MENUES PENSÉES CARNAVALESQUES
iette folie originelle qui se manifeste par l'usage du masque, des déguisements, des guenilles et de la licence, est-il un peuple qui en soit exempt ? Ne trouvons-nous pas chez toutes les races du globe des témoignages divers mais frappants de ces dérèglements chroniques ? La fête du fou est vraiment celle de l'humanité et le carnaval est le souverain du monde.
Observez bien un peuple en Carnaval, a-t-on dit, et vous aurez sa véritable mesure. Rien de plus vrai ; de la façon dont se travestissent et s'amusent les jeunes gens d'une nation, on peut tirer d'infinies déductions sur les caractères et les mœurs de cette nation. Le Carnaval italien est criard, batailleur, assourdissant, en Angleterre il tourne à des excentricités spleenétiques , en Belgique il apparaît lourd et plus bruyant que gai, en Allemagne il est pantagruélique et sensuel, en France il se montre plutôt léger et licencieux. Le chicard, le flambard, le titi et le débardeur sont bien ses héros qu'on n'a pu encore remplacer, bien qu'ils aient disparu.
De toute la mascarade antique, arlequin, polichinelle, matamore, cassandre, il ne nous reste plus que le pierrot pour incarner aujourd'hui nos rêves et nos fantaisies. Pierrot est devenu bien français, est demeuré bien moderne; sa fine tête poudrée où se traduisent sans obstacles toutes les subtilités de l'expression, toutes les malices de l'esprit et aussi toutes les consternations de l'âme a été merveilleusement comprise et adoptée par l'art contemporain.
Pierrot a ses peintres, ses poètes et ses musiciens. Il est devenu l'interprète favori des chantres de l'Amour. C'est le seul grand personnage qui ait échappé avec grâce au bas mufflisme de la comédie journalière.
J'ai encore dans l'oreille le bruit des anciens cornets à bouquin 1 C'était un glas brutal, affreux, rauque, déchirant qui mettait l'âme en deuil et répandait partout un mélancolique effroi, une vague terreur, une angoissante détresse. Il semblait que le plaisir y hurlât sa plainte de désespérance, de solitude et de fatigue !
A quoi sert de nous vanter les folles gaietés des Carnavals défunts? Un contemporain de Mylord l'Anouilh écrivait, il y a cinquante ans, sur son carnet de Lion : «Triste plaisir de prostitution masquée ; ni esprit d'à propos, ni sel attique, ni intrigues, néant absolu. On bâille à l'Opéra jusqu'au souper, on s'engueule dans la rue jusqu'à l'enrouement. » Plus ça change, plus c'est toujours la même chose ! Gavarni et Daumier nous auraient-ils monté le coup !
Oh ! cette foule des Jours gras ! cette ioule avide de rires et de couleurs, cette foule assoiffée de distractions qui se bouscule» s'écrase, s'achemine par masses grises sur les trottoirs des boulevards, curieuse des moindres oripeaux, amusée par les plus futiles incidents, cette foule décidée à voir quelque chose et qui se promène avec l'hébétude de la joie attendue, c'est bien en ces jours vides d'attractions pour elle qu'on la peut juger dans son enfantillage, son inconscience, sa sottise même, et qu'on comprend qu'il lui faut, tôt ou tard, un César pour lui donner des spectacles, des revues, des défilés... et non pas des scandales.
Les cours d'assises... ces arènes modernes où l'on traîne quelques maigres figurants martyrs, lui suffiront-elles longtemps ?
Octave Uzanne.
L s Apparition
;lle est debout en ma mémoire Ainsi qu'un mirage soyeux Dont la moire Tremble au ras des horizons bleus.
Et forme fuyante, fantôme.
Dont mes doigts ne peuvent saisir Un atome.
Elle se rit de mon désir.
Car quelle est-elle ) je l'ignore.
Est-elle d'ailleurs ou d'ici ï Faite d ] ivresse ou de souci ï Faite de nuit, faite â aurore )
Fut-elle au matin de ma route
V hôtelière du bon logis )
O vieux souvenirs assagis,
Elle se lève sans doute
Du fond de ma vie en déroute ;
Et par les chemins,
Au hasard des chaumes ',
La fraîcheur de ses jeunes mains
Aux gestes câlins
Me versa jadis la pitié des baumes,
i S 8 L'ERMITAGE
Est-elle au contraire l'Espoir)
Image d'abord indécise
Qui sur un fond noir
Accourt, se fige et se prêche ;
Et viendra-t-elle quelque jour,
Tangible et fier e,
Sur ma paupière
Mettre la douceur d'un baiser d'amour )
Avenir qui chante ou passé qui pleur e t
Oui, mirage qui tremble au vent
Suivant le rêve décevant
De l'heure,
Vient-elle d'arrière ou d'avant)
Tendu vers V ondoyant emblème,
Je reste souffrant du vague problème.
Applique, ô mon triste corps,
Aux besognes servîtes
Des villes,
Applique ta peine et tes efforts.
Vers l'Apparence éihérée Mon âme s'est évaporée.
Les Peupliers
ù coure^vous) Vers quelles voies De triomphatrices joies Vous en alle%-vous t peupliers )
Vers quels bonheurs publiés Par les claironnants murmures Des fatidiques ramures )
Dites, dites si le vent Dans vos branches
LES PEUPLIERS î$9
Chante un destin décevant Ou des allégresses franches ï
Il m! en souvient. — Pèlerins,
Sur les routes Manches,
Au départ des gais matins,
Ce chant que nous entendîmes,
Le front levé vers vos cimes, —
Ivresse d'oiseaux jolis.
Joyeux trilles, friselis,
Mystérieux hallalis, —
Nous y crûmes , nous y crûmes.
Doux aveux et tendres voix,
Promesses des bois,
Cantilènes
Dont la gloire emplissait tes plaines,
Illusions d'autrefois,
Nous y crames, nous y crûmes.
Or voici, grands peupliers, Sur notre vie en décombres, Sur les espoirs oubliés De nos cœurs humiliés Lentement tomber les ombres.
Vos sèves avaient menti :
Le fil ténu de nos songes Na tissé que des mensonges Et le bonheur est parti*
Antoine Sabatier.
tous aimons à retrouver dans une œuvre courte et condensée la personnalité tout entière d'un auteur coutumier de longs ouvrages j nous aimons à sentir tout Flaubert dans Un Cœur Simple, tout Leconte de Lisle dans Le Parfum impérissable, tout Baudelaire dans La Mort des Amants, et M. Brunetière tout entier dans la conférence qu'il prononça à Besançon le 2 février de cette année, devant un auditoire de jeunes gens catholiques, pour se reposer de ses travaux nombreux et savants sur l'histoire, la philosophie, la grammaire (i). — Dans cette conférence, il traite de la science, de la musique, du droit. commercial, du théâtre, de la religion, de la peinture, du socialisme, avec une compétence presque égale, non avec la minutie d'un spécialiste, mais avec les vues larges d'un métaphysicien de race, l'ouverture d'esprit d'un disciple de Cousin, le coup d'oeil sûr d'un aigle meldois et ce style inimitable dont nous allons parler d'abord.
M. Ferdinand Brunetière, directeur de la Revue des Deux Mondes, professeur de l'enseignement supérieur, membre de l'Institut, connaît peu la langue française, qu'il n'étudia que dans une période de formation (xvn e siècle) et dans un seul auteur. Incapable d'exprimer une idée précise, il semble ignorer la valeur des mots. Il n'a pas le sens de l'euphonie : « Car, dit-il, dans quelque logomachie que Von prenne après cela plaisir à s'embarbouiller, s'il y a vraiment une science de la morale et une science de la métaphysique, il y a donc dans la nature quelque chose qui la dépasse. » La nature ? la métaphysique ? la science? la morale? la logomachie? C'est probablement la nature, M. Brunetière n'ayant pu manquer cette occasion de placer un jeu de mots grec compliqué d'une bévue philosophique. Que peuton penser de cette autre phrase : « il avait méconnu quelques-uns des besoins essentiels... et que nous pouvons vivre, etc. » ? Parfois l'erreur est imperceptible, la phrase, correcte dans son ensemble, a l'air de ne
(i) Journal U Temps, 4 février 1896.
pas l'être : « les besoins que la nature, loin de les combler, ne soupçonne pas », — phrase excusable chez un étranger instruit, non chez un académicien.
Le style de l'éminent critique peut se caractériser ainsi : recherche de l'expression vicieuse ; oubli de l'esprit de la langue et du sens propre des mots ; abus des conjonctions et des fausses relations ; obscurité dogmatique ; galimatias triple.
Voici les idées profondes que nous trouvons sous cette forme revêche :
M. Brunetière, qui ignore ce qu'est la science, sans mieux connaître la philosophie, qui ne sait d'ailleurs rien d'autre si ce n'est des détails inédits sur la cuisine littéraire du xvn e siècle, définit le positivisme d'une manière inexacte, parce qu'il le confond avec le matérialisme ; ce qui lui permettra de reprocher aux positivistes leur manque de conclusions, aux matérialistes leurs conclusions téméraires, ou parfois le contraire.
A ce matérialisme-positivisme, l'éminent critique oppose l'idéalisme, qui n'est pas celui de Kant ou de Berkeley, mais un certain spiritualisme opportuniste, une croyance sans foi à un être supérieur qu'il nomme en latin (par pudeur ?) Deus absconditus — comme la lune, aurait ajouté Verlaine.
Cette doctrine (?) se manifeste, paraît-il, dans la science, dans l'art, dans la politique : un discours en trois points suit, hélas 1 pour le prouver.
Quant au premier point, M. Brunetière réchauffe son encyclique : « Vox clamantis in deserto... » sur la faillite de la science. Tout d'abord la méthode positive est définie et critiquée; puis il est expliqué que la science, après nous avoir promis : i° des conclusions générales ; 2° une loi morale ; 3° la satisfaction des besoins du cœur ; — n'a pas tenu ses promesses ; il est enfin établi par les circonstances ambiantes que la méthode positive, ou le positivisme (c'est la même chose pour M. Brunetière) sont en décadence. Nous suivons l'ordre du discours.
Littré et Claude Bernard avaient créé dans la méthode expérimentale une méthode active, intéressant l'intelligence et la volonté; M. Brunetière n'y voit qu'une passivité; la méthode expérimentale d'après lui, consiste à noter des températures sur un calepin. C'est, paraît-il, ce que fit Pouchet, que nous croyions tous responsable d'une hypothèse hardie sur la génération spontanée ; par contre, M. Brunetière félicite Pastetr de ne pas se fier à l'expérience quand
i62 L'ERMITAGE
les faits contredisent ses idées préconçues ; autant vaudrait le louer d'avoir détruit en cachette, dans les matras où ils s'étaient formés spontanément, les animalcules anti-cléricaux. M* Brunetière parle des théories grandioses de Claude Bernard, Pasteur et Darwin, oubliant que les principales théories de Pasteur sont aujourd'hui modifiées, par exemple en ce qui concerne le mécanisme pathogène des bacilles, et que son mérite principal est d'avoir appliqué avec génie la méthode positive ; oubliant que Darwin a établi sa théorie peu à peu, allant toujours du particulier au général ; qu'il eût comme gloire d'ouvrir un ordre particulier d'études et qu'il laissa des conclusions importantes à tirer ; oubliant que Claude Bernard, en dehors d^s théories très spéciales, a surtout laissé cette méthode expérimentale, reine de la science actuelle, sur laquelle croyant servir Claude Bernard, le directeur de la Revue des Deux Mondes lance un pavé inconsidéré.
A ce moment la science est réduite, d'après M. Brunetière : « à une constatation pure et simple et comme qui dirait à une statistique de faits » (colonne I, alinéa VI, lignes 5-6). Le thème se modifie soudain : « Nous leur demandons... si l'état de leur science autorise quelques-unes des conclusions qu'Us en tirent, » (colonne Iï, alinéa III, lignes 7-9). M. Brunetière pirouette sur ses talons rouges ; caractérisée d'abord par l'absence de conclusions et de dogmeSj la science positive l'est maintenant par ses conclusions téméraires et ses dogmes subversifs. Puis l'inconnaissable et le connaissable sont impitoyablement mélangés. Pouchet, qui se bornait tout à l'heure à une statistique de faits, émet une théorie naturellement métaphysique sur l'origine de la vie ; Buchner étudie deux entités métaphysiques, Force et Matière ; voilà pour l'inconnaissable. — Mais la descendance simiesque de l'homme peut se contrôler (Pitkecantkropus erectus) et devenir un jour aussi sûre que la bataille de Marathon. Voilà la première promesse non tenue par la science ; elle ne donne pas les conclusions qu'elle avait promises, ou bien elle les donne et elles ne plaisent pas à la Revue des Deux Mondes ; ce point est obscur dans la conférence de réminent académicien.
Seconde promesse non tenue : la science ne nous renseigne pas sur les faits moraux. L'argumentation destinée à le prouver est très claire. C'est sous la forme enthyménique un cercle vicieux compliqué d'une pétition de principe : « Les faits moraux ne sont pas objets de science — (majeure sous-entendue) — donc la science ne s'occupe pas des faits moraux. Est-il prouvé que l'histoire, la sociologie, l'histoire des religions, les sciences philologiques, ne soient
pas objets de science ? C'est alors que s'intercale la belle phrase où M. Brunetière s'embarbouille dans une logomachie; Voltaire aime les métaphores qui peuvent se peindre. Mais la morale î s'écrie l'éminent philosophe. La science ne nous dit pas le sens de la vie. Cherchez le sens de la vie! cherchez d'abord ce que signifie ce flatus vocis renouvelé d'Octave Feuillet, le sens de la vie ! Quant à la morale, la science est aussi capable d'en donner une que la religion (morale sans obligation ni sanction ; morale évolutionniste) et aussi incapable de la faire suivre. L'étude de l'Être donnera aussi peu l'idée du devoir qu'un fraisier des citrouilles ou la logomachie stérile d'un ignorant des critiques intelligentes. La morale est individuelle, par conséquent impossible à enseigner : aucun savant, aucun prophète ne peut se glorifier d'avoir guidé l'humanité. Peutêtre M. Brunetière, l'éminent exégète, croit-il que la morale chrétienne ne s'est pas formée des aspirations et des rêves accumulés de plusieurs siècles, mais dans un bourg de Galilée — a priori, soudain !
Troisième promesse non tenue : la science ne satisfait pas notre amour pour certaines conditions extérieures de rites, de représentation, de pompe, toutes choses qui ne sont d'ailleurs pas essentielles à la religion. A propos de la religion positive de Comte, M. Brunetière nous fait remarquer que le fondateur du positivisme n'a pas fondé le positivisme, puisque son positivisme n'est pas celui de Littré. — Plutarque parle aussi de Demetrius Poliorcète, qui n'était pas aussi grand que son père parce qu'après tout son père n'était que son oncle !
Voilà les trois grandes promesses non tenues par la maison de commerce Cl. Bernard, Littré, etc., qui ne donne à ses créanciers — vous ou moi — que 25, 5o ou j5 0/0 (dit M. Brunetière) de ce qu'elle n'avait pas promis, puisque ni Descartes, ni Condorcet, ni même Renan, ni surtout M. Brunetière n'ont le droit de parler au nom delà science positive. Que reste-t-il de tout ce verbiage ? N'existet-il pas de métaphysique et de morale en dehors de la religion ; ne peut-on pas être un honnête homme sans connaître le sens de la vie et sans même savoir ce que cela signifie? Ne peut-on admirer une cathédrale du xm e siècle sans aller à la messe, ou entendre au concert la belle musique religieuse qu'on ne chante même pas dans les églises ?
Non satisfait de Pentymène-pétition de principe de tout à l'heure, M. Brunetière conclut brillamment son premier point par un syllogisme à mineure pivotante. Comme il a remarqué dans l'histoire de la philosophie que l'idéalisme se termine toujours par le mysti-
cîsme (« on a presque toujours pu l'excès de l'idéalisme tendre vers le mysticisme et s'y confondre ») il en infère, voyant aujourd'hui le développement du mysticisme (magisme, occultisme, néo -bouddhisme), que nous sommes arrivés à la dernière période de l'idéalisme — sans doute ? Que vous" connaissez mal l'éminent philosophe ! Non : que la réaction idéaliste va commencer. Quand on ne sait pas combattre avec des idées, il faut savoir combattre au moins avec des mots. ïl est beau d'appeler la logique une logomachie stérile, mais le manque de logique est, on le voit, non moins « embarbouillant ». L'excellent homme qui enseigna la logique à M. Brunetière doit frémir s'il vit encore. Sur ce coup de maître, l'éminent logicien redescend des hauteurs de la philosophie générale, où nous étions si bien ; rassurez-vous, il va parler de l'art !
Est-il vrai que la poésie, que la musique et l'architecture, que la sculpture et la peinture soient affligées d'une renaissance idéaliste ? Encore faudrait-il savoir, puisque l'idéalisme consiste à croire en Dieu, comment l'architecture qui croit en Dieu se distingue de celle qui n'y croit pas. Appellera-t-on un mouvement idéaliste la Renaissance de l'Architecture française sous Vitet, Mérimée, Lassus, et surtout Viollet-le-Duc, mouvement contemporain du mouvement positiviste, dirigé par des hommes dont deux au moins étaient athées ? M. Brunetière voit-il l'architecture idéaliste dans la nouvelle Sorbonne, qui procède du xvnr 3 siècle, ou dans la Galerie des Machines 1 Ce point important n'est pas effleuré par la plume ansérine de l'éminent critique ; nous lé regrettons.
Nous ne regrettons pas le fin paradoxe où il démontre que la transformation musicale qui consiste à substituer à la symphonie pure, parlant à la seule intelligence et agissant sur l'idée principalement, un drame musical vivant, introduisant au plus haut degré dans la musique les passions humaines, — transformation qui apparaît d'abord comme une marche de l'abstrait au concret, de l'idéal au réel, est, au contraire, un progrès vers l'idéalisme. Oui, Wagner, cet autre athée, est moins humain, moins ressemblant, moins immédiat que Bach, Beethoven ou Schumann. Pour le prouver, M. Brunetière oublie Bach, Beethoven et Schumann ei suppose qu'avant Wagner on n'a écrit que de la musique d'opérette, la seule dont il parle avec compétence. D'ailleurs ces mots musique idéaliste n'ont de sens que pour un sourd.
La poésie est ensuite attaquée, et avec elle la littérature. M. Bru-
netière ne nous rappelle pas ses découvertes diverses. Il a jadis, comme tout le monde s'en souvient, démoli et ruiné la gloire surfaite de Victor Hugo ; il a stigmatisé les inepties de Baudelaire, homme immoral, écrivant des vers débauchés dans une langue obscène ; il a sapé la renommée de Leconte de Lisle, qui a plagié Lamartine et fait des vers trop précis ; il a rasé la gloire de Flaubert, bourgeois égoïste et artiste vaniteux qui écrivait des romans comme le percepteur Binet tournait des ronds de serviettes et qui n'a produit d'ailleurs que des œuvres manquées, excepté peut-être M me Bovary; il a, à diverses reprises, flétri Taine, Renan, Courbet ; il a enfin, pour ennuyer M. Emile Zola, écrit un article où, paraissant vanter nos jeunes écoles littéraires, il déclarait en terminant les vers de MM. Mallarmé, Vielé-Grifnn etc., trop ridicules pour pouvoir être cités dans la sacro-sainte Revue. Incapable d'apprécier le talent, dans quelque école qu'il se trouve, il va dénicher à l'appui de sa thèse un théâtreur, qui n'est ni écrivain, ni penseur, ni artiste, et dont la mon même fut ridiculisée par le zèle inconsidéré de ses hiérodules. UEtrangère } voilà, messieurs, le chefd'œuvre de la réaction idéaliste.
Pour la sculpture, M. Brunetière la passe sous silence ; ses exposés manquent de généralité. La sculpture spiritualité de Simart coïncide avec le mouvement positiviste. Partout on sent la sculpture plus réaliste, pleine de passions ou d'idées; Rodin, Bartholomé, C. Meunier, je cite nos plus illustres sculpteurs, ont tous trois cette tendance bien contraire à la tendance spiritualiste.
M. Brunetière essaie enfin de compromettre M. Puvis de Chavannes. Il est monotone de relever ses erreurs ; il néglige toute l'école du plein air, il méprise Courbet et Ribot ; il met dans la peinture du maître de la fresque moderne, des intentions religieuses qui n'y sont pas. Il le félicite de peindre sainte Geneviève sans lire Augustin Thierry; mais alors, pourquoi M. Puvis de Chavannes est-il allé dans la plaine de Nanterre ; pourquoi a-t-il dessiné ses figures d'après des modèles ? De ces querelles fatigantes, il résulte les points suivants :
L'architecture idéaliste (et cette dénomination est à peu près absurde) va de 1840 environ à 1875.
La musique idéaliste (si on continue à admettre ce vocable dénué de sens), ne serait guère représentée que par J. S. Bach (1685-1750).
La poésie idéaliste a oublié de se manifester. Il y eut des poètes de génie; M. Brunetière les méprise. Il appelle Leconte de Lisle,
i66 L'ERMITAGE
qui fut un esprit éminemment religieux, un positiviste. Alexandre Dumas n'est ni poète, ni écrivain, ni penseur.
La sculpture idéaliste est représentée par Simart (1806-1857).
La peinture philosophique est représentée par Chenavard (1808- 1895) qui était républicain et athée.
Ces dates rendent peu probable la théorie de l'idéalisme envahissant les arts. M. Brunetière aurait-il en vue M. Joséphin Péladan?
Appliqué aux questions sociales, l'idéalisme vrai, celui de Kant par exemple, mène à l'anarchie, par la prépondérance de l'individualité et par la supériorité de la loi intérieure sur la loi extérieure.
L'idéalisme de M. Brunetière n'est rien; il ne mène donc à rien, sinon à Rome. ïl mène à des encouragements vagues distribués aux socialistes, chrétiens ou non, à l'archevêque de Mayence, au cardinal Gibbon, à quelques leçons timides aux tardigrades économistes ; M. Brunetière n'oublie dans ses bénédictions que les anarchistes, qu'il confond sans doute avec les socialistes. îl émet une doctrine nouvelle sur la marche des sociétés ; en effet le nombre des lettres mises à la poste sans timbres peut être constant, les circonstances sociales importantes ne le seront pas ! La preuve fait défaut naturellement. Après ces paradoxes gracieusement développés, il ne manque plus qu'une conclusion... mais elle manque tout à fait.
En effet, M. Brunetière, l'Iaokanann moderne, prêche dans le désert, mais il ne nous montre nul Jourdain où laver nos péchés. Il jongle avec l'idéalisme (!) et. le naturalisme (?) avouant qu'au fond ils se valent, puisqu'ils ont tous deux leurs inconvénients ; on sent qu'une société aussi logiquement fondée sur la foi que celle du xm e siècle l'aurait pour ennemi. Nous apprenons enfin ce que c'est que l'Art Idéaliste ; c'est l'Art Utilitaire (Kant appelle l'art une fin en soi, mais il n'est pas idéaliste). Tout cela conduit à de sages conseils; l'idéalisme est plus distingué, mieux vu dans le monde, et mène plus sûrement à la députation ; le socialisme chrétien est en hausse.
Le discours du directeur de la Revue des Deux Mondes est mal écrit, mal composé, sans argumentation, sans érudition et sans conclusion. Mais qu'importe ! Les grains de sable du désert ont écouté la voix du Précurseur ; les voici à l'œuvre, homunculi de ce Wagner sans conscience et sans Faust. Ils pullulent dans des revues élégantes et plates, pavées de bonnes intentions et écœu-
rantes à force de pauvreté ; ils sont catholiques ou protestants, mais sans foi, sans grandeur. C'est en définitive une sorte d'Armée du Salut dont M. Brunetière veut devenir maréchal; la Pensée libre et PArt indépendant sont, espérons-le, à l'abri de ces jeunes chapons dressés sur d'illusoires ergots.
André Dally,
O ZEï -A. UXT S O 3ST
Jes fils d'or de ma chevelure, e— ^ Sont faits des rayons du soleil Y® Et les crépuscules vermeils Ont teint V acier de mon armure.
Le sang- des roses écrasées
Vit sur mes lèvres irréelles
Et les ténèbres dans mes prunelles
Ont mis leurs profondeurs voilées.
Ma chair sort de Ponde marine Qui se moire au soleil couchant D*un reflet chaud et chatoyant De pourpre rose sous l'hermine.
Et c'est Vâme des vieilles lunes Que je porte sur mes bras pâles Dans Veau morte de mes opales , Perles de la lune, une à une.
Passant, pourquoi vouloir m! aimer ï Enlends-iu des pas lourds de deuil ) Va\ur s f éclipse à mon baiser...
Mais tu prépares ion cercueil.
André Lebey.