‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 6 sur 150 · OU LES SECRETS DE LA STATUAIRE · texte numérisé non relu

OU LES SECRETS DE LA STATUAIRE

« Le Midi est brutal et positif comme, un sculpteur dans ses compositions les plus délicates ; le Nord souffrant et inquiet se console avec l'imagination, et s'il fait de la sculpture, elle sera plus souvent pittoresque que classique.. . »

Charles Baudelaire, Salon de 1846 (1).

ndiscret, j'ai entr'ouvert l'album de Viviane, feuilletant les frêles pages mauves sous For estompé du mélancolique automne

... Je suis fée, dit-elle, mais je suis femme : je rêve et je souffre. Plus proche de l'absolu, je perçois mieux les sous-entendus mystérieux des âmes et des heures ; les apparences diffuses me deviennent des signes éloquents. Le songeur écrit bien que tout peut être symbole. J'adore l'univers entier: et le paysage le plus humble vaut la symphonie la plus ample.

Il y a deux âmes, comme deux saisons : ou plutôt, l'âme a des saisons comme la nature. Par une bleue matinée de mai, je comprends plus savoureusement l'harmonieux décor du blanc poète antique Puvis de Chavannes, à l'heure blonde où le frisson contenu d'une tacite métempsycose m'emporte silencieuse vers les formes idéales d'un Phidias, non loin des murs épais de la prison claire où Socrate agonise avec sérénité ; le Bois sacré vit en moi : alors je redeviens la Muse invisible qui transmettra l'austère sourire de la dernière aube à Platon malade (2). Le temps marche : nouveau site et nouveau moi. Sous les chères ténèbres prématurées d'octobre, je suis l'Ondine, et mon âme qui chante s'identifie plus musicalement à l'ivresse funèbre d'un Vallgren, minnesinger de la douleur.

Il y a deux arts comme deux climats : et telle incertaine vesprée d'automne n'est-elle pas une douce occasion pour une endurcie Parisienne d'importer dans l'intimité plus fraîche du home la septentrionale illusion ? Vallgren sera sans doute un bon magicien.

(1) Curiosités esthétiques, Paris, 1869, posthumes ; pages 84-87.

(2) Cf, sur ce détail, les préliminaires du Phèdon.

Déjà cité, Baudelaire écrit, romantique : « Le romantisme n'est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir... Pour moi, le romantisme est l'expression la plus récente, la plus actuelle du Beau. Il y a autant de beautés qu'il y a de manières habituelles de chercher le bonheur... (i) Qui dit romantisme dit art moderne, — c'est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l'infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts... Le romantisme est fils du Nord... les rêves et les féeries sont enfants de la brume... Raphaël, quelque pur qu'il soit, n'est qu'un esprit matériel sans cesse à la recherche du solide ; mais cette ganaille de Rembrandt est un puissant idéaliste qui fait rêver et deviner au-delà... »

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures,.*

Donc, il y aurait au moins deux arts: j'avais ce pressentiment. Hegel, avant Chenavard, (suis-je pédante !) avait dit autrement la même chose ; et Taine positiviste se réconcilie sur ce terrain avec le métaphysicien Victor de Laprade. Donc, au clair midi antique la sculpture; au moderne septentrion brumeux la musique... Mais, m'objecterez-vous, votre bon interprète automnal Vallgren serait-il à ses loisirs compositeur ? On le disait statuaire. — Sculpteur il est, sculpteur il restera ; mais tout l'arsenal compliqué de la logique masculine est superflu pour démontrer péremptoirement que le psychologue candide d'Helsingfors est proche parent des musiciens : quand il rapportait à sa vieille mère une gerbe de belles fleurs pensives, son regard d'affectueux enfant a dû tomber sur tel bas-relief antique où la divination du Poète a ressuscité les pipeaux du pâtre (2) ; le brave Thorwaldsen n'avait point de pareilles pensées de derrière la tête, et tout le vague effluve des mélodies intérieures semble animer le visionnaire sommeil du songeur endormi, toujours jeune et vivant, qui hante obscurément le silence des bronzes et des marbres. Un chant douloureux s'exhale de sa tentative hardie d'une statuaire symbolique et décorative.

Or, le symbolisme n'est-il pas un continuateur plus recueilli du romantisme? Après Wagner, Ibsen : mais toujours la profonde intuition du Nord. Et l'obscur poète de Solness le Constructeur n'at-il pas abandonné les légendaires Guerriers d* Upsai pour noter par vastes métaphores le hautain frissonnement de la vie ? Vallgren admire Ibsen ; à son nom prononcé les yeux pâles de l'artiste se

(x) Stendhal.

(2) Victor Hugo (Contemplations, XXI) t

« La musique est dans tout, Un hymne sort du monde» »

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colorent. Et n'étaient-ce point déjà les mêmes secrets qu'allait pressentir l'aïeul Obermann en traversant l'automne poignant d'un Fontainebleau romanesque? La palette des paysagistes de i83o ne détaillait-elle point déjà les gammes les plus musicales de la peinture? Leur volupté s'abreuvait de larmes. Bon gré malgré, de même, nos jeunes néo-classiques se rattachent à M. Ingres : les mots vieillissent plus vite que les choses.

Mais Vallgren n'est pas un romantique de parti-pris qui chercherait à insinuer, comme Préault, du pittoresque dans la sculpture pour embêter l'Institut. Vallgren est un instinctif: ainsi Ta dénommée justement Fernand Weyl en lui opposant la séduction réfléchie du bourguignon Dampt, dans sa belle galerie commencée des Artistes de l'âme (1) ; et, entre parenthèses, j'ajoute que la matière sem^ ble épuisée, après le poétique portrait de notre confrère, après l'étude sagace de M me Léonie Bernardini, après les notes vives de Camille Mauclair (2), sans parler des sympathies documentées de MM. Hugues Le Roux et Gustave Larroumet (3), des pressentiments plus aigus de Baudelaire et de Stendhal, ce dernier féru de Michel-Ange abrupt et fort, rêvant une sculpture d'expression pour l'opposer à la muette eurythmie des anciens (4). Oui, Vallgren est un instinctif: et ce qui fait la santé de l'instinct, c'est sa franchise. Vallgren devint sculpteur parce qu'il était né simple ; la subtilité de son art provient de la subtilité du ciel natal. En lui l'inspiration germe imprévue, comme une de ces fluettes fleurs sauvages qu'il adore. Ce n'est nullement par cabotinisme servile de révolutionnaire théoricien qu'il désavoue le froid enseignement de l'Ecole pour aller droit à Rodin, le plus paradoxal des maîtres-dompteurs de pierre : dès la jeunesse, l'ombre l'étreint, la vie l'émeut, la pensée l'obsède, le mystère lui parle : et il va droit aux profonds, aux vivants, aux penseurs, aux mystérieux. Le réseau contemporain des baudelairiennes correspondances s'est tissé naturellement dans son cerveau de poète où s'épanouira le songe de Hilde. Ibsen et Rodin l'ont formé : en art encore, on est toujours fils de quelqu'un. Mais le moi du Nord ne rejette l'entrave de toute scolastique formule que pour s'épancher spontanément, à sa guise, en liberté souveraine. Au strict point de vue du rhythme, la méthode semble hasardeuse : d'abord, la sculpture n'est-elle un art matériel entre tous, qui ne peut exprimer par quelques mouvements harmo-

(1) VArt et la Vis, mars 1894; cf. V Ermitage % mars 1895.

(2) La Cocarde, décembre 1894-janvier 1895 : chroniques.

(3) Le Journal, du 22 avril 1894. ; cf. le Temps, mai-juin 1895.

(4) Fragment pris par Gustave Geffroy pour épigraphe à son étude sur Rodin (18S9).

nieux que des idées élémentaires ? Et puis, en divorçant avec la tradition l'art moderne court dans là nuit pâle au-devant de tous les écueils : au nom du Beau, les Grecs furent les seuls artistes et nous ne sommes que leurs ombres (i), esthétiquement l'histoire de l'art a connu son-apogée sur les pentes de l'Acropole, et les fervents impitoyables du Midi noblement naturaliste traiteront peut-être de barbares (2) les rêveurs du Nord qui s'aventurent dans l'ombre avec Solness « pour essayer quelque chose de grand ».

Mais la nuit vague a son angoisse ravissante, la liberté périlleuse est une irrésistible sirène, le Nord charmeur murmure au-dessus du Midi limpide, l'âme du siècle est manichéenne, et, auprès du fronton de Y art robuste et beau, — plus avant que lui, qui sait ? — Solness, je veux dire Vallgren, rêve en son âme loyale la tour d'ivoire d'une poésie merveilleuse.

La ligne a tout dit : qui surpassera Phidias ? mais la vie, l'intime inspiration de la souffrance vécue est un livre ouvert sans trêve ; l'art pour l'art se mira superbement aux ondes taries maintenant du Céphise et de l'Ilissos : mais l'art pour l'âme commence à peine ; serait-il défendu à l'artiste ému d'interroger l'occulte à ses risques et périls ? Sur les frises et les métopes des mythologiques sanctuaires, la Beauté plastique fut un divin moment ; elle s'y posa comme une divine clarté vers laquelle remonte encore l'harmonieuse prière des rares pèlerins de l'Acropole méconnaissable : mais tout passe, même l'éclair du Beau, et, sur les sentiers ombreux de l'Expression, près des ruines mystiques, il y a sans doute des trésors à découvrir ; quel aventurier partira pour l'aventure ? De même que la doctrine romantique de l'architecture, au temps lointain de Viollet-le-Duc, magnifiait la cathédrale au détriment du Parthénon, de même l'homme du Nord préfère spontanément à la chair insolente de YAnadyomène la. morbidesse plaintive d'Ophélie : Shakespeare toujours, comme en l'adolescence de Heine, de Delacroix et de Berlioz. Dans l'art des anciens jours, le signe est si parfait qu'il en fait oublier la chose signifiée : le poème sculpté des crépuscules modernes veut rivaliser avec l'immatérielle transparence des littératures subtiles. Les genres se brisent, les arts empiètent les uns sur les autres, la synthèse triomphe.

Mais voilà de bien grands mots et de bien grandes ombres pour rédiger le passeport du Finlandais Vallgren, brouillé de longue date avec les péristyles classiques qui semblent maladroitement

(1) C£. nos Antinomies de l'Art actuel (V Ermitage de décembre 18^4).

(2) Fénelon, La Bruyère jugeaient ainsi l'art gothique ; cf. les opinions classiques de l'Ecole romane.

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dépaysés sous son ciel. Jadis, c'était l'influence latine qui prolongeait l'antiquité sous la brume hyperboréenne : aujourd'hui, représailles latentes, c'est l'âme vague du Nord qui fascine Paris ; Don Juan s'est engoué de la sylphide : mais, en dépit des snobs

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents, Peuple caméléon , peuple singe du maître, —

le plus fier hommage à un franc artiste, c'est de l'admirer sans l'imiter ; n'imitons de Vallgren que son indépendance qui n'emprunte à Rodin que certaines entrées en matière pour lui laisser intact son farouche désir de grandeur : même la Cheminée monumentale, image de la flamme et de la vie, respire l'intimité qui s'attriste ; du légendaire pays des Elfes, le voyageur semble avoir ramené captives d'exquises figurines qui, sœurs douloureuses de l'abeille antique, recèlent une grande âme en un petit corps : telles sont les Pleureuses, formes tragiques au bord des urnes frustes ; dans la blancheur de l'atelier froid, à l'abri d'un Kam, géant sinistre, à l'ombre d'un Christ blême, c'est toute une nécropole hantée de petites ombres éplorées, mères, veuves, filles, amantes, enlaçant des urnes jalouses, sanglotant par la voix des lignes dans la sombre matière diaprée comme le jaspe. Plus loin, c'est la dure vie sous un aspect moins enveloppé : la pauvre marchande de bouquets fanés que l'avilissante misère écroule sur une borne, la mendiante noire du pont de Biscaye, moyen-âgeuse et rigide en plein soleil, les bigoudines coquettement burlesques de Loctudy (Finistère), les types lugubres ou bouffons que l'observateur a fixés dans la glaise, tel un dessinateur qui ne retient que le contour. Frappez ensuite mystérieusement avec le si délicat Marteau de porte (1), et, plus fortunés que la frêle Illusion de bronze rougeâtre à la natte slave, à l'étroite robe flottante, aux bras amaigris de désespoir, vous pénétrerez par la sympathie dans cette intérieure cité du rêve réalisé, dans une moderne Tanagra suggestive et vague que n'habitent point les belles courtisanes aux beaux gestes loués pour le banquet ou pour le deuil : mais, promesse d'avril, une nymphe marmoréenne s'éveille avec l'âme fleurie des perce-neige. Et Vallgren symbolise ingénument la destinée par une svelte vierge éclose d'une fleur. La candeur savante de ses intentions cachées n'abolit jamais le souci du caractère, parent du style ; le type slave imprime à la forme son virginal sourire; et, sous la mélancolie délicate de l'œuvre, se retrouverait facilement la bonhomie fervente du poète qui faisait hésiter d'abord sur son identité une Américaine pédante déroutée par l'ac-

(1) Salon de 1894 (Champ-de-MarsJ; objetsM'art).

cueil riant, la main pleine, Paspect viril, les prunelles naïves et les joues roses. Le sensualiste éthéré de la Consolation, le portraitiste vibrant de M* e Second- Weber n'est pas un élégiaque de five o'clock. Vallgren est deux fois exquis : car il est assez poète pour rester simple. Mais ses apparitions fumeuses aux patines savantes me rappellent toujours ce tableau du Journal desGoncourt : Gambetta l'homme politique prenant en pitié Daudet, le Petit Chose, qui s'attendrissait sur la joie pittoresque d'un beau papillon rafraîchi par la rosée cristalline d'un arrosoir municipal : je gage que Vallgren eût pris parti pour l'insecte et son défenseur...

Ainsi pense la comtesse Viviane — et les âmes nuancées avec elle*

Raymond Bouyer.

Paris, 10 octobre 1895.

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Poiar être

iERS aucun lit d'herbe qui les attende, Vers rien, et vers le ciel vert du courant Les poissons verts sans bruit nagent en bande Sous le fleuve dont Veau large va lentement,

Vers nulle voix dont V appel les émeuve, Les poissons verts, les poissons jamais las De refouler le vaste cours du fleuve, Qu'ils ne remontent pas !

Ilp vont sur place, ils se meuvent cent mille, Leur peuple en peine s 1 épuise impuissant, Leur multitude en marche est immobile.

Le cours de Veau qu'ils remontent descend.

Vonde qui passe emporte leurs efforts. Leur route va, que du jour vitrifie.

C'est à ne pas Bouger plus que des morts Qu'ils dépensent leur vie.

Leur firmament sardonique se plisse A quelque rive. Un grand murmure d'eaux Bruit par toute la masse- qui glisse Sur les écailles de leur dos.

Des débris voguent vers eux. Une anguille Parfois les croise avec rapidité.

La nuit végète autour de leur flottille, V abîme en fleur tisse V obscurité.

Midi rayonne : ils vont dans la IwMr En proie au jour que V ombre leur traduit.

Un crépuscule en l'autre morde meurt :

Ils nagent sans trêve à travers V interminable nuit.

Sous une température éternelle, L'été, Vhiver, images infléchies, Muets, obscurs, d'un vouloir parallèle Ils palpitent des nageoires et des branchies.

A chaque souffle ouvrant leur bouche toute, Vidant le feu de leur regard sans tain, Ils vont pâmés, ils vont buvant leur route, Toute Veau de leur destin.

Les oiseaux lourds sous un plafond d'écume (Mais Pair n'a pas d'immobiles oiseaux) Fendent, visqueux, des clartés de bitume, Sous eux sans fin s'affolent les mêmes roseaux.

Au devant d'eux, lividement, Veau glauque!

Emeraude dont Veau coule à vau l'eau.

L'herbe aquatique, le silence rauque ; L'eau !

Il leur descend de quoi paître sur place.

Ils ne voient rien qu'un soir mat devant eux, Ils vont ouvrant une gueule vorace...

Des sources, des entrailles de tous lieux,

Des prés, des monts, de la forêt obscure, De la fontaine où se mire l'air nu Jaillit contre eux l'effort de la nature, L'inévitable cours de l'inconnu.

Ils peinent vers l'inaccessible source, Pour soulever le linceul du Néant.

S'ils se lassaient de l'inutile course, Ils seraient roulés vers leur mort, l'Océan.

Ils vont pour être en face de leur fleuve, Comme des hommes, et non pour aller.

Leur douteuse âme a le fleuve pour preuve.

Etre, pour eux, c'est ne pas reculer.

Car leur raison de vivre, c'est de tendre.

Ils se contemplent dans l'effort qu'ils font, Ils vont sans voir que Vonde et sans l'entendre... Ils ne bougent : ils vont !

Adrien Mithouard.

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