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avec, en plus, la beauté naïve. Verdeur et monotonie sans pittoresque (rhythme et tonalité), symétrie des airs succédant aux récits, des trois parties constitutives d'un air, des reprises vocales ou des ritournelles symphoniques, — cette largeur simple des origines m'évoque les marbres des frontons éginétiques aux gestes éloquents, aux sourires figés (r).
L'expression naît toujours plus tard de la forme : éternel recommencement, Thistoire de l'Art est une. Ce pathétique, qui perce à travers le sombre péristyle harmonieux de Y Ouverture d'Iphigénie en Aulide, fleurit, s'illumine, éclate avec Beethoven : et l'absolue beauté n'y perd pas encore. Je veux bien que le hautain pianiste, « sourd, amoureux, mécorînu et philosophe » ait ainsi mystérieusement entendu « le destin frapper à sa porte », quand il rêvait l'hiver en un soir de clair de lune morne : mais, symbolique ou non, ce petit rhythme fier de quatre notes est prestigieux par la technique magie des développements sensibles qu'il suggère ; Beethoven verse la poésie, l'humanité dans la symphonie; et l'œuvre reste en équilibre, si belle ! Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer, de cette architecture si logiquement pondérée sous la tempête qui la soulève, ou de ce paroxysme si vivant dans le cadre harmonieux qui l'enserre * pour deviner Beethoven, cet univers et son vaste cœur, il faudrait être poète et maître d'harmonie : phénomène plutôt rare. Mais l'âme de l'œuvre, celle que soudainement elle nous prête et que nous lui rendons avec enthousiasme, nous la devons à de splendides exécutions, vibrantes et fines, comme celle d'aujourd'hui : Torchestre-Lamoureux croît d'audace avec les ans, comme Turenne; dès V Allegro con brio .en ut mineur, avec son hautbois plaintif, solitaire, ses élans, ses spasmes, ses croches martelées et ses points d'arrêt solennellement terribles, nous étions conquis. LesVariations pensives de YAndante con moto en la bémol, « élégie sublime », sont la transition réfléchie de la fièvre initiale aux nocturnes ébats du Scherzo : Berlioz seul décrirait ces accents michelangesques aux fleurs ingénues, et aussi l'aurore sonore qui faisait enfuir Kreutzer ou s'évanouir la Malibran, tout ce clair Finale majeur, apogée d'une âme et d'un art, qui chante le génie libre, l'essor de l'immortalité prévue
« Et les nuits où l'on croit cingler vers l'es étoiles!... »
La Symphonie en ut mineur : c'est un crescendo d'inspiration, une date,
la reine des symphonies (car la Neuvième avec chœur sera la cime de la
Musique à la fois humaine et absolue). Les bizarreries, les négligences,
les aspects abrupts, les heurts d'originalité se résorbent dans le vernal
(i) Le Défi de Phmbus et de Pan a été joué il y a plus de dix ans au Châteaud'Eau et à l'Eden. — Interprétation supérieure de la part de l'orchestre, des choeurs et de M^e Lovano, remarquable de la part de MM. Lafarge et Bailly, — Version française de feu V. Wilder.
ensemble : l'art pour l'âme a vivifié l'impérissable objet d'art et la forme éternise la pensée. Indestructible synthèse, et qui ne saurait vieillir. « Beethoven nous remue, parce qu'il est l'homme de notre temps : il est romantique au suprême degré (1) », songeait Delacroix qui, cependant, le trouvait maintes fois confus, bizarre, vulgaire, tourmenté, « trop long et terriblement inégal... » En 1807, c'est une force nouvelle qui envahit l'orchestre avec l'inédite clameur des trombones, la passion grande, après les mesquineries poudrées. Mais l'originalité n'est jamais bien entendue : d'abord elle semble excentrique, arriérée plus tard. En face de l'histoire de cette symphonie si longuement élaborée (2), il faudrait écrire l'histoire de S2S auditeurs récalcitrants, puis entraînés (3) ; il faudrait, en regard de ces « élans sombres et violents qui sont presque tout Beethoven », reconstituer le ou les états d'âme d'un fervent comme le peintre Janmot que nous citerons un soir de loisir ; signaler la théorie de M. A. de Bertha qui suppose des emprunts à la musique hongroise (?) ; étudier l'opinion de Richard Wagner considérant les Symphonies de Beethoven comme « les œuvres populaires » de l'auteur des derniers quatuors; etc.
Qu'aurait écrit Delacroix, adorateur de Mozart, s'il eût connu la farouche magnificence de Tannhœuser né- sous une étoile enragée, ou la prolixité suave de Siegfried-îdylU... Wagner, c'est le théâtre qui chante.
Festival-Lamoureux, au 12 janvier 1896. — Entre Bach et Manfred, miroir profond du romantisme et de la vie, — la Symphonie avec orgue de Saint-Saëns, superbement enlevée ! Les Fileuses bissées. Deux rappels mérités par M me Jossic, interprète finement nuancée des belles Variations symphoniques pour piano et orchestre de César Franck. Espana, un Chéret wagnérien.
— Au Conservatoire, les anciens; programmes traditionnels ; la Lyre et la Harpe ;le II e acte d'Orphée ; Y Ouverture de Geneviève, tic. A l'Opéra, les jeunes : Le Borne, Marty, Pierné. Au Palmarium, morceaux choisis et mondains. Chez d'Harcourt, suite intéressante du cycle-Beethoven ; symphonies de tous modules ; des virtuoses. Chez Colonne, le Finale humanitaire delà Neuvième pour couronner la préraphaélite Enfance du Christ: mon âme, que pensez- vous de ce pot-pourri?...
Paris, 14 janvier 1896.
P. -S. — Un vrai nécrologe pour finir : interruption des vaillants concerts-d'Harcourt ; suicide de M. Henri Jahyer dont la juvénile intelligence se heurtait à la routine provinciale, au Grand-Théâtre de Nantes. J'ap-
(1) Journal ; tome I, 7 mars 1847.
(a) De 1800 à 1807, avouent les cahiers d'esquisses.
(3) De 1807 à 1896. — V Héroïque aussi fut méconnue t
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prends sa mort à l'instant où j'allais vous annoncer, sous sa direction, la première prochaine de la bluette japonaise d'Henri Maréchal, Ping-Sin, avec de bons artistes comme Artus et M lle Buhl ! — L'Art devient de jour en jour un étranger dans le marécage moderne, Ovide chez les Scythes :
Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis...
Raymond Bouyer.