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était lourd !) enlever la morte ils purent enfin. — Et de rouler la charrette, la cloche au clocher tintant.

Rideaux tendus aux carreaux, les gens quiets dorment aux litsclos. — Mais voici : en sursaut ils se dressent tout droits. — Le vent de la nuit apporte des plaintes, des plaintes étouffées, des plaintes lamentables — qui viennent de la lande, d'ailleurs, on ne sait d'où : — « Chrétiens couchés aux lits de balle, ayez pitié, priez pour moi. » — Disait une voix dolente, et Ton entendait de farouches voix : — « Porte mes vœux, » disaient les premières. — « Porte mes offrandes, » disaient les secondes. — « Porte mes souillures, » disaient les troisièmes. — Et suppliait la triste voix : « La charge est trop lourde, je ne peux pas, je ne peux pas. »

Et toutes les nuits Barba harcelée d'âmes en courroux — par les chemins d'ombre s'en va, gémissant la pauvre âme en peine. — Elle traîne le fardeau des péchés, des vœux et des ex-voto — que la paresse, la fatigue ou la mort — lui ont interdit de porter au port. — Traîne aussi le faix de ses propres fautes, — ses fautes qu'elle oublia pour celles des autres. — Et Barba toutes les nuits, durant deux mille et mille ans, — par les chemins d'ombre pèlerinera et par les épines. — Priez pour la pauvre Barba, pour la pauvre pèlerine !

A. Clouard.

nJean Cadal ne savait plus appliquer toutes ses pensées, toutes les plus petites idées qui lui venaient, au seul but qui aurait été raisonnable, c'est-à-dire à l'exploitation de sa ferme, à l'élevage de ses bêtes, à ses foins, à ses arbres. Le matin quand il se levait, quand il mangeait, quand il marchait le long de la haie, déjà fleurie d'aubépines et de blancheurs parfumées des deux côtés de l'étroit sentier qui mène à ses propriétés, même quand il bêchait la terre encore frissonnante de la récente morsure de l'Hiver, ou qu'il émondaît ses arbres, et que les branches détachées allaient salir dans la poussière leurs bourgeons ténus et très verts, il ne supputait plus, continuellement, et avec entêtement, combien de boisseaux de grains et de pommes de terre pourraient produire les semences, si la grêle ou la sécheresse ne venaient pas rendre souffreteuses ses récoltes.

Il n'avait plus cette hallucination lourde, cette volonté tenace d'être heureux par les choses matérielles, par l'intérêt grossier que prête à la vie la joie de sentir, à l'Automne, le grenier s'emplir du parfum fade des pommes et des orges.

Voilà pourquoi il vivait seul, ne se trouvant pas en communication de sentiments avec les autres du village. Il n'avait plus l'idée de s'arrêter au bord d'un enclos pour héler, par-dessus le mur, aux heures déjà chaudes de midi, un travailleur dont l'ombre s'accourcissait en plein soleil ; et de s'accouder sur le rebord raboteux, tandis que l'autre arriverait lentement, enfonçant ses sabots dans la terre molle, remuée fraîchement, répondant de loin, d'un mouvement de tête soucieux, aux questions de Jean.

Tout cela avait, pourtant, empli sa vie précédente. Ce caractère, cet instinct d'insouciance et d'incurie s'étaient révélés, tout à coup, au commencement de ce Printemps, dépouillant les vieilles habitudes qui lui avaient été imposées par l'éducation au milieu des champs, ou parles occupations constantes et forcées.

Pendant sa jeunesse, à force de répéter certains travaux, de. les recommencer à des époques fixes, son . âme s'était pliée à eux, en avait. pris l'empreinte et le goût. Ils lui avaient donné leur couleur brutale et rustre de terre, de champs plats, dont la poésie et le vague disparaissaient pour elle, car ils impliquaient l'idée fatigante qu'il faudrait les remuer, les bêcher, et cette autre persistante idée, très lourde, qu'ils n'étaient pas faits seulement pour exister au soleil et fournir au monde un charme coloré et troublant. Son' pain — son pain noir de paysan — le foin de ses vaches, et tous les produits dont le poids ferait craquer le plancher des greniers au-dessus de sa tête en hiver, pendant qu'il se chaufferait frileusement et seul, et que des brindilles d'herbages secs passeraient lamentablement à travers les planches, cela, uniquement, devait être nourri par eux et rejeté de leur sein. Il avait la certitude obscure qu'ils étaient liés intimement à sa vie, qu'ils poursuivaient tous deux le même travail et les mêmes fatigues sous les soleils et les neiges, qu'ils étaient destinés à recommencer sans cesse les mêmes occupations avec la même passibilité soumise, parce qu'ils sentaient bien, comme lui, qu'ils étaient commandés par la nécessité de vivre, d'avoir au Printemps le fumier noirâtre, identique au pain de grain que mangeait Jean. Et ainsi ils avaient le souci obstiné des récoltes.

En Avril, une première journée de soleil, il suivait lourdement l'étroit sentier bordé de haies dont les aubépines, développées aujourd'hui et blanchissant la lumière autour de leur finesse de batiste aristocratique, étaient à peine alors en boutons verts minuscules. Son esprit était vide ; ou bien il poursuivait une pensée machinale de paysan, qui continue toujours la même à travers leur vie, sans rêves, avec seulement une lourdeur et une obstination plus forte à mesure qu'elle envahit les années; ou bien simplement il écoutait, avec une attention exagérée, le clapotement de ses sabots dans la terre humide. A un moment, il s'arrêta pour les enlever, pensa mentalement qu'il faudrait ajouter un clou, en dessous, au bois qui s'amincissait et dont le son devenait plus clair sur les pierres.

La nature gazouillait un souffle de vent dans un bois tout proche, à travers les branchages encore décharnés. Il monta toujours, et cette idée que la plaquette de son sabot- s'amincissait devint si dominante en lui qu'il s'arrêta de nouveau, s'assit sur une pierre élevée, se courba, et, juste à cette seconde, tout contre sa figure, un bouton d'aubépine creva, étira à peine au soleil ses feuilles incolo-

res. Il reçut un choc qui brisa dans son esprit la suite de sa préoccupation, il resta immobile à contempler le petit être qui naissait à une vie nouvelle, laissant échapper, en un vague parfum, comme une songerie longtemps concentrée, si pur, si pâle, qu'tl se perdait parfois dans la nappe de soleil, et que Jean se courbait davantage le cherchant avec inquiétude.

Il leva la tête avec effort. Tout au loki, il aperçut la campagne piquée d'une infinité de petits points d'un vert mal défini, qui étaient les bourgeons, et une anxiété enfantine lui vînt à la pensée qu'une multitude de vies allaient éclore, toutes semblables à celle de l'aubépine.

Depuis Avril s'était écoulé.

Chaque matin, en repassant par le sentier de haies vives, Jean Cadal s'était courbé sur la fleur blanche. Il en avait emporté le parfum autour de lui, qui le suivait partout, et, parfois, lorsqu'il bêchait, du sein de la terre noirâtre de fumier, l'étrange senteur s'élevait affirmant sa poésie par dessus la couleur terne des champs retournés, tracés en sillons réguliers.

Il avait maintenant des impressions toutes différentes de celles qui avaient composé à la longue la passivité et la lourdeur de son âme de paysan. Toutes ses sensations ne lui venaient plus de la campagne fertile, exhalant au loin son odeur de culture, accomplissant lourdement le labeur pénible de l'existence, semblant endormir ses germes le soir, au crépuscule, dès qu'elle n'était plus en communication de vie avec les hommes, cherchant le repos dans sa robe rapiécée de paysanne, — les réveiller le matin, hâtivement, comme ayant conscience de la rapidité du temps, des travaux pressés qu'il fallait achever à tout prix. Des choses> des effluves s'échappaient d'elle que son bras de paysan n'avait pas fait naître, plantes ou fleurs inutiles. Il les sentait fuir furtivement, insaisissables à travers les herbes, s'échapper d'autour de lui vers quelque but lointain et caché, dont le mystère, infiniment séparé de son intelligence, avait néanmoins pour lui ce parfum pur d'aubépine qui le troublait.

Tous les bourgeons avaient éclaté, et ils révélaient, dans la lumière étincelante et humide de mai, leurs nuances inattendues, longtemps méditées durant le long engourdissement de l'hiver, où les arbres repliés et racornis, inoccupés dans les champs dégarnis, combinent sans doute le détail nouveau dont ils varieront, ce Printemps, leur rêve éternel de feuillages et de fleurs.

Chaque Printemps nous apporte sa fugitive sensation particulière qui n'a jamais étééprouvée dans notre existence, malaise d'un jour, d'une heure, de sentir les ombres plus lourdes, plus légères, ou

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plus ondoyantes sur la terre que les années précédentes, d'avoir autour de soi un embaumement étrange qui nous suit, nulle part respiré, de marcher à travers les foins avec l'attente, à un moment certitude, que Ton va découvrir une Aeur nouvelle. Charme attendri qui tombe en nous, apporte soudainement et sans motifs dans notre pessimisme d'homme, l'espérance d'une vie meilleure, la conscience de l'approche d'un bonheur, comme si le monde avait changé, s'était rendu plus doux, par la seule apparition de cette fleur, dont l'attente une seconde nous énerve... Est-ce une illusion ? ou simplement une nouvelle réalité de la nature qui s'impose en nous, entre traîtreusement dans notre vie, où bientôt elle deviendra habitude et disparaîtra dans la perpétuelle répétition de nos sensations? Coquetterie qu'elle s'est préparée pour faire flotter, cette année, pardessus son apparence d'impassibilité, qu'elle a fondue dans l'infinité de ses nuances, et qui demeure trop lointaine, trop imparfaitement perçue par nous, pour donner complètement à notre âme cette jeunesse et cette joie d'une saison.

Et c'est à cette époque que Jean se sentit inexplicablement envahi par l'ivresse du parfum de la fleur blanche sur laquelle il s'était courbé un matin, et se brouiller les notions infiniment simples du monde où il avait toujours vécu. Une séparation s'était établie entre la nature qui lui avait été léguée par la tradition de ses aïeux, par les labeurs continus et l'accoutumance d'une, suite de générations de courber toutes leurs pensées vers le même sol, d'où ne montait, pour eux, que l'impression tenace qu'il fallait semer et récolter, finalement peiner sans cesse, — et cette nature qui s'était dressée dans la campagne comme une vision, toute blanche dans les lointains, tachetée et colorée près de lui, lorsqu'il leva la tête, après avoir respiré la fleur. Il se sentit enlevé dans le surnaturel, au milieu d'une flore magique et inconnue dont les couleurs éblouissaient, dont les parfums étouffaient. Il n'y fut pas à son aise, troublé et hésitant, timide et gauche de sentir son corps gourd marchant dans ces magnificences. Il se sentit aussi comme désespéré, de manières trop rustres, avec ses gros sabots, et sa barbe rude, pour exister dans ce monde nouveau aux finesses somptueuses. Et vaguement, il avait la conscience qu'il ne pourrait se renouveler, se faire à elles, à toutes ces plantes exotiques, qu'il aurait fallu pour cela, tout au moins, une éducation de la longueur de son existence.

C'était fini ! il était à jamais séparé de la terre, de celle à laquelle, dès sa naissance, il s'était trouvé attaché par des habitudes de race, et dont il avait encore, par le perpétuel voisinage, par le rapport étroit d'intérêts qui était entre eux, augmenté l'influence sur son

âme, sur son physique, sur toutes les manifestations de son être, et sur celles aussi qui existeront, ou qui auraient pu exister après lui. Son âme avait été longtemps comme l'impression, son physique, durci et ridé, comme le symbole des champs alourdis par les semences, gris et labourés.

Il semblait que sa vie d'avant ce Printemps fût le résultat de l'effort inconscient d'une lignée de générations à se tranquilliser davantage en chaque individu, à recouvrir d'une lourde terre fumée, à jeter des champs tout entiers sur l'empreinte de quelque douleur, de quelque rêve inexaucé d'un homme lointain. — Et, qui sait pourquoi, des fonds ignorés où durant des siècles il s'était endormi, ce rêve remontait à la surface des champs, qui avaient fini par se confondre avec l'âme de Jean, et dont elle était devenue une parcelle à peine plus mouvante, pourquoi envahissait-il les sillons de cette poésie étrange de l'aïeul songeur ?. . .

Sur les souffles de la nature passent des sourires discrets, des paroles indistinctes, qui chuchotent près de nous — si près qu'il nous paraît subitement, à un sursaut, que nous allons saisir un sens caché des choses — le caprice secret dont elle joue perpétuellement les hommes, et dont elle s'égaie au fond de ses nuits lunaires, quand, à elle seule, elle possède le monde. Peut-être, en ce Printemps, le caprice qui s'épanouissait en fleurs blanches, qui courait vertigineusement en bandes vertes au sommet des arbres vers les horizons, était de ressusciter une disposition passée des arbres, des herbes, la même éclosion de parfums et de couleurs que jadis. Et elle se complaisait dans cette restauration d'un renouveau mort, ayant depuis des siècles effeuillé ses arbres au vent de son Automne, elle jouissait de la puissance de son cœur immense, capable de retrouver le souvenir d'un temps avec ses moindres détails, ses fugaces lignes, de lui redonner la vie ; si bien qu'elle avait voulu se donner une satisiaction complète, entourer si subtilement un homme du jeu de ses ombres et de ses rayons qu'il partageât son sentiment archaïque, qu'il fût d'un autre temps, lui aussi, d'une autre impression, d'une autre douleur. Et c'est Jean Gadal qu'elle avait choisi pour être le revenant de cette poésie lointaine. Elle avait fait entrer son âme dans ce décor de feuilles et de fleurs fanées, auxquelles elle avait accordé à nouveau la vie, — car véritablement, en ce printemps, dont les débuts furent frileux, des teintes trop pâles, anémiées flottaient, des teintes d'épuisement et de mort précoce.

Mais la mystérieuse puissance qui agissait sur l'âme de Jean — volonté fantasque de la nature, ou simplement manifestation trop

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forte et trop inattendue des vies d'alentour — ne pouvait lui enlever absolument son odeur* de terre de labour, dont elle était déjà imprégnée même avant qu'elle eût animé, d'une vie primitive et comme incomplète, son grand corps las de paysan, aux contours violents. Elle entrait dans une vie nouvelle, ou déshabituée depuuis longtemps, dont elle ne pouvait s'assimiler les notions complexes, ou qu'elle ne pouvait ressaisir tout à fait, semblables aux lointains souvenirs qui traversent nos cerveaux avec des paroles et des détails vagues. Cet aperçu qui s'était révélé à elle, à un détour subit de la vie, sur le monde, sur les verdures éclatantes où flottaient, comme des couronnes défaites et mystiques, les fleurs blanches, où existait perpétuellement l'hallucination du parfum dé l'aubépine, faisait naître seulement en elle les ébauches, les pressentiments des pensées que possèdent, en leur plénitude, ceux qui savent, ceux qui toujours ont été habitués à faire participer les choses à la conception qu'ils se forment de la vie. Et, tandis que ces pensées laissent à ceux-ci une satisfaction pleine, un repos et une confirmation, à Jean elles apportaient l'inquiétude et la peur du mystère.

Au milieu de cette multitude d'impressions qui éveillaient dans son intelligence des idées, semblables à celles que les fous doivent concevoir dans les lointains de leurs hallucinations, qui les frappent jusqu'à la terreur, créent sans doute, dans un espace d'ivresse, des formes chimériques de monstres qui les poursuivent, il en percevait seulement deux avec netteté, jusqu'à la fatigue, jusqu'au désir de ne plus les avoir, d'en finir par la mort.

L'une était devenue son idée fixe de pauvre insensé, l'autre, toute physique, rôdait autour de son corps, lui créait une atmosphère d'irréalité : c'était la répugnance invincible qu'il éprouvait à continuer ce qu'il avait fait toute sa vie, en concordance avec la monotonie paisible- des champs, et c'était cette odeur d'aubépine, qui, pour la première fois, avait pris possession de lui, un matin, dans le sentier étroit bordé de haies.

La lune — ayant son jaune un peu pâli et comme un peu usé des fins de mois — montait derrière une colline, vague dans le fond velours bleu-sombre du ciel, jetant sur toute la nature une robe mystérieuse, et paraissant très vieille, et dont la fanure ressemblait à celle des fauteuils d'Utrecht jaunes qui ont dormi, durant les après-midi chaudes d'années nombreuses, dans les salles basses aux volets clos. Toute Ja campagne, par ce lever de lune, avait un

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aspect déchu et misérable, presque frileux, dans ses haillons d'or auxquels l'ombre des montagnes et les déchirures des ravins faisaient de grands trous sombres, échancrés sur les bords.

Peu à peu, cependant, l'astre monta, les trous s'estompèrent etse remplirent de lumière jaune, comme si une main féerique eût rapiécé invisiblemertt cette très vieille robe. Les feuilles tremblèrent avec un scintillement dur et tranchant de plaques de métal ; tout près, un frisson plissa le miroir du petit lac, et brilla, d'un engrisaillement à reflets d'argent, dans ce jaune de toute la campagne.

Il ne s'élevait pas un chant d'oiseau, pas un bruit de rivière, même lointain, pas un de ces murmures confus, plainte triste des foins fatigués d'onduler sans cesse ; seulement, parfois, le froissement des feuilles, donnant alors l'illusion d'un cliquetis mat et voilé de paillettes d'or.

La nature était couchée mystérieuse, et imprégnée de vague songerie, dans sa robe jaune aux incertains volants de nuit. Tous les êtres étaient pris dans l'universalité de ce sommeil, au travers duquel semblaient surnager, à peine, les pensées troubles d'un rêve doux et paisible,

Jean Gadal revenait, très tard, de tourner les rigoles dans les prés. Au fond du vallon, tout à côté'du petit lac, il s'arrêta, parce que son sabot avait dérangé une pierre, et que la glissade qu'elle fit dans l'herbe lui avait paru produire un bruit immense dans la respiration légère de cette nuit.

Il avait accompli le travail de cette soirée machinalement, par une force d'habitude corporelle. Il ne songeait à rien, il n'avait le souci de rien. Seulement, à mesure qu'il marchait au milieu de ces apparences de mort, un désir vague s'était imposé à lui de partager l'inertie des choses d'alentour, de s'endormir lui aussi, dans cette fin lumineuse et magique. Et il avait le secret espoir, par là, de s'initier complètement à leur rêve, en se confondant subitement avec elles, à ce rêve dont il lui venait d'effacées harmonies, parfois. Il s'approcha davantage du petit lac qui, sous les ombres indécises, était une nappe d'argent où chatoyaient des rayons de lune. Sous les arbres un silence pesa. La même teinte d'or immobilisée au contour des troncs, à l'aigrette des feuilles qui resplendirent, donna à la nature une physionomie d'attente angoissée, et, dans les lointains, les futaies semblèrent raidies, oppressées d'un souffle qu'elles retenaient.

Jean se pencha au-dessus du lac, dont aucun frémissement ne veinait la surface maintenant. Il le regarda fixement, comme pour percevoir quelque chose, même au-delà des mousses brunes qui en

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tapissaient le fond, et lentement, à ses yeux d'halluciné, les eaux se clarifièrent davantage, illuminèrent d'une blancheur d'une infinie pureté les herbes vaseuses qui devinrent indistinctes. La masse de cristal parut ainsi creuser ses profondeurs jusqu'à devenir insondable, jusqu'à perdre dans l'infini ses dernières teintes pâles. Et Jean perçut dans les lointains, un point d'une blancheur plus intense, qui ne reposait nulle part, immobile dans les limpidités ; puis, peu à peu, de frêles pétales d'argent se dessinèrent autour de ce point, et un parfum discret et triste monta, à travers les eaux, semblant une émanation de l'Au-delà, où sans doute aboutissait ce gouffre.

Sans doute passa devant ses yeux le nuage de la mort, qui, à notre heure dernière, obscurcit et altère les visions de ce monde, leur donne déjà les apparences mystérieuses et intangibles que les créations des inconnus auront, à l'entrée d'une nouvelle vie t -pour nos sens encore humains ; et son corps reposa, cette nuit, sur la pierre blanche que son esprit de dément avait prise pour la fleur d'aubépine, et, peu à peu, les herbes vaseuses s'inclinèrent sur son cadavre et le cachèrent.

Les arbres secouèrent leur souffle dans les feuilles. Cependant les fleurs étranges de ce Printemps né produisirent pas à l'Automne des fruits plus rares que les années précédentes, des fruits aux teintes anémiées, et cependant, aussi, peut-être les mêmes fleurs menteuses renaîtront plus tard, plus pâles et plus épuisées, mettront au cœur d'un homme ce souvenir plus insaisissable, encore plus triste.

Baculard Arnauld.

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