II. ANTHERO DE FiGUEIREDO
Tristia (M. Gomes ; Lisbonne, 1893 ; préface de Joao Penha (1). — Alèm
(Pereira; Lisbonne, 1895).
De la prose poétique d'orphelin poitrinaire, telle me semble synthétiquement définissable celle de ce jeune écrivain, Anthero de Figueiredo, d'après les deux recueils de sensations, d'idées et de fantaisies peu banales où s'expriment, sous les titres significatifs Tristia et Alèm (« Au-delà »), les douloureuses mélancolies de son âme désillusionnée.
Tristia : mort ce qu'on aimait, aux autres les joies sensuelles... Os outros, os outros... les autres!... Aux autres, les bonheurs aussi de la famille, l'innocence des petits enfants priant pour qui les mit au monde ; aux autres, l'ignorance et la simplicité ; aux autres, l'insouci du mystère de la Mott...
Além : l'angoisse d'un voyageur, escaladant, à l'heure où le soleil se couche, la cime des monts irradiés d'or, pour attraper, comme dit Baudelaire, « pour attraper au moins un oblique rayon ! » Mais l'escalade est vaine : l'astre est « au-delà » déjà ; l'absurde voyageur n' « attrape » que la nuit noire. L'y voici à se lamenter, regrettant les espoirs franchis et dépassés, l'amour, dégénéré trop vite en volupté, la foi perdue, tous ces beaux « au-delà » de naguère en deçà desquels, successivement, l'a poussé la vieille Illusion qui mène le monde... « Comme un homme qui teinterait « de rouge la lèvre et le visage décolorés d'une morte, lui rouvrirait les « yeux cachés sous leurs paupières, sertirait un brillant dans la prunelle « blafarde, réchaufferait de son souffle les cheveux glacés, et poserait, « entre les mains froides, de fraîches roses créées par lui-même, tel, parti fois, j'use de quelque artifice analogue, pour ressusciter la vision de « mon passé. . . Mais cela, au bout du compte, c'est vivre avec des morts ! » (Além, p. 42 et 43).
Il serait naïf de chercher, à ces petits poèmes en prose, une profondeur philosophique que le genre ne comporte point ; mais ce journal des émotions d'une âme délicate et souffrante a le charme d'une confidence chuchotée parmi la langueur d'un crépuscule ; et l'on sait qu'il n'est pas besoin d'une longue haleine pour chuchoter délicieusement.