V. DEUX CONFÉRENCES
Les Messes Noires
Peut-être parmi les nombreux auditeurs de la conférence de M. Jules Bois, quelques-uns se trouvèrent-ils déçus s'ils attendaient, après la lecture du « Satanisme et la Magie », des détails inédits sur les Messes Noires. M. Jules Bois s'est contenté de condenser en une heure de conférence quelques chapitres de son curieux volume. Ces pages n'ont point perdu à passer du livre à la rampe de la Bodinière. M. Jules Bois en en éliminant, pour les nécessités de sa nouvelle tâche, ce qu'elles avaient parfois de trop touffu, nous en a donné la substance même sans qu'elles y perdissent rien de leur charme poétique. Car poète, M. Jules Bois l'est avant tout, ;t c'est, dans l'espèce, lui adresser à la fois un éloge et un reproche. C'est *;n poète qu'il écrite en poète qu'il nous dépeint le sabbat et fait surgir devant nous la
figure grotesque et pitoyable du Satan des déshérités. Mais M. Jules Bois se laissant aller à son enthousiasme pour le décor pittoresque du sabbat, ne nous dit point si tous ces révoltés qui, la nuit, chevauchent vers le rendezvous, s'y sont rendus en corps ou seulement en esprit. A l'ouïr on croirait que le sabbat eut vraiment lieu, alors qu'il .s'agît d'une hallucination collective, souvent provoquée par des breuvages ou des onguents. Le conférencier, ajuste titre plus sévère pour les sataniques des temps modernes, reconnaît ce caractère d'hallucination collective aux visions qu'ils ont de l'Esprit du Mal; il en fut de même, je crois, au moyen-âge. Dirai -je encore que M. Jules Bois a, selon mon avis, trop de sympathie pour le Satan des pauvres ? Il s'en est fait une conception idéale qui ne manque pas de grandeur et de beauté, mais son indulgence n'est-eîle pas excessive quand elle nie ses crimes? Sans doute les sorcières avouèrent des meurtres qui n'avaient été commis qu'en imagination pendant leur rêve. Cela ne les absout point et l'hommage à Satan demeure le même que si le meurtre avait été réellement commis. Enfin, pour ne citer qu'un nom, Gilles de Retz, a suffisamment versé de sang pour Celui avec qui il avait fait pacte. M. Jules Bois a eu raison d'excuser ce peuple de serfs et de misérables qui, pour oublier les souffrances de la vie, croit trouver un refuge auprès du grand révolté. Il a flétri comme il fallait ceux qui cherchent dans la pratique du satanisme un adjuvant à leurs sens blasés, c'est-à-dire tous ceux qui de nos jours vont prendre part à ces ignobles mystères, non d'un culte, mais d'une débauche.
Pour conclure, M. Jules Bois revenant sur une idée qui lui est chère, nous a évoqué la vision de ces temps futurs où l'homme ayant chassé de son âme tous ses mauvais instincts, dont l'ensemble forme le Démon, car l'auteur du « Satanisme » croit plutôt à l'existence subjective du Diable qu'à sa réalité, portera véritablement un Dieu en lui. Mais à voir combien — si l'humanité est perfectible — elle l'est lentement, je crains fort que notre planète ne se soit refroidie avant que cet homme idéal ne soit
né.
Edouard Ducoté.
La Femme et l'Amour sous la Révolution et la Terreur
Lorsque à la Bodinière, Tan passé, Léopold Lacour parla du féminisme sous la Révolution il lui arriva de vanter les extrêmes facilités amoureuses de ces Eves républicaines et cela aux dépens des Eves du Nord, de ces froides rédemptrices de la femme et de l'intégrale humanité qui cachaient un volcan d amour altruiste sous les cendres de leurs sens physiques. Je lui reprochai cette injustice et cette inadvertance dans ma conférence qui suivait la sienne et je célébrai la chasteté dédaignée et si féconde de ces
héroïnes au cœur sublime. Le tournoi se continua encore dans les causeries suivantes. Il pourrait bien renaître cette année. — En effet, j'ai admiré la hauteur de pensée, l'éloquence coupante de Lacour attestant d'une part la hautaine révolte des Olympe de Gouges et décrivant les frénétiques amours de ces jeunes républicains dévorés de toutes les passions aussi bien celles du libertinage que celles de la liberté, lis ont passé sous nos yeux le beau marseillais Barbaroux, Hérault de Séchelles, l'Adonis de la Montagne, et Fabre d'Eglantine impuissant mais artiste fuyant aux bras de leurs maîtresses effrayées leur angoisse de la mort prochaine et suscitant dans le râle des baisers la prophétie des râles d'agonie. Tous jusqu'à Danton, jusqu'au pur des purs, jusqu'à Robespierre, Maratqui se débarbouillait de sa démagogie pour tenir un salon galant, Danton, le vir uxorlus », le « taureau lion » qui arrêté et tout prés de Téchafaud trouva pour se défendre ce mot énorme : « Mais comment voulez-vous que conspire un homme qui aime sa femme toutes les nuits I » Et les Vierges Rouges, la tentative religieuse de Catherine Théo sont le premier arrêt de mort pour Robespierre, à qui le mysticisme porta malheur. Naturellement Lacour devait évoquer le magistral et troublant souvenir de cette préface de l'âbbesse de Jouarre où Renan analyse l'épîce suprême que sèment sur les plats de l'amour les gouttes du sang humain. Il y a certainement un vertige de volupté au seuil de la mort obligatoire et lyrique ; mais ce vertige de volupté n'est sensuel que pour les âmes inférieures et vouées encore, comme dirait Schopenhauer, aux illusions vaines et funestes de la Race. Ceux qui sont au-dessus des sens acceptent la mort, comme un croyant reçoit l'hostie. C'est la récompense, le portique de lumière, c'est la pureté suprême. Ce grand esprit qu'était Renan s'accommodait d'une âme médiocre. Et voici pourquoi, sous ces phrases magnifiques, il n'y a que des soupirs sensuels alors que par exemple aux lèvres d'un Polyeucte éclate l'hosanna du véritable Homme, celui qui meurt le front et le cœur hauts.
Je ne veux même pas chercher d'exemple aussi loin, dans ce Corneille qui rrfapparaît le type le plus parfait d'une humanité supérieure, à la fois simple, géniale et sainte, mais je veux m'arrêter à une œuvre moderne, à ce Daniel Valgraive de Rosny, qui me fut aussi une révélation, Daniel Valgraive se sent mourir. Eh bien, quoiqu' aucune foi ne s'allume encore dans son intelligence , quoique le positivisme ait nivelé son idéal, cet homme, qui est seulement probe, ne veut pas d'une extase dernière, d'un abaissement de lui-même en une crise bestiale de nerfs,au lieu de se vautrer égoïstement, il songe à un héroïsme suprême, il tente de donner à sa femme la tranquillité et l'amour après sa mort. Et malgré cette jalousie si humaine, il marie à un de ses amis sa femme que cependant il aime encore.
j28 L'ERMITAGE
Voilà la dernière pensée de l'homme véritable avant de disparaître, il songe au bonheur des autres.
J'aurais voulu que l'âme généreuse de Léopold Lacour eût un mot de réprobation pour ces grossières licences ; ii ne l'a pas eu. II n'a pas non plus, devant ces flots de sang et le hideux aspect du couperet, laissé tomber une larme et sa colère. Ceci nous a tous surpris. L'humanitaire, qui a défendu jusqu'à ces humbles taureaux massacrés par des imbéciles, nous devait un peu d'horreur devant ces massacres forcenés de jeunes êtres pleins d'espoir et parfois de génie. Le culte de la violence n'est qu'un culte inférieur. La Bête ancestrale, qui en nous s'enivre de sang, il ne faut plus l'écouter, il faut même la refouler sans cesse.
Léopold Lacour, je pense, ne m'en voudra pas de ces nettes critiques; j'y ai insisté de préférence à ses qualités fortes et sobres, dont l'éloge serait banal à faire encore. 11 sait et il parle â la fois en historien et en orateur. Ceci est très rare ; mais je l'aurais voulu moins hypnotisé par la guillotine et ce rut, sanglants tous deux, je l'aurais voulu les yeux fixés sur l'Eternelle Miséricorde, dont les ailes planent au-delà des fatalités.
En tout cas son livre qu'il nous annonce sera brûlant de passion ; sa
lucidité apportera des documents nouveaux à notre curiosité impétueuse.
Et l'idée de la femme sera rehaussée par les révélations de son rôle altier
à ces heures de force.
Jules Bois.