LES PLAGIATS DE VIRGILE
ie plagiat esta la mode ces temps-ci. Tel auteur illustre est mis sur la sellette et trouve d'ardents accusateurs et de passionnés défenseurs. Et le sujet s'élevant du particulier au général, on dispute autant du plagiat lui-même que du cas de M. d'Annunzio.
Or, le hasard d'une recherche à la Bibliothèque m'a fait mettre la main sur les Saturnales de Macrobe dont plusieurs livres parlent des plagiats de Virgile. Il m'a paru intéressant de résumer en quelques lignes ce curieux document.
Les Saturnales soîit une suite de conversations philosophiques et littéraires. Macrobe a mis en scène des personnages de son temps, Prœtextatus, Symmaque, Eusèbe, etc., qui, réunis pendant les fêtes dont l'ouvrage porte le nom, dissertent tour à tour sur divers sujets. On en est venu à nommer Virgile. Un des interlocuteurs expose longuement et avec citations à l'appui les emprunts nombreux que le grand poète fit à ses prédécesseurs grecs et latins.
Il prévient tout d'abord qu'il ne répétera pas ce que Ton sait déjà : que les Bucoliques sont imitées de Théocrite, les Géorgiques d'Hésiode, que dans les Géorgiques les pronostics du beau et du mauvais temps sont copiés d'Aratus, que dans Y Enéide divers épisodes de la guerre de Troie sont pris littéralement dans Pisandre ; que les combats de l'Enéide reflètent ceux de l'Iliade, et que les voyages d'Enée rappellent fort les aventures d'Ulysse. Après avoir exposé de très près toutes ces ressemblances, l'orateur cite les passages traduits textuellement d'Homère; j'en ai compté soixante-treize dont les plus courts ont deux vers et dix les plus longs. Il cite encore d'autres fragments traduits de Sophocle et d'Eschyle. Non moins considérables sont les vers plagiés de poètes latins : Ennius, Lucrèce, Furius, Lucilius, Varius, Catulle, Accius. Et il ne s'agit pas seulement ici d'imitation ; voici quelques exemples :
Ennius : Qui cœlum versât stellis fulgentibus aptum.
Virgile : Axem numéro torquet stellis fulgentibus aptum.
Lucrèce : Asper acerba tuens...
Virgile : Asper acerba tuens. . .
Furius : Interea oceani linquens aurora cubile.
Virgile : Tithoni croceum linquens aurora cubile.
i 7 o L'ERMITAGE
Lucilius : Major erat natu. Non omnia possumus omnes. Virgile : Dicite Piérides. Non omnia possumus omnes* Varius : *... fixit leges pretio atque refixit. Virgile : .... fixit ieges pretio atque refixit.
Mais si Macrobe s'acharne longuement, avec une patience d'érudit, à convaincre Virgile de plagiat, ce n'est pas comme on pourrait le penser pour diminuer la gloire du Mantouan. Bien au contraire. « Ne lui doit-on pas plutôt de la reconnaissance, dit l'un des convives, de ce que transportant quelques-uns de leurs morceaux dans ses vers qui doivent demeurer éternellement^ il a préservé d'un entier oubli la mémoire de ces anciens auteurs? »
Je trouverais l'excuse mauvaise si Virgile avait besoin d'être excusé; c'est le propre du génie de faire sien. ce dont il s'approprie. Imiter une œuvre médiocre et écrire un chef-d'œuvre, ou de l'imitation d'un chef-d'œuvre tirer une égale merveille; traduire et l'emporter sur celui que l'on traduit (i); preritfre un hémistiche, un vers ou une strophe et le fondre si parfaitement avec son poème que le fragment emprunté devienne une partie intégrante du tout, ce n'est point plagier, mais créer.
Edouard Ducoté.
(ï) Plusieurs chapitres des Saturnales traitent des cas où Virgile en traduisant Homère a été supérieur, inférieur ou égal à son modèle
ArSiz**,