IV. — AUTOUR DES THEATRES
1. Théâtre Libre : Le Cuivre, — Les Escholiers : Entre mufles; A propos de l'enquête du Mercure de France sur Alexandre Dumas fils.
2. Théâtre des Poètes : Lysistrate. — Théâtre de l'Œuvre : Une Mère, les Flaireurs, Brocélyande, Des mots, des mots.
Le Cuivre, par MM. Paul Adam et André Picard.
Il y a quelque chose de plus épouvantablement hideux que la guerre, c'est : les tripotages de la veille, les dessous malpropres des causes, tout le côté grotesque et terrible des préparatifs. Tel est le sujet du drame étrange et attirant, trop touffu certes, mais curieusement puissant que M. André Picard, un nouveau venu, signa avec le plus curieux de nos romanciers sociologues, ce Paul Adam à qui vingt précieux livres n'ont pas su donner la renommée qu'il mérite.
Le Cuivre contient deux drames qui s'enchevêtrent de très habile façon : un drame satirique politico-social et une comédie dramatique de passion.
C'est d'un côté le heurt des convoitises basses, la lutte pour la vie matérielle avec toutes les hypocrisies, avec toutes les félineries des mâles en
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chasse : entre financiers véreux acculés aux faillites, diplomates besogneux et généraux qui échafaudent leur avenir sur des cadavres, — la conversation s'engage : chacun s'agite pour soi seul et trompe son voisin, c'est la guerre des instincts. Et voici la troupe stupide des petites péronnelles qui piaillent sans rien voir, sans rien deviner.
De l'autre côté : des intelligences, de grandes forces vives vont se donner mutuellement l'assaut. Les personnages auxquels nous faisions allusion tout à l'heure peuvent rester anonymes, ils sont de la foule, leur effervescence s'éteindra puis renaîtra selon les lois de nature, les noms changeront, les sexes, les âges, les pays, — les tendances seront identiques, — c'est de la vie commune, — mais ici, nous abordons des héros. Voici Humphry, l'humanitaire bienfaisant, celui qui bâtit avec des idées. Voici Anne Voght, la jeune perverse, cause déterminante de tout ce drame-ci, et même des deux drames, Anne, la force mauvaise, l'Artiste du Mal, tout à fait femme, ou plus du tout femme, comme il plaira ; en marche vers le summum de l'intelligence active, dépassant la grâce, la beauté, atteignant le génie.
Un tel homme n'existe pas, mais tout penseur cherche à devenir cet Humphry, dieu de la paix qui croit en la vie fécondante.
Une telle femme n'existe pas, mais elle représente la Vie et les génies voisins. Tout Humphry voit se dresser en face de lui cet Ange de la Mort qui tour à tour se moque et se donne, crie et maudit, se fait Chair et se fait Logique. Anne Voght c'est la démone qui veut la mort fécondante.
Mais voici encore une petite héroïne : Sonia, la pure fiancée qui s lu Tolstoï et ne sera tout à fait heureuse que le jour où son jeune guerrier aura — suprême victoire — terrassé ses intincts et ses habitudes.
La vie est bâtie d'oppositions, de contradictions. La douce Sonia aime un soldat, un tueur d'hommes. Anne, la fée mauvaise, veut s'accoupler au bienfaiteur des humbles, au grave Humphry.
Et les femmes gagnent les victoires désirées : Sonia a obtenu que son héros se libère du sang versé. Ils vont être heureux, mais la foule imbécile, la foule qui ne comprend jamais, tue le « lâche déserteur » et voici sa tête qu'au bout d'une pique on brandit devant la petite fiancée pantelante...
Pour Anne, la victoire est complète et nul imprévu n'y mêle son ricanement vengeur. Elle a courbé sous elle le front puissant du Bon ; Humphry a trahi son génie, sa raison d'être, son âme : il s'est vendu pour coucher avec la gueuse sublime. Lui, pacificateur, il a fait déclarer la guerre... et la voici qui se déchaîne...
Avec toutes ses horreurs, toute sa grandeur tragique, toute sa haine et oute sa beauté, la Guerre, sang et nuit, veille d'aurore.
Car le rideau tombé, le spectateur torturé songe qu'après la Guerre, un
jour, se lèvera un lendemain de belle clarté, règne du Beau et du Bon, le méchant ayant été englouti dans son œuvre inutile et imbécile et peut-être indispensable et grandiose...
Toute la sottise quotidienne a marqué soigneusement, dans ses feuilles vendues, les défauts (exubérance, excès de puissance, de vaillance) de ce haut drame... Nous n'ajouterons rien de ce genre. Le Théâtre-Libre a bien mérité des lettres et de l'humanité (1).
Entre mufles t par M. Maurice Talmeyr.
Et maintenant je ne me sens point la patience de raconter la terrible histoire de mam'zelle Mazaron, fille d'un charretier et d'une portière, qu'engrosse un faux de Langonac et que voudrait bien épouser quand même un petit M. Henry. Le public a surtout été frappé de ceci qu'il y avait cinq bonnes dans la pièce, cinq bonnes dont quatre jolies. Mais pourquoi vouloir se moquer de cette œuvre honorable, pas mal bâtie, mettant en scène des imbéciles pas plus mal tournés que ceux que nous coudoyons chaque jour? M. Maurice Talmeyr, un de nos parfaits chroniniqueurs, un de nos plus mordants moralistes, a résumé l'ancien Théâtre- Libre, tout en restant fort au-dessous des Céard, Jullien, Ancey, Salandri, Fèvre, G. Lecomte, qui tour à tour étudièrent l'humanité contemporaine mais en doublant cette réalité banale d'une philosophie de tous les temps, M. Talmeyr s'est trompé : il y aurait de la cruauté à le lui vouloir
cacher (2).
Mais ce qu'il faut dire, en compensation, c'est qu'il a signé de très curieux romans : la Cormier e, le Grisou et une idylle toute jolie, Vierge
sage.
Bien joli programme illustré de Forain.
L'Enquête du Mercure
Il s'agissait de démontrer que Dumas fils ne fut qu'un écrivain de second ordre. MM. Remy de Gourmont et Alfred Valiette convièrent le ban et l'arrière banc de la jeunesse qui arrive (elle arrive, elle arrive 1) et après 81 signatures, ils contresignèrent C. Q, F. D. Si je n'ai pas répondu, c'est peut-être que j'avais oublié l'heure de la remise de la copie, c'est peut-être
(i) Interprètes : M met Bady, Gerfaut et Hellen. MM. Raymond, La Rochelle, V. Burguet, etc. Décors èurieux. Trop de lenteur dans la marche des actes, mais la migraine gagnée au spectacle une fois oubliée quelle splendeur dans le souvenir.
(2) Interprètes vaillants et de bel ensemble : MM. Janvier, Francès, Louis Freder- Mmes Daynes-Grassot, Louise France, F. Chartieret surtout Rose Syma, dans un rôle de force où elle a presque atteint la maîtrise de Barlet, tout en restant très personnelle ; section des jolies bonnes : M" 85 Bignon, Milville, Berthe Laurent et Faury. Les Escholiers montent toujours les pièces avec un soin qu'il ne faut pas manquer de louer:
que j'aime à choisir mes voisins de conversation, c'est peut-être par crainte de détonner, c'est peut-être par peur du ridicule, c'est peut-être pour autre chose ; est-ce qu'on sait I...
Ici, je suis chez moi et puis parler à mon aise, sans crainte que mon voisin alphabétique ne vienne uriner le long de la statue d'un des maîtres modernes devant qui je me prosterne.
Alexandre Dumas fils fut une des joies de mes soirs au théâtre, c'est pour cela que je serai poli avec lui. Il m'a amusé d'abord. Puis il m'a intéressé et souvent fait penser. Certes, il n'a pas l'envergure des Eschyle, des Sophocle, des Shakespeare, des Racine, des Ibsen, mais tout de même, il vaut mieux que Scribe et M. de Bornier. Il marque dans l'histoire dramatique française le passage de la discussion morale à l'idée pure. Ses essais de généralisation, parfois" injustes, sont toujours' curieux et évocateurs : ils sont des points de départ, des indications, et la génération actuelle au lieu de sourire en jurant « qu'elle n'a jamais lu Dumas » devrait bien ouvrir la Femme de Claude, l'Etrangère, la Princesse de Bagdad, et la Visite de noces. Les questions capitales de l'existence moderne sont soulevées dans ces drames et dans les lumineuses préfaces qui les complètent — et vraiment l'existence moderne a droit de cité dans les drames modernes. Sans doute Ibsen a davantage isolé l'idée du fait ; ses pièces, à cause de ce caractère, sont plus humaines et davantage de tous les temps; mais pour être plus nationale la petite lampe des drames dumasiens jette une clarté qu'il ne faut pas dédaigner sur la route où nous avançons en tâtonnant. L'œuvre de Pumas fils n'est peut-être qu'une auberge de cette route, c'est égal, rafraîchissons-nous-y sans trop de fatuité et après cette halte respectueuse tâchons d'aller plus loin... dans l'âme humaine.
Beaucoup de gens de talent et quelques crétins ont répondu à la question du Mercure. Laissons les crétins. Mais querellons les autres interrogés. Je sais bien qu'il faut être irrespectueux durant qu'on est jeune ; qu'à cet âge on aime d'une amitié farouche ses seuls maîtres réels — les obsèques du grand Verlaine prouvèrent que la jeunesse a ses hommes de génie à elle — mais enfin est-ce une raison pour se mettre quatre-vingts contre un mort de la veille, pour prouver à ses admirateurs qu'il était une bête? D'abord il était un peu mieux que cela, puis 81 opinions en forme de boutade ne feront pas changer d'avis ceux qui basent leurs amitiés littéraires sur une longue et approfondie étude.
Ce qui m'a frappé en lisant les 81 opinions, c'est qu'elles étaient des opinions de poètes. J'ai noté 18 écrivains s'étant essayés au théâtre. La plupart des autres, interrogés d'autre façon, auraient répondu : Le théâtre, genre très inférieur, négligeable. M. de Gourmont a déjà dit que Molière était un âne, à sa suite 53 jeunes écrivains sont prêts à faire chorus... Voyez ce que devient l'enquête. Les opinions intéressantes sont celles
CHRONIQUES ldl
de MM. Paul Adam, Maurice Beaubourg, Maurice Maeterlinck, Henri Mazel et de trois ou quatre autres, — parce que, derrière ces signatures, il y a des œuvres de théâtre (i). Mais, vraiment, je n'aurais jamais cru qu'on puisse avoir une opinion des pièces jamais vues, pas même lues et dont d'avance la forme fait sourire.
Malgré le Mercure Dumas reste un maître que j'ai lu et relirai.
S'il faut lui assigner un rang, je le mettrai après Musset, non loin de Beaumarchais, bien loin en avant de Sardou, de Coppée et d'Augier.
Mon ami Boylesve, dont le témoignage (après ce plaidoyer d'un éclectisme fâcheux pour ma gloire parmi mes petits contemporains) ne déplaira pas, veut bien me remplacer pour rendre compte de pièces que je n'ai pu voir. Je ne puis m'accoutumer à critiquer ce que j'ignore.
Jacques des Gâchons.
Lysistratè, traduction en vers de M. le vicomte de la Villehervé.
D'un ensemble de spectacles soi-disant artistiques auxquels mon excellent confrère et ami Jacques des Gâchons me pria d'assister à sa place, j'ai rapporté cette impression commune, que le goût « raffiné » qui caractérise notre temps, au dire des esthètes, consiste essentiellement à se laisser choquer de la façon la plus discourtoise ou grossière. A coup sûr, les spectacles, comme j'espère le faire entendre, sont mai polis et vulgaires. Mais quelqu'un me dit que le choc n'a point lieu. Je me refuse à le croire, m 1 obstinant, contre un grand nombre d'évidences, à être convaincu que nous sommes encore des Français.
Je ne voudrais pas méjuger du mobile qui guida M. de la Villehervé à tirer du grec ou des traductions quelconques que nous en possédons, Lysislrata. Ce n'est assurément pas la meilleure pièce d'Aristophane, et son sens n'est à la vérité ni bien merveilleux ni bien profond. On conçoit que l'on y prenne un sujet de fantaisie, ainsi que le fit M. Maurice Donnay dont le charmant esprit met une grâce et une élégance à tout ce qu'il aborde. On concevrait à la rigueur, pour un ragoût d'érudits, que l'on essayât de nous exhiber une reconstitution aussi fidèle que possible de ce que fut en réalité la Lysistrata athénienne. Et l'exhibition — je dis bien — y prendrait, en vertu de l'intention, ce caractère archaïque et vénérable qui garantit de tout sourire pudibond et de toute irrévérence. Mais la demi-mesure, en art comme en morale, a quelque chose de malséant et de nauséabond. Prétendre serrer le texte jusqu'à prononcer les mots les plus redoutables et couper des passages entiers sous le prétexte d'al-
(i) Pour cette raison je n'aurais pas été fâché d'avoir l'opinion de MM Léon Hennique, Jean Jullien, François de Curel, Maurice Donnay, Péladan, Georges Lecomte, GeorgesVanor, Maurice Barrés, Georges Ancey, Gaston Salandri, nos dramaturges pour demain.
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lusions indécentes ; s'interdire l'enjolivement jusqu'à celui d'employer une langue harmonieuse — toujours sous le prétexte d'exactitude — et vous toucher par les admirables épaules de M Ue Bouffé ce qui, quoique beau, n'est pas aristophanesque ; nous refuser tels gestes, prétendus obscènes, alors qu'on en conserve la glose, obscurcie jusqu'à l'incompréhensible ; enfin n'oser pousser à bout que le vers jusqu'à l'exécrable, tout cela constitue un spectacle à côté de l'art. Or l'art a ceci de particulier qu'on n'est point à côté sans lui tourner franchement le dos. En revanche, Mademoiselle Nau fut ce soir complètement belle.
Brocèlyande, conte en vers, par M. Jean Lorrain.
Je ne me permettrais pas de dire ma pensée sur M. Jean Lorrain si je ne savais qu'elle ne m'est pas tout à fait particulière. Or, j'ai beaucoup de mal à dire cette pensée. Cela vient-il de ce que j'aime M. Jean Lorrain, ou de ce que je le déteste? Je n'en sais rien précisément. Je sens que j'ai en horreur toutes sortes 1 de choses qu'il aime ou écrit. Cependant je les lis toujours, je les lis tout de suite dès que je vois son nom. Je vais commettre un rapprochement qui hurle : je ne connais guère, dans un journal, que le nom de M. Anatole France qui m'attire avec plus de précipitation que celui de M. Jean Lorrain. Mais à celui-là je vais l'âme heureuse, je sais pourquoi je vais, et je reviens plus aise encore. Tandis que je saute sur M. Jean Lorrain comme sur un péché, un péché pas bien fameux, pas du tout souriant, pas même un gros péché. Si l'un de ces écrivains était le bon Dieu, par exemple, l'autre serait un petit démon mi-rose, mi-verdâtre, qui ferait dans un coin une satanée petite musique dont on voudrait se défendre et ne le pourrait point. Le bon Dieu me plairait moins que M. Anatole France ; M. Jean Lorrain n'est pas non plus ce diable ; et je continue à ne pas savoir pourquoi je vais à lui...
M. Jean Lorrain a fait jadis de petits tableaux pittoresques qui étaient fort réussis. C'était avant le temps des « Oh!... oh! » dont il abusa et qui donnent l'impression de l'essoufflement dont l'attitude est disgracieuse. De plus il est délicieux quand il est spirituel, ce qui lui arrive plus souvent qu'à ceux qui font métier de l'être. Enfin il a fait des vers qui ne laissent pas d'être agréables, et on le pourrait dire d'un certain nombre de ceux de Brocélyande que représenta le Théâtre de l'Œuvre. Mais la plus grande faute à commettre, c'est d'exposer à l'optique de la scène une œuvre composée sans le moindre souci des exigences qui lui sont particulières, lesquelles exigences d'ailleurs ne sont pas trop loin, à mon goût, de s'imposer à toutes les œuvres écrites, à savoir : la clarté, l'ordre et le souci par-dessus tout de n'être point ennuyeux. Or Je crois bien que c'est la faute qu'a commise ce poète. Mais comment reprocher une faute à un
écrivain de qui l'attrait est d'en être cousu, d'en être même orné, ce qui ne se peut dire que de lui ?
Ou a remarqué dans cette récitation la grâce de M lla Auclaire.
Une Mère, pièce en trois actes de M m ' Ellen Ameen.
Au moins, l'œuvre de M. Jean Lorrain, quoique longue, fastidieuse et déplorablement servie, ne contient-elle rien qui puisse blesser grièvement un esprit un peu orné de littérature, tel enfin que Ton imagine celui de l'habitué d'un théâtre d'art. Ces personnes, n'est-ce pas, ont le goût exquis ; elles sont nourries de la littérature idéaliste qui se prend à doses légères, en de belles éditions et d'ordinaire dans le milieu d'un décor clair, simple, frais et ingénu, participant du parfum de la campagne anglaise^ d'un fond de tableau de sir Edouard Burne-Jones, d'une puérile fleur de Walter Crâne et de ces lignes harmonieuses et ténues que l'on voit aux collines dont Florence s'environne. Elles ne fréquentent que de sûrs et rares théâtres qui portent « d'art » à leur idéal fronton, c'est-à-dire qu'elles vont plutôt aux cabarets qu'aux lieux subventionnés où, vaille que vaille, une littérature et un art d'antan entretiennent encore des fidèles. Elles n'iraient point à l'Ambigu, qui est trop peuple ; et c'est un tort, car elles apprendaient là que certaines représentations du Théâtre de l'Œuvre ont moins d'originalité qu'on ne le pense. J'exagère peut-être, car je ne sache pas que l'on ait jamais osé, à la place du Château-d'Eau, mettre en scène une mère étouffant son enfant, ce qui est, dit-on, du dernier subtil et du plus profond psychologique. C'est ici que je m'aperçois, un peu tard, de la vertu géniale que contenait cette parole que j'entendis prononcer naguère par un chansonnier passé depuis poète de la marine d'Etat et dont j'eus la légèreté de m' offenser : « On leur en f... du délicat I » disait-il sur ce ton qu'ont pu apprécier les salons parisiens. Eh bien ! on leur en a f... du délicat ! Le premier moyen d'émotion au premier acte fut le transport en scène d'une civière contenant un homme mutilé, impression à quoi, comme l'on sait, beaucoup de natures ne résistent pas. Au second acte, nous vîmes consommer l'étoufTement du petit enfant. Et au troisième, nous assistâmes à l'apologie de cet acte qui avait pour excuse — ô mères ! quelle de vous la comprendra ? — que l'enfant était né infirme. Or, notez que cette morale pour être fort éloignée de nos mœurs eût pu trouver grâce à nos yeux et même emprunter un éclat singulier à être traitée différemment, dans un pays de soleil où la beauté reçut un culte, par exemple, et où l'esprit échauffé par la vue d'horizons et de corps splendides eût pu admettre le sacrifice d'une créature difforme. Mais dans ce milieu norvégien, gtands dieux ! vis-à-vis de ces pasteurs malpropres, laids, chassieux et à la parole plus estropiée, plus loqueteuse, plus cul-de-jatte que toutes les pièces tératologiques du monde, la pensée de cet assassinat n'a pas
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pu germer, ne peut pas se concevoir, est répugnante, est disproportionnée, hideuse, n'est pas sincère et on ne lui voit pas d'autre mobile chez qui la conçut que le désir de frapper par un moyen des plus vulgaires.
Du moins cette pièce a-t-elle servi à mettre de nouveau en évidence M lie Mellot qui, Brandt et le Petit Eyolf en sont la preuve, est une véritable tragédienne.
Les Flatteurs^ symbole en un acte de M. Van Lerberghe.
Sachez que ce n'est pas M me Ellen Ameen, l'auteur d'Une Mère dont j'ai eu la douleur de parler, qui tint, cette malheureuse soirée, le record de la vulgarité. Le comble nous vint de Belgique ainsi que M. Maeterlinck. Et cela eût pu même nous venir avant lui, à ce qu'il parait. Que n'en a-t-il été ainsi, nous aurions oublié cela à cette heure! Etant admis que M. Maeterlinck a fait des chefs-d'oeuvre, ce que l'on a mauvaise grâce à contester devant l'unanimité des suffrages, on aurait pu, pour le moins, donner en sous-titre aux Flair eun : « ou la genèse d'un chef-d'œuvre ». Car les Flair eurs préparent V Intruse, de la façon que le têtard informe prépare la grenouille, disgracieuse à la vérité, mais ornée de ces reflets mordorés ou couleur de lune et de ce. physique particulier qui vous impressionne au point de vous faire faire une affreuse grimace. Ainsi l'on se fût préparé à entendre des ânonnements plus que rudimentaires, et un essai scénique du genre de ceux que durent imaginer dans les replis de leur conscience naissante les héros lacustres de M. J. H. Rosny. 11 y a de la matière protoplasmique aux bords des fleuves belges ; il y naît dans la vase des âmes de petits collégiens ignorants et rebelles aux littératures et qui vagissent avec des accents où les moins intuitifs reconnaissent le voisinage mystérieux de l'origine première. Il paraît que cela repose et rafraîchit les âmes dégoûtées. Ah ! mon âme 1 que ne fûtes- vous dégoûtée auparavant que de l'être de cela !
Non ! soyons grave ] je n'entends point médire de toute cette phalange belge qui, d'ailleurs, comprend des hommes de talent, et qui donne l'exemple du plus louable effort. Mais l'excès engendre l'excès, et en sortant des Flaireurs on a peine à se contenir. L'impression tend à se traduire en vocables malséants, qu'il faut éviter à tout prix, et le seul moyen de garder de la décence vis-à-vis d'un spectacle qui fait une tache aussi épaisse sur une scène d'art, est de n'en point parler.
Cette affreuse chose fut mimée très bien par M lle Auclaire et par une autre personne tellement morte d'aspect que je n'ai pas songé à
regarder son nom.
L a dernière pièce fut jouée si avant dans la nuit que je n'ai pas cru
qu'elle puisse s'adresser à des gens de mœurs honnêtes. Et puis j'étais
fourbu. „ , „
René Bqylesve.
Notules :
Comédie française. — Rien de nouveau : M. de Bornier sévit toujours. Le jour anniversaire (274 e ) de Molière, on a joué ce chef-d'œuvre l'Ecole des Femmes, avec Leloir, un de nos meilleurs artistes, mais, hélas! avec aussi M tla Reichemberg. MUo Mo- - serait une si belle et vraie Agnès I
Odéon. — Certains soirs j'emmène des amis à l'Odéon, ce qui me fait passer pour un esprit de prose. C'est ainsi que j'ai vu ces temps-ci Le More de Venise, la. Petite Ville et le Malade imaginaire avec la Cérémonie. Le More de Venise (adaptation d'Alfred de Vigny) ne ressemble guère à VOtkello copié ; les vers manquent d'harmonie et de force. M ll ° Dux est charmante en Desdémone ; mais M. Lambert a dénaturé complètement le personnage d'Iago, l'homme qui rampe, et en a fait un fanfaron ! La Petite Ville de Picard est une tout à fait charmante petite comédie, satire bonne enfant de la vie provinciale. Enfin, le soir où l'on fêtait Molière, l'apropos de circonstance, Le prêcheur converti de M. Léo Glaretie, a été justement applaudi. C'est une vraie comédie.
A la Fourmi. — Parfaitement, à la Fourmi, et je vous engage à y aller faire un tour. La revue qui s'y joue en ce moment Dig ! ding ! don ! est signée de Victor de Cotlens et de Paul Gavauît, deux très spirituels chroniqueurs et les auteurs de Fin de Rêve, un des jolis succès des Escholiers. La revue de la Fourmi est un vrai chef-d'œuvre du genre, gaie tout le temps, avec de l'esprit souvent et beaucoup de jolies femmes inédites. Les revues qu'on nous donne depuis quelques années sont d'éhontés déshabillages ou sont tout bonnement stupides /'telle celle du nou„ veau Théâtre Marigny) ; celle de Cottens et de Gavault est vive, mouvementée, bonne enfant. Allez-y. Saluons ici la charmante commère Andrée Ciriac (superbe et chantant à ravir) et M l, es Jane Mary, Eva Will, Jane Bérat, etc.
Remercions donc les auteurs de Dig! ding! don! d'avoir quasi sorti de l'ornière la Revue, ce genre tout à fait charmant qui pourrait servir d'expression aux plus luxuriantes imaginations comme aux plus cinglantes critiques, — et souhaitons qu'une grande scène apprenne bientôt qu'il existe de par la Ville deux jeunes dramaturges que n'a pas encore atteint le gâtisme des ordinaires revuistes.
J. des G.