‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 70 sur 150 · I. — M. EDOUARD DUCOTÉ · texte numérisé non relu

I. — M. EDOUARD DUCOTÉ

Nos lecteurs apprécient depuis longtemps les généreuses pensées de M. Henri Mazel. Et ses collaborateurs célèbrent à l'envi sa délicate et fidèle amitié. M. Ducoté saura se concilier de semblables sympathies. C'est un aussi charmant camarade. Et c'est un aussi galant homme. Il est impartial. La liberté, dont j'use en cette revue avec ses livres favoris, en est une preuve parfaite. Si même je lui confesse que son nouveau recueil Aux Ecoutes n'est pas pour me plaire entièrement, je sais qu'il n'en sera ni froissé, ni étonné. Il imagine déjà sans doute ce que je pense de ses poèmes. Toutefois, je tâcherai de m'en expliquer ici.

M. Ducoté se définit lui-même le pasteur de la mélancolie. Et Ton ne saurait plus exactement dépeindre, il me semble, la physionomie de ce poète. Pour moi, je ne vois aucun des écrivains nouveaux qui ait ainsi exprimé l'ennui de vivre.

M. Ducoté ne peut aimer aujourd'hui sans penser qu'il peut ne plus

aimer demain. Il ne se rappelle son passé que pour le regretter. Il ne

pressent son avenir que pour le craindre. Dès qu'il est aimé, il se persuade

qu'il doit fuir l'amour. Dès qu'il a fui, il imagine qu'il eût mieux fait de

rester. Son humeur incertaine le chasse de tendresse en tendresse, de ville

en ville. Et, à chaque adieu, il se demande :

Comment quitter sans trouble une main que l'on serre ?.,.

Reverrons-nous demain les visages aimés?...

Le coursier galope...

Il nous entraîne et nous meurtrit, insoucieux

de notre sang qui coule

sur le chemin pavé, d'adieux.

Et il conclut que même

.... notre joie est triste et nos sourires pleurent.

Peut-être chercherez- vous les raisons de cette entière désespérance. Pour moi, je sais que M. Ducoté déchiffre assidûment des poèmes très ennuyeux. Mais cette déplorable habitude n'est pas suffisante à m'expliquer toute sa mélancolie. Il a dû naître avec ce mal. Et je n'espère plus qu'il en gué-

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risse tout à fait. Je m'étonne seulement qu'il se complaise dans sa souffrance. Et je voudrais qu'il s'efforçât de réagir contre elle. La tristesse est cette pitié que nous avons de notre personne quand nous comparons notre destinée à nos vœux. Et je tiens que toute pitié est mauvaise. Certes, il peut être pénible à certaines âmes délicates de sentir que l'amour est un leurre et la science une vanité. Mais il ne faut pas fortifier, en les exprimant, les raisons de notre affliction. Puisque tout est vain, le mieux est de s'amuser de tout. Et nous devons toujours sourire.

Que M. Ducoté me pardonne si j'y mets quelque insistance. Mais c'est en son effroi et en son dégoût de la vie que réside, je pense, l'unité même de son livre. Et je devais quelque attention à cette idée maîtresse.

Aussi bien les idées d'un poète emportent avec elles leur poétique. Et vous avez deviné déjà que, pour exprimer ses inquiétudes et ses lassitudes, M. Ducoté n'use point des alexandrins de la tradition. Et il balbutie ses confidences sur le mode mineur de l'assonance et du vers libre :

Quand je suis devenu enfin l'homme du songe, y entends venir vers mot des pas, des pas encore, des pas dont le murmure indécis se prolonge et bientôt du fond des allées >' s'avancent enlacées des formes qui n'ont rien d'humain que la tristesse.

Mais s'il advient que M. Ducoté sorte de son naturel -jusqu'à oublier cette tristesse même, aussitôt son rythme change et se fait presque régulier. Sa phrase, à l'ordinaire très sobre, prend des tours précieux. Et c'est ainsi qu'il dit A la souriante :

Comme ces frêles joncs par des souffles couchés sur un marais dormant lourdement dans la brume , tes sourires, tes sourires se sont penchés vers les ondes de mon ancienne amertume.

Tes sourires, brises d'amour, ont agité cet étang désolé que je nommais mon âme et répandant sur lui leur charmeuse bonté tes sourires ont fendu l'eau comme une rame.

Souffles d'amour par qui le flot s'émeut ! Voici que l'étang ne dort plus du sommeil de la vase et que sont dissipés les brouillards du souci.... J'entends parmi les joncs tes sourires qui jasent.

Je voudrais citer aussi la Source, Quand pleure la rosée, le Périple sentimental, dont les idées sont vraiment jolies et où se trouvent les vers que je préfère.

Mais il faut me borner.

Et je veux encore adjurer M. Ducoté de rayer ses deux épigraphes : qu'il laisse en paix les moutons de sa mélancolie et qu'il suive d'autres

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préceptes que la seule inspiration. Je ne doute point qu'il ne soit compté désormais parmi les premiers des écrivains symbolistes. Mais je voudrais qu'il eût des ambitions plus hautes. Il achève de traduire les œuvres d'Ausone. Et je supplie les Mânes de ce charmant poète girondin de conduire M. Ducoté au sentiment de la joie, au désir de la beauté lumineuse.

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