‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 43 sur 150 · III. LES ARTS · texte numérisé non relu

III. LES ARTS

Salon de l'Art nouveau, Galerie Bing. — Le Barc de Boutteville, exposition Durand-Ruel, exposition P. Bonnard, L ouis Collin. — Galerie Laffit :e : exposition y. Delercke.

Des considérations générales seraient ici fort à propos, au sujet de ce terme d'Art nouveau qui sied mieux à la bouche de Tabariq qu'au langage du critique d'Art. Mais il s'agit bien de cela : il y a chez M. Bing au moins une chose admirable, et c'est cela qui importe.

l'ignore si c'est par cet élément de nouveauté à quoi Ton tient tant, que se recommande, à l'Hôtel Bing, l'œuvre de M. Besnard, ou bien plutôt par .cet élément éternel et sublime qui a nom beauté, tout simplement. Je ne veux pas savoir si M. Besnard, quoique très habile, s'évertue à faire neuf. Il est bien possible qu'il y ait pris plaisir quelquefois, parce qu'il est agréable à l'homme de génie, dit-on, d'amuser les sots; jusque même les plus petits ; c'est une loi bizarre et naturelle et qui me fait croire que Dieu prend souci de nous. J'ai vu ainsi depuis que j'admire M. Besnard, plusieurs paradoxes de lui par quoi il arrivait à vous suspendre le jugement, mais sans vous ôter l'impression qu'il y avait, sous cette cohue de couleurs et de formes, quelque jeu grandiose dont on n'osait pas rire. A côté de cela, par plusieurs œuvres que je n'ai pas le loisir d'énumérer, j*ai reçu la conviction — c'est peut-être banal k dire — que cet artiste a le tempérament le plus puissant et la maîtrise la plus extraordinaire qui aient illustré la peinture moderne depuis Eugène Delacroix. Pour moi, je remcftite à la fougue du Tintoret du plafond de l'Ecole de Saint-Roch, au Moïse frappant le rocher, chose étonnante jusqu'à l'effroi, pour trouver une équivalence, je ne dis pas encore à ce que M. Besnard a réalisé, mais à la façon prestigieuse qu'il a, et qu'il a tout seul, de se jouer de la matière et de la pousser, comme d'une chiquenaude, jusqu'au sublime.

Mes chers amis qui avez la bouche toute pleine du terme d'idéalisme et qui nous voulez à tout prix des « peintres de l'âme », ne seriez- vous pas par hasard contents de celui-ci qui cependant peint des cavales et de la chair humaine et des femmes de qui les yeux, ne- dardent point des regards pareils à des gerbes de petits fils téléphoniques ? Rappelez-vous ces croupes

de chevaux au marché d'Alger, où la lumière reçoit de la chose vivante un accueil si enthousiaste, si éperdûment frémissant, que c'est là, en vérité, et plus frappant que dans toutes les compositions symboliques du monde, le baiser du ciel et de la terre, l'instant de rut sacré, de céleste folîe, la divinisation du morceau animal? Qu'est-ce donc que votre « âme? » et où îa prenez-vous ? Mais elle est à tout endroit que l'homme génial caresse de son regard. Et si elle éclate plus particulièrement dans le visage humain ou dans l'harmonieux symbole, ayez plus de chaleur à remercier celui qui la fait surgir jusque des choses où l'on était le plus éloigné de l'attendre.

M. Besnard a peint chez M. Bing un petit salon en rotonde qui se compose d'un plafond et d'une demi-douzaine de panneaux latéraux. J'ai vu surtout Iouanger le plafond,' dont le système d'éclairage attire spécialement l'attention. La coloration en est curieuse et savante et les figures de femmes qui le décorent sont gracieuses et harmonieusement unies, quoiqu'un peu de monotonie, il semble, puisse provenir de leur position symétrique et sans préoccupation de relief. Mais les panneaux me paraissent supérieurs non seulement au plafond et à tout ce qui se peut voir chez M. Bing, mais même à tout ce qu'on a vu depuis pas mal de temps. Le peintre y a représenté à l'étroit des paysages de montagnes, énormes et écrasants. Vous entrez : vous ne voyez rien ; j'ai vu des personnes s'en aller sans s'apercevoir que ces panneaux étaient peints ; mais j'ai vu des personnes aller aussi dans les gorges et sur les cimes des Alpes et n'en être pas plus impressionnées que d'une sortie au parc Monceau. Que l'on veuille seulement s'asseoir et regarder, tout se débrouille comme aux matins de ces pays de féerie où les brumes légères s'envolant tout à coup, vous laissent tout seul et tout petit en présence du géant le plus terrible que je sache : la Montagne î

Je ne vous citerai pas du Michelet : j'avoue, à ma honte que je n'ai pas lu celui de ses ouvrages qui traite de ce sujet ; c'est du Besnard que je cite. En trois ou quatre aspects, et presque point d'espace, ce poète-peintre a rendu la Montagne tout entière. Il y a la caresse du matin sur une vallée toute humide de rosée. L'aurore va frapper la grande surface, au loin, d'un roc de deux mille mètres et celui-ci renvoie l'or et les roses sur la forêt humide que l'on sent toute frissonnante de l'heure adorable et du divin présent d'un beau jour. Il y a le lac, obscur et profond, au pied du géant d'ombre, de ces petits lacs faits pour mirer une fleur qui se penche, et qui semblent tout glacés et terrifiés de recevoir toute l'image du Mont colossal. Il y a l'angoisse de la gorge étroite ou serpente la route moderne suspendue, élégante et terrifiante comme un paradoxe de génie. Enfin il y a ces coulées de nuages lourds pareils à des avalanches menaçantes et qui vous enferment au pied des monts, au fond des vallées, comme en un

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gouffre. Cela est sobre, réel et saisissant; Nul jeu ici, nulle outrance, c'est très sincère et très grand. C'est d'Une impression inoubliable.

Je reviendrai sur l'Hôtel Bing que l'on ne peut épuiser en une chronique et me contenterai pour aujourd'hui d'effleurer ce qui touche plus spécialement la peinture.

J'y ai vu de M. Vuillard des panneaux décoratifs qui sont très intéressants. C'est d'un art à la fois familier et quasi humoristique ; mais c'est également harmonieux et l'un au moins de ces panneaux atteint une certaine beauté décorative. Le catalogue porte une attribution de ces objets, qui m'a surpris, car je les eusse cru faisant partie d'un mobilier que j'imagine pour Jules Renard.

Il y a dans une salle à manger qui ne me donne guère appétit, une tapisserie de M. Ranson devant laquelle je ne serais point capable d'aller seulement jusqu'au rôti sans me lever de table. Vous prétendez que cela viendrait de ce que cette table qui est aussi « d'art nouveau * me blesserait trop durement les tibias : non, mais de toutes ces petites péronnelles aux membrures molles pareilles à celles des arbres mous, entre" lesquelles elles vaguent à de diverses et douteuses occupations, de tous ct& corps dégingandés, tentaculaires dirait M. Verhaeren, et qui font aussi mal au cœur que le fumoir d'à côté qui est d'un yacht plutôt que d'un hôtel et où il manque les petits accessoires du mal de mer.

Si c'est dans la chambre à coucher de M. Maurice Denis que l'on doit transporter les intéressantes victimes de l'art nouveau, je m'enfuis dans quelque bon hôtel de la place des Vosges où le seul souvenir de bonnes gens d'esprit me réchaufferait plus vite que cette couche mortuaire et ces sièges dignes à la vérité de meubler le creux des pyramides. Est-ce sérieux ? est-ce une fumisterie ? J'aimerais mieux cette dernière intention et ce serait très réussi. Toutefois la frise qui est une des meilleures choses de M. Maurice Denis, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit tout à fait admirable, paraît ne point permettre d'interprétation facétieuse. A moins que cette frise intitulée Frauenliebe und Leben ne signifie précisément que le lieu de l'amour est aussi celui de la mort, ce qui est fort juste assurément, mais n'a jamais mérité que l'on aille faire l'amour dans les caveaux funéraires.

— M. Louis Colun a exposé chez Le Barc de Boutteville une série de pastels où le sentiment de la composition est assez remarquable, et la coloration discrète peut-être jusqu'à l'excès. il s'en dégage une impression un peu maigrelette.

Chez Durand-Ruel, des essais de peinture de M. P. Bonnard, dont quelques-uns., tel le paravent à la frise de fiacres, sont assez spirituels.

— A la Galerie Laffite, des vases d'étain et des maquettes fort curieuses

de Delerche. Il y a un vase au Silène très beau et plusieurs autres qui pour être moins complètement réussis sont remarquables.

René Boylesve.

P. -S. — Il faut signaler deux catalogues, prélude d'une série nouvelle, que vient de publier l'administration du Musée du Louvre. L'un, pour les Ivoires, est de M. Mollinier, l'autre, pour les Vases antiques peints, de M. Pottier. Un troisième paraîtra incessamment, sur les Antiques, par M. de Villefosse .

— Un tout jeune artiste, inxelligent et consciencieux, plein de sagesse et de goût, qui possède déjà un « métier » mais le cultive, enfin qui donne les meilleures espérances, M. Paul Berthon a composé pour une représentation de l'Œuvre un programme si soigneusement composé et joliment réussi que l'on n'a point osé sans doute le montrer aux abonnés, peu formés à ce genre ; en revanche on le peut voir dans la Revue encyclopédique t illustrant le texte de M. Camille Mauclair.

— On fera tous ses efforts, en cette chronique, pour rendre compte non seulement de toutes les expositions d'art intéressantes à quelque degré, mais aussi des ouvrages d'art ou contenant des illustrations artistiques qui, à notre époque, ne peuvent plus être à dédaigner. Pour faciliter notre tâche, nous prions MM. les Auteurs ou Editeurs d'adresser ces ouvrages au chroniqueur de Y Ermitage,

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