‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 7 sur 150 · ANTIQUES TANT DE MARBRE GOMME DE BRONZE · texte numérisé non relu

ANTIQUES TANT DE MARBRE GOMME DE BRONZE

LA STATUE D'ORPHEE (i)

n la montaigne d'Hélicon y avoit un plaisant bosquet ombrageux, ou les muses avoient de coutume de s'assembler le long des canaux de la rivière d'Olmée, et la fontaine sombre de Pégase. Là tout auprès de ces déesses estoit la statue d'Orphée fils de Calliope : tresbelle à veoir : carie bronze avec l'industrie dont il estoit élabouré luy avoit acquis ceste beaultélà : par Pagreableté du corps dénotant la gentillesse de l'esprit : orné au reste d'une coifleure à la Persienne brochée d'or, qui du hault de la teste se relevoit encontremont en se soustenant toute droicte : et sa Juppé s'estendoit des espaules jusques aux pieds, bouclée sur la poitrine d'une riche estrainte d'or : sa chevelure estant au reste si cointe et si gentille qu'elle monstroit je ne sçay quoy comme de vif et respirant qui decevoit l'apprehention de la veue, par ce qu'esbranlee des ondées du vent elle proprement sembloit se mouvoir : dont partie s'espandant le long des espaulles, triomphoit là de voltiger, et partie se reforchant sur les sourcils, illustroit les clairs estincellements de ses yeux. Sa chaussure d'aultre part reluisoit d'un bel or bruny : et son manteau voilant à l'abandon descendoit sur le col du pied, il tenoit au surplus es mains une lyre qui en ses tons égalloit le nombre des Muses : car le bronze distinguoit les chordes, et diversifiant l'imitation de chacune s'accomodoit à la variété de leurs divers changements, si que peu s'en falloit qu'au son des tons le métal mesme ne résonnast. Or en la base qui estoit sous ses pieds le ciel n'y estoit pas figuré, ny les Pléiades qui incisent l'air, ny les tornoiements de l'ourse, qui ne se va point plonger dedans l'Occéan, ains toutes sortes d'oyseaux estoient là ravis en l'admiration de son chant et toutes les bestes sauvages qui repairent parmy les montaignes: et autant de poissons qui se paissent dedans les plus escartez destours de la mer, le cheval au lieu de bridde et de licol estoit là retenu de la doulceur de sa musique : et le beuf ses paccages abandonnez escouttoit attentivement le son de sa lyre : et le félon du naturel des implacables lyons se ramollissoit à

(i) Dans notre chronique des poésies, nous parlons du livre, où nous avons trouvé cette description. Ici même, nous publierons encore plusieurs pages de ces Tableaux de Philostrate, Statues de CalUstraie, Héroïques et Annotations sur iceux t par Biaise de Vigenère, Bourbonnois. — L. des R.

ceste harmonie : vous eussiez dit mesme que les fleuves cizellez au bronze s'escoulloient de leurs vives sources à ceste doulce mélodie : et que les flots de la mer se haulsoient à la volupté qu'ils en parcevoientles pierres aussi touchées de ce chant musical d'Orphée, voire tout ce que la terre produist, chaque chose en son opportune saison y accourir de leurs propres demeures et sièges : néanmoins il n'y avoit rien qui sonnast, ne qui esmeut harmonie quelconque de ceste lyre, ains c'estoit l'artifice qui es animauux demonstroit le plaisir qu'ils prenoient aultour de ceste si bien accordante musique, et faisoit apparoistre au bronze leurs insensibles délectations, et l'agréable resjouyssance redondant à leur imaginaire sentiment qui occultement s'en manifestait.

Annotation

En la montaigne d'Hélicon. — Elle estoit en la Phocide, près du goulphe de Crissee, exposée au Septentrion selon Sirabonauç* nonguères loin de Parnase et d'une pareille haulteur et circuit, Vune et Vautre consacrées à Apollon, et aux muses. Elle fut ainsi appelée d'Hélicon frère de Citkeron qui se combattirent là corps à corps ; fo'rt fertiUau reste, et abondante en bonnes herbes, dont il ne s'y en trouve une seule de nuisible ny venimeuse, selon que met Pausanias en ses Béotiques. Il y a aussi quelques rivières de ce nom, de Vune desquelles a esté fait mention après le mesme Pausanias au tableau d'Orphée. Quant à celle d'Olmee, elle descent de ceste montagne ou elle prend son origine.

En la base le ciel n'y estoit pas figure etc.. — Cecy est dit à Vimitation d'une gentille et gaye Ode d'Anacreon addressant à Vulcain, pour luy forger un gobellel 7 ou le ciel ny les estoilles ne soient pas figurées, ains sonfavorit Baihyllus foullant la vendange avec Bacchus et Cupidon. Que nous avons icy tornee vers pour vers : et en aultant de syllabes sans contrainte aucune :

Vutcain prends moy.de V argent Et le bats sur ton enclume.

Non pour en faire un harnois Car qu'ay je affaire aux batailles ?

Ains un profond gobellei Le plus qu'il sera possible :

Et cizelte tout aultour Non tes chariots, et astres, Ny le fâcheux Orion :

Qu'ay- je affaire des Pléiades :

Ny au luisant Bootes l Mais une vigne et des grappes, Et V amour et Bathyllus, Quifoullent ceste vendange Avec le gentil Bacchus.

Biaise de Vigenère, Bourbonnois.

Page 1