‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 68 sur 150 · LA PÈLERINE DES AMES · texte numérisé non relu

LA PÈLERINE DES AMES

A Maurice Denis.

ar les sentes Barba s'en va, — la pèlerine sans logis, la pèlerine toujours en route. — Tordu comme les chênes des côtes son triste corps, — vieille pomme blête sur l'armoire sa face jaune, — deux anneaux de cornaline ses paupières rouges, — nez picorant les poils gris du menton. — Par les chemins Barba s'en va, — (sorcière du diable ou sainte du bon Dieu ?) — cassée, voûtée sous le bissac — comme sous un faix énorme. — Et ce n'est pas étonnant : si vieille, la pèlerine!

Pour les gens tenus aux Chaumières — par les besognes, les fièvres ou la peur des longues routes, — pour les trépassés débiteurs encore, — Barba pèlerine, tel est son métier. — Elle va crier aux saints des chapelles votives la merci des péchés noirs, — jurer des vœux sur leurs genoux dorés, — accrocher à leur niche des ex-voto de grâce, — interroger l'oracle à la source de Lochrist, — sanctifier des médailles au chef de saint Mandetz.

Le bissac de toile à l'épaule — chargé de vœux, d'ex-voto, de péchés — aussi de croates dures et de harengs fumés, — par les sentes Barba s'en va. — Sa main sèche de parchemin étayée d'un bâton de houx, — ses deUx sabots de bois brimbalant à son cou,— à travers la neige ou le vent qui cingle — clopin-clopant, dodelinant, — cahin-caha Barba s'en va — messagère des pauvres âmes.

Ah ! tous les connaît les bons saints d'Arvor, — et leurs chapelles vieilles et leurs fontaines saintes et leurs pouvoirs spéciaux, — saint Envel qui garde les troupeaux des loups, — saint Guyomar qui sèche les écrouelles, — saint Kirck qui donne aux filles des époux. — Sait aussi les dons que chacun préfère. — : Celui-ci des queues de vache, ■ — cet autre un rayon de miel, — celui-là des croix de genêt fleuri. — Et point n'ignore les rites consacrés, — les oraisons souveraines et les jours de-bon accueil.

Par les monts roux et les ravins, — par les landes roses et les

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pins, — les ans passent, mais Barba chemine, — Comme le Juiferrant des images anciennes, de tous elle est connue. — On l'héberge ainsi la bonne nouvelle ; — tant de choses elle a vues, tant de pays parcourus et tant de gens fréquentés. — Causettes devant les cendres et botte de paille au fournil. — Mais au chant du coq, la voilà en route, plus loin et plus loin, — bissac alourdi d'un morceau de lard, d'un morceau de pain.

Comme le faix est pesant ! — Eh ! ce n'est pas le pain qui tant lui pèse — ni les ex-voto, ni les vœux non plus. — Ce sont les péchés lourds qu'elle porte aux Cléments — -plus encore les péchés des morts impénitents. — Sur les marches des Calvaires ou près des sources fraîches souvent elle s'asseoit. — Parfois de bons charbonniers en tournée lui offrent place en charrette, — mais le pèlerinage sans mérite serait — et toujours elle a refusé.

Elle est bien lasse pourtant, bien vieille et bien ksse. — Chaque jour son front bruni penche un peu plus vers la terre, — chaque jour ses maigres mains se rapprochent de la terre. — Deux fois elle a chu, trois fois elle a chu sur le grès des routes. — La moisissure des tombeaux blanchit ses cheveux et ronge sa peau, — émanent de son corps des odeurs de charnier. — Loque de droguet sur loque de chair, — sainte de vieux bois troué par les vers. — Oh ! pèlerine de misère, vous en qui tant d'autres vécurent un peu l

Tant buté aux cailloux rêches, ses jambes sont bâtons pelés. — Tant fléchi aux dalles dures, ses genoux sont galets polis. — Tant hélé de chapelets, ses doigts sont poulies usées. — Tant pleuré les tares d'autrui, ses yeux sont vannes pourries. — Tant marmonné d'oraisons, ses lèvres sont feuilles sèches. — Tant porté de fagots d'épines et de croix, son crâne est comme un mont aride et désolé.

Or un jour chiffonnier trôlant piqua du croc des hardes dans les brousses. — Ah ! pauvre Barba, morte des fatigues et des ans dans un pèlerinage I — Soulever le petit vieux corps il voulut pour lors.

— Mais ce corps était trop lourd — oh ! qu'il était lourd ! oui plus que la pierre. — Bonnes gens et civière d'aller chercher pour lors.

— Mais bonnes gens ne purent mouvoir le petit corps, — oh ! qu'il était lourd ! oui, plus que le plomb. — Vaches et charrette il alla quérir ^t des gens encore, — et quand ils furent treize (oh I qu'il

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