VII. — DIVERS
Je veux en hâte dire quelques mots de quatre ou cinq autres livres. Que leurs auteurs me pardonnent cette brièveté. L'espace me manque. Mais, peut-être, n'ont-ils pas à le regretter.
Les Mignardises, par M. François Mas. — Ce livre n'est meilleur ni pire que la plupart des livres édités par M. Lemerre. Certaines strophes font songer aux Fêtes Galantes. Mais Verlaine n'eût, je pense, jamais écrit ;
Honni soit notre fiacre où Von est mal à l'aise } Horrible invention de ce siècle bourgeois, Je désire m? asseoir sur des coussins de choix Et veux que par la ville on me prélasse en chaise.
Iio L'ERMITAGE
Paroles vers elle, parM. Albert Fieury (Librairie de l'Art Indépendant). — Je n'ai guère de sympathie pour la manière de ce poète. Mais je l'avoue volontiers : il y a dans ce petit livre une tendresse sensuelle et naïve qui n'est pas sans grâce.
Les Rhénanes, de M. A. Krafft (chez Savine), sont des poésies très patriotiques. Et il faut en louer la généreuse intention.
Les douze petits nocturnes, de M. André Ruijters (chez Lacomblez), contiennent parfois de ces vers :
Le soleil s'est couché tantôt je ne sais ou. % .
... Un grand morceau de eiel qui bâille au bout...
Certains lecteurs auront sans doute moins de patience que ce grand
morceau de ciel. Ils bâilleront dès le milieu. Mais je ne saurais être sévère
pour M. Ruijters. Son humilité me désarme : ah I chère, dit-il à sa jeune
amie,
Ah ! chère, je sais bien que je suis ridicule l
Et il me faut affirmera M. Ruijters que peut-être il exagère un peu.
Lionel des Rieux.
P.-S. — J'analyserai dans ma prochaine chronique les œuvres de MM. Edouard Ducoté, Verhasren, Achille Millîen;
IL — MUSIQUE Concerts dominicaux (décembre 1895 — janvier 1896).
Esthétiquement, il y a deux musiques : 3a bonne et la mauvaise ; ou plutôt, il n'y en aura jamais qu'une, car l'excellent seul existe. Chronologiquement, la musique, art jeune et tout moderne, a déjà passé par trois phases : musique formelle, musique humaine, musique descriptive. Les exemples valent toujours mieux que les théories, surtout quand ce sont des chefs-d'œuvre.
X e Concert-Lamoureux (dimanche 22 décembre 1895). — Gluck et Beethoven, Bach et Wagner : Y Ouverture d'Iphigènie en Aulide (1774), la Symphonie en ut. mineur , n° 5 ( 1 807), le Défi de Phœbus et de Pan (1732), la Siegjried-Idyll (1871) et Y Ouverture de Tannhœuser (1845) : les étapes du grand art allemand.
L'art pour l'art triomphe avec J.-S. Bach. Lasse des raffinements pittoresques, la mode actuelle revient à lui, surtout pour s'amuser pédantesque de ses côtés « vieux jeu » de Primitif, sans bien comprendre la prodigieuse vie d'un tel créateur. II y a autre chose en son art que J 'emphase des cadences uniformes, les lourds dessins des basses, la singulière opulence des bois : le vieux cantor d'Eisenach fut un jeune dans toute la saveur du mot, enrichissant la tradition de toutes les fortes trouvailles de
CHRONIQUES m
sa nature. Robuste et jeune est son art savant. Il marque un apogée, celui de la musique pure. De métier docte et d'âme candide, sachant la fugue et la mélodie, Bach est le père des musiciens, tel l'antique Océan père des fleuves. Vaugelas inspiré, il a fixé le langage traditionnel des notes. Le Défiât 1752, Dramma per musica, persoli, n'est qu'une bluette dans l'art du bon géant, un sourire dans sa vie cordiale et sévère : mais l'essentiel de sa facture s'y retrouve.
A lui remontent les formules classiques dont vivront les Allemands ses libres continuateurs, Haydn, Mendelssohn, Brahms, Schumann le romantique, notre Saint-Saëns encore, même le Beethoven première manière et Weber novateur (le Chœur des chasseurs d'Euryanthe), et aussi, et surtout, Mozart symphoniste, plus respectueux des conventions {y allegro scolastique de la Symphonie en mi bémol juin 1788, et le finale fugué de Jupiter, tic, etc.) : oyez plutôt le Chœur initial et le Chœur final du Défi, trilles et triolets, flûtes et quatuor, contre-point touffu des voix, batteries fermes des accompagnements, où, déjà, trompettes et timbales soutachent de leurs dessins lourds la pleine étoffe des larges rhythmes : lourdeur joviale, toute germanique, que le rire nurembergeois de Richard Wagner ressuscitera d'instinct pour peindre en pied les Maîtres-Chanteurs replets et graves (la Marche des Bannières, le Choral de Hans Sachs, etc., 1868); carrure satisfaite, idéale bonhomie, gaieté savante, mélodique et monotone, majesté puissante et vivante, bruyante parfois dans les ensembles, qui est le signe de toute une race. Dame ! nous ne sommes guère en Lydie, au pied du mont Tmolus, malgré les rires frais des flûtes pastorales : ces Zéphyr es célestes ont la rondeur grandiose des Kranach.
Appuyé sur les violoncelles, Vair de Momus est exquis, et M 1 * 6 Lovano l'a perlé cavalièrement, avec la grâce classique d'une Tanagra réveillée par Winckelmann. Vair de Phœbus, si poétique entre les brises cares santés des cordes, montre la science allemande point insensible aux joliesses des ornements italiens. Vair de Pan, très applaudi, avoue que le public. a les oreilles de Midas en ce duel entre la Flûte et la Lyre : et son effet bouffe devance Oflenbach; l'air de Midas l'imprudent est d'une vanité burlesque : un dessin du quatuor rappelle la Badinerie de la Suite en si mineur, chère à Taffanel, ou certains dessins des petits Trios contemporains de Rameau ; et le « hi han » fameux des violons rauques, digne des oreilles prochaines du juge, ne sera point oublié par les bassons bouffons de Mendelssohn dans VOuveriure du Songe d'une nuit d'été, qui évoquent Bottom après les Fées ; Vair de Mercure annonce les périodes de Mozart : et l'apologue est clos par un tutti rapide. Entre Watteau et Mozart, les deux subtils, cette églogue rubiconde à perruque solennelle conjugue le goût d'une époque, la santé d'une race, le savoir d'un maître et la jeunesse d'un art : c'est l'allégorie de Natoire, l'antique de Versailles,