne nous effrayait pas beaucoup : nous faisions ce qui nous plaisait, nous vivions entre nous. Les journalistes parlaient avec raillerie et dédain de « nos cénacles » où nous ne les aurions jamais reçus. Ils disaient qu'il s'y passait des horreurs. C'étaitpourtant bien gentil et bien amical, ces causeries de jeunes gens; je vous assure, Mesdames et Messieurs, que nous n'y faisions rien d'extraordinaire !

D'ailleurs, nous avions nos maîtres, seulement ce n'étaient pas ceux à la mode, et c'était tout le débat. Les uns allaient chez Leconte de Lisle, d'autres chez M. de Heredia, d'autres chez M. Mallarmé ; et un jour ce délicieux vieillard et ce grand homme, Théodore de Banville, qui lui nous lisait, et aimait de tout son cœur les hystériques et les morphinomanes que nous étions, un jour Banville nous dit, comme nous lui racontions notre honte : « Mes chers enfants, je ne suis pas dans vos idées, mais si vous refaisiez ce que nous avons fait, Leconte de Lisle, Dierx, Mendès, Heredia ou moi, je me fâcherais tout rouge et immédiatement je vous mettrais à la porte. C'est à vous de marcher, allez-y ! Qu'est-ce que ça peut vous faire qu'on vous traîne dans la boue ? Nous avons eu notre petit contingent aussi, nous autres. Faites donc comme vous l'entendez : vous avez Phonneur d'être traités de fous en même temps que Manet et ses amis, Renoir, Monet, Degas, qui ont quinze ans de plus que vous et sont de rudes hommes. Vous verrez qu'on viendra à leur peinture ; et je ne demande qu'une chose, c'est qu'on vienne à vos vers, encore que je ne les aime pas du tout et que vous soyez des êtres dangereux ! » Et Banville roulait sa

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cigarette avec son bon sourire indulgent : cela nous réconfortait.

Et nous avons continué. Quelques-uns sont morts. Nous étions un groupe d'intellectuels dont les idées étaient fort diverses, et qui n'avaient ni les mêmes goûts ni les mêmes directions, sauf celle-ci, de trouver du nouveau. Nous nous serrions peureusement, nous pour qui Part était inquiétant, difficile et long, en présence du débordement de livres des triomphateurs, et nous faisions amitié avec les peintres et les musiciens à cause de cela aussi. Il suffisait d'ailleurs, aux yeux de la presse, qu'un homme fût jeune pour qu'on le qualifiât immédiatement de « décadent ». Je me souviens par exemple que ce pauvre Jules Tellier, qui fut si intelligent et si métaphysicien, était consterné de cela, lui timide ; il n'approuvait guère nos recherches de langue. Ephraïm Mikhaël, qui est mort plus jeune encore que Tellier, lui à vingt-quatre ans et Tellier à. vingt-six, ne faisait que des vers réguliers, délicieux et admirables. Jules Laforgue, qui est mort à vingt-sept ans en laissant un chef-d'œuvre de prose, les Moralités légendaires, faisait des vers libres, comme M. Gustave Kahn. Et par contre Jean Moréas, qu'on a enrégimenté dans les décadents et les symbolistes alors qu'il n'est ni l'un ni l'autre, était un pur parnassien. Arthur Rimbaud, qui devait finir si étrangement, concentrait dans l'alexandrin son génie violent et bizarre. Dans leur coin, les idéologues, Barrès,Teodor de Wyzewa, Emile Hennequin, le critique scientifique, mort aussi, méditaient gravement une nouvelle morale. Gomme vous voyez,, on excommuniait en bloc des êtres bien divers I Quand je pense qu'il y a eu un temps où l'on a appelé décadent tout comme nous autres, le styliste si clair, clair comme Saint-Simon et comme Renan, qui a écrit le Jardin de Bérénice ! Comme cela semble incompréhensible ! Et ce riche cérébral, Paul Adam, en était aussi, et Henri de Régnier, alors si strictement dévoué aux principes de l'ancienne poésie : et de temps en temps venait, silencieux et robuste^ Maurice Maeterlinck dont Mirbeau n'avait pas encore appris au monde la merveilleuse puissance tragique. Tous ces écrivains-là n'avaient rien de ridicule, en vérité. Je revois ces conciliabules, chez l'un ou chez l'autre : ces mardis soirs de M. Mallarmé où le maître souriant et affectueux développait dans la fumée des cigarettes, ces causeries dont l'éloquence rêveuse et l'incomparable charme marquent l'âme de qui les entendit une heure. Ces mardis où venait parfois s'asseoir parmi nous l'ironique M. Whistler, le Reynolds moderne, alors incompris aussi, et où l'on venait de voir la grande ombre de Villiers de l'Isle-Adam, la silhouette élégante et hautaine d'Edouard

UNE CAUSERIE AVANT DES POÈMES i g

Manet, On se laissait excommunier et caricaturer jusque dans les revues de Cluny, et on vivait entre soi. C'était le bon temps.

Nous nous retrouvions aux concerts, applaudissant Wagner et César Franck, aux galeries d'art, devant le charme éclatant des toiles impressionnistes, déclarées ineptes par toute la critique. C'étaient des amitiés inventives et amusées. Nous recevions l'orage avec bonhomie, sachant bien que nous avions du temps devant nous, et nous étions enchantés qu'on nous jetât notre jeunesse à la tête, d'abord parce que ce n'était pas de notre faute, et ensuite parce que nous en étions très-heureux, et que nous devinions l'inquiétude et l'envie de nos adversaires, déjà grisonnants ou chauves. Nous nous étions inventé un petit dilemme très-rassurant. Nous sommes, disions-nous, d'accord avec les grands esprits étrangers, et nos revues, nos livres vont en Hollande, en Angleterre, en Allemagne: nous sentons là une sympathie. Car l'amusant, Mesdames et Messieurs, c'est qu'au même moment où tout ce groupe était traité de farceur ou d'aliéné par la presse française, M. Mallarmé, Verlaine et plusieurs d'entre nous étaient traduits en diverses langues, invités à des conférences solennelles et reçus avec la plus grande courtoisie à Londres, à Bruxelles, à La Haye ou à Munich. D'autre part, disions-nous, en France même nous ne nous sommes pas donné le mot; il y en a parmi nous qui viennent de province, cela indique dans Pair un ensemble d'idées correspondant à cette génération-ci. Ou nous sommes tous devenus fous subitement, ou ce sont les autres qui ne comprennent pas, ou qui ne veulent rien entendre. Si nous sommes fous, nous n'avons qu'à continuer, nous ne pouvons pas nous retourner l'esprit : si ce sont les autres qui se trompent, c'est la loi naturelle de continuer. D'ailleurs nous avons nos idées en ordre, et l'expérience nous montre qu'à chaque renouvellement d'art, romantique ou parnassien, cela s'est toujours passé ainsi au début. Donc, comme disait Banville, marchons.

Et nous avons marché. Nous avons écrit ce qui nous convenait : c'a été toute notre vengeance : avec quelques épigrammes. Tenez, il me revient que nous nous étions divertis à tenir journal de toutes les fautes de français et des phrases grotesques ou citations erronées que nous trouvions dans les écrits des cinq ou six « princes de la critique ». Chacun apportait son carnet, et on inscrivait très honnêtement, avec la signature et la date, et vous n'avez pas l'idée des drôles de choses que recevait ce registre. Nous dûmes cesser au bout de quatre mois, parce que ça nous ennuyait à la fin de lire tant de journaux, et que c'était un vrai travail. Savez-vous qu'il y avait .cent dix pages garnies ? Et dans la statistique ce n'était pas

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M. Sarcey qui arrivait bon premier, comme nous aurions cru : c'était Albert Wolff, avec quatre-vingt-cinq citations à peu près. M. Sarcey n'était que second avec soixante-seize, et après venaient M. Fouquier et M. Lepelietier à égalité, en bons confrères du même journal. Comme vous voyez, c'était assez innocent, cette vengeance...

Je me laisse aller à vous parler de cette époque, Mesdames et Messieurs, parce que les poèmes que vous allez entendre sont tous nés en ce temps-là ou à peu près, et qu'il m'a paru curieux, puisque nous causons, de comparer notre impression d'aujourd'hui avec les compliments qu'ils nous valurent. Depuis, nous en avons fait voir bien d'autres, à ces princes de la critique ! Bon gré mal gré, il a fallu qu'ils se dérangent pour Maeterlinck, et puis après, c'a été pour Ibsen. Oh ! ça les a ennuyés joliment, Ibsen I Ont-ils mis du temps à sauter le fossé î II n'y avait pas moyen de le prendre pour un décadent. Et puis c'a été Nietzsche, et cela dure encore : il a fallu qu'ils réapprennent un peu de philosophie de collège pour ne pas trop s'égarer. Ça aussi les a bien ennuyés ! Et puis vint le tour de Stirner, des sociologues allemands, et puis Hauptmann, et puis les rééditions d'Emerson. Et nous en inventerons encore d'autres, pour les troubler. Pauvre clarté française, bonne formule qui répondait à tout : pauvre esprit gaulois, ainsi bousculé dans sa paisible admiration de Marcel Prévost, de M. François Coppée, et des vaudevilles !

A présent, le mouvement s'est intronisé. M. Barrès,est célèbre, M. de Wyzewa s'installe gravement à la Revue des Deux-Mondes, Maeterlinck est traduit dans l'Europe entière et en Amérique, M. de Régnier est en voie de célébrité, M. Mallarmé est respecté par le dernier des échotiers, on écrit que Verlaine est un génie sans faire crier personne, Paul Adam publie où il veut avec le succès qu'il mérite, les impressionnistes sont les rois de la peinture, et on applaudit la musique de Gustave Charpentier et de Claude Debussy. Savez-vous que moi qui suis fort jeune, j'ai connu un temps où on ne pouvait pas admirer Rodin ? Je ne ris pas, j'ai vu cela. Aujourd'hui, les goûts sont changés, et vous êtes ici pour écouter des œuvres, qui vraiment, Mesdames et Messieurs, auraient soulevé un toile il y a huit ans, et où vous trouverez toutes les qualités d'art, d'émotion et de beauté. Et vous penserez qu'il eût peut-être été plus sage de commencer par reconnaître cela tout simplement. Ces poèmes sont en vers libres parfois. Je vous en dirai quelques mots lorsqu'ils viendront à être prononcés tour à tour. J'ai voulu, plutôt que de vous en présenter une opinion à l'avance, vous parler

de leurs auteurs. Car vous aurez probablement une bonne idée de ce qu'ils font : mais franchement vous conviendrez que, ne les connaissant pas personnellement, vous auriez gardé une peu aimable idée d'eux-mêmes si vous vous en étiez tenus aux épithètes des chroniqueurs !

Et maintenant, Mesdames et Messieurs, je ne m'attarderai pas à vous faire en termes fleuris l'éloge de Madame Eugénie Nau, à qui je vais enfin céder la parole. Vous ne le voudriez pas plus qu'elle, et je n'ai pas à vous la présenter. Nous ne sommes pas ici entre bons bourgeois de Bodinière, qui demandent si on va bientôt chanter. Vous savez tous qu'une femme qui, ayant créé inoubliablement la Fille Elisa, a su aux tragédies mystiques de M. Péladan comme aux poèmes des symbolistes apporter le souple appui d'un talent égal, mérite le nom d'artiste, après lequel il n'est plus à lui faire d'éloge utile, sauf un seul : celui de l'écouter.

Cet éloge, vous en êtes maîtres. Je me reprocherais de le différer plus longtemps, alors que, bien au-dessus de mes petites phrases un peu bien boulevardières, la tragédienne apparue va ouvrir « l'heure de musique nouvelle ».

Camille Mauclair»

{SORIlBt

Pour Albert Samain.

Alanguissant d'ombre et d'amour l'orgueil des fastes, te jardin fabuleux où règne ton infante chante dans la lumière et s'étage en terrasses et surplombe mon parc de songe et de silence.

Avec ses feuilles qui tournoient, plumes errantes, le val semble un soupir d'automne calme et chaste... à fleur des sources dont Vaçur se ride et tremble les tourterelles d'or trempent leurs ailes lassés ;

parmi le clair chagrin des trembles qui s'êgouttent le groupe harmonieux des amantes écoute s'affaiblir la rumeur attristante des cors ;

et dans la brume où le poète aux doigts pensifs de roses qui s'en vont enguirlande les ifs plane Vimpérial êpervièr de la Mort.

Charles Guêrin.

VALLGREN

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