MICHEL ABADIE ET EMMANUEL SIGNORET
près les pires audaces, voici que des assagissements prématurés, sinon inattendus, tendent à réinstaurer les formules dans lesquelles Nicolas Boileau Despréaux emmaillota l'enfance de l'art d'écrire en vers français. Du bouillonnement, des effervescences poétiques de ces dix dernières années, il subsiste à peine quelques vigueurs plus ou moins mal orientées et l'effort révolu de rares artistes que la mort a préservés peut-être de tourner au baroque des conceptions ou des formes. Même, des meilleurs qui restent, la plupart affichent le souci de racheter en concessions, en prudences, leurs hardiesses talentueuses d'hier, ou s'épuisent vers le mieux illusoire d'un accord entre l'Art, l'Ethique et la Vie : le cerveau de René Ghil s'amuse, Adolphe Retté s'est fait ermite, Gustave Kahn chronique en des journaux peu lus... Enfin, Henri de Régnier a un pied à l'Académie.
Mais la Poésie demeure immortelle et grande. Elle suscite, contre ces défections et contre ces défaillances, les vrais talents qui vont perpétuer sa gloire et la tradition de sa beauté. Ceux-ci sont retrempés aux plus pures sources de l'inspiration et de l'harmonie. Pleins du génie de la langue et pénétrés aussi des nécessités évolutives présentes, ils marchent résolument sur les traces de leurs illustres prédécesseurs et de primes conquêtes les affirment déjà. Pour préciser mieux, ils sont les derniers maillons de cette chaîne auguste : Malherbe, Racine, Chénier, Vigny, Lamartine, Baudelaire, Verlaine, Abadie, Signoret. Suit un succinct commentaire sur les prémices de leur œuvre.
Le Mendieur d'Azur par Michel Abadie et Dapkné par Emmanuel Signoret sont dans le bon coin de ma bibliothèque depuis leur publication, c'est-à-dire le premier de ces recueils de poèmes, depuis 1888, le second, depuis 1894. Ceci m'apparut d'abord comme une nouvelle édition, revue, corrigée et assez considérablement augmentée, de cela. Je pensai que Michel Abadie n'était autre qu'Emmanuel Signoret se révélant enfin, sûr de lui et en pleine possession de son talent. Il y a de tels rapports de forme et
de pensée, de rythme et de langage, entre le Mendieur et Daphnêl Une si grande analogie ! Le même vocabulaire et le même souffle, employés ici et là, ne pouvaient appartenir qu'à la même personnalité littéraire. Mais combien, ici, le souffle plus puissant, le vocabulaire mieux manié, l'expression et l'inspiration plus et mieux soutenues dans les sereines hauteurs du Rêve et de l'Idée. Quels progrès avait faits Emmanuel Signoret depuis son premier livre modestement dédié, sous le pseudonyme de Michel Abadie, aux instituteurs du Cher 1 Ef comme il avait le droit maintenant de souligner, par la préface de Daphné, « l'affirmation magnifique de sa personnalité ! »
Plus tard, des médisants, en me révélant l'existence des deux entités distinctes, Abadie et Signoret, essayèrent de changer en admiration pour l'habileté de celui-ci mon enthousiasme pour son génie naissant. Ils n'y réussirent point. Et comme ils insistaient sur l'antériorité du livre d'Abadie : « Qu'importe I répliquai-je, et que diriez-vous si, au contraire, la parution de Daphné avait précédé celle du Mendieur d'Azur) » Qu'importe, en effet. Gela prouve simplement que Signoret, après Abadie, s'est engagé dans la seule bonne voie ouverte au Poète et qu'ils ont, l'un et l'autre, puisé aux seules bonnes sources que j'ai essayé d'indiquer. De plus, il y a la joie de savoir qu'il existe deux grands artistes au lieu d'un. Michel Abadie vient de faire paraître un nouveau livre, Le Pain qu'on pleure, que va nous donner Emmanuel Signoret ?
Je ne connais d'Abadie que son œuvre. Pour Emmanuel Signoret, il m'a été donné de le rencontrer quelques fois « au cours de sa vie tragique d'artiste » soit dans la rue, soit dans les endroits où il fréquente. Le noble penseur autrichien, Mécislas Goldberg, était généralement en sa compagnie. Ensemble, ils comparaient la logique de l'Action à la beauté du Rêve. Les yeux levés, un doigt hiératiquement tendu, vers le plafond, si c'était au café, vers les étoiles, si c'était dehors, le poète opposait aux raisonnements du philosophe la grâce et la splendeur du Rythme et demeurait vainqueur, comme il sied.
Il m'a plu de noter ces choses. Elles sont pour nous intéresser mieux que les lamentables polémiques d'aujourd'hui : la question du Bœuf gras ou le cas Gabriel d'Annunzio.
Jean Dayros.