‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 8 sur 150 · I. — LES BOÉSIES · texte numérisé non relu

I. — LES BOÉSIES

Ils sont morts sitôt que de vivre, Cendre et fumée entre les morts .

Raymond de la Tailhède,

J'aime infiniment le génie de M. Anatole France. Et je m'assure que vous l'admirez comme je fais moi-même. En son dernier livre, il nous conta, avec sa grâce accoutumée, les aventures de Messer Guido Cavalcanti. Vous vous souvenez que ce gentilhomme fuyait la compagnie des jeunes seigneurs de Florence. Et il vivait loin de la galanterie et loin des plaisirs de la chasse, seul à seule avec sa dame : la Philosophie. Or, un matin il était à deviser avec elle, parmi les tombes qui entourent l'église de San Giovanni, quand quelques cavaliers de ses amis, s'étant arrêtés, firent cercle autour de lui. Et ils lui dirent par moquerie :

— Fi ! fi î le vilain nécromant.. . Voilà où conduit le savoir ! On renie Dieu et l'on fornique dans les cimetières païens.

Et Messer Guido, en souriant, leur répondit :

— Seigneurs cavaliers, vous êtes chez vous.

Ne vous semble-t-il pas que ces paroles furent d'un sage? Messer Guido connut que beaucoup de vivants sont déjà morts et enterrés ; mais aux tombes païennes respire la pure beauté. Ex les modernes qni l'ignorent n'existent déjà plus :

Ils sont morts sitôt que de vivre, Cendre et fumée entre les morts î

Certes il m'eût agréé que ma première chronique fît l'éloge d'un bon livre. Mais les poètes dont les œuvres me furent transmises sont vraiment indignes du jour.

Certains, oublieux du nom de leurs pères et des traditions de leur race, servent des dieux étrangers et parlent le langage des esclaves.

D'autres, plus criminels encore, défigurent les paysages sacrés de Tlonie ; ils en violent les plus intimes beautés. Et leur voix barbare invoque Kypris Kythéréenne, tlros hypoptère ou pharétrophore, Hélios Kithariste, le Kronide Zeus et Nyx, la mère d'Hypnos.

Et les bons lecteurs se nourrissent de ces viandes creuses. Ils admirent la « littéralité », la « couleur locale » de tous ces détestables écrivains.

« Voilà, pensent-ils, qui nous change des symboles nibelungiens et des poèmes invertébrés. On a cessé enfin de nous vanter les chevaliers cuirassés d'argent et Valérion de leurs casques, et leurs manoirs vétustés et frustes, et les passantes au visage de femme suscitatrices debout avec la torche. Mais les strophes marchent aujourd'hui comme une troupe d'Akaïens aux belles knémides ou d'éphèbes lampadophores. Le classicisme renaît! »

Rien n'excuse la fausseté de ce raisonnement et non pas même l'état lamentable auquel dix ans de symbolisme ont pu réduire certaines méninges littéraires. Assurément la poétique de M. Jean Moréas et de ses disciples, la fière et vivante beauté â'Eriphyle et de la Métamorphose des Fontaines ont ému ceux mêmes qui les moquent. Et je pense que, si elle fit en ses commencements paraître quelque exagération, d'ailleurs nécessaire, l'école romane a retrouvé aujourd'hui le sentiment passionné de la nature, la clarté d'expression, la grâce virile et sobre de nos classiques. Mais, je vous prie, ne donnez point à d'autres ce noble titre. 11 est de l'évidence que les parnassiens ne le méritent pas. A ciseler leurs vers comme des coupes, ils méconnurent la vraie poésie (i). Un poète n'est pas un orfèvre. Il se garde de ces rimes d'une rareté trop prévue; de ces suspensions mécaniques, de tous ces jeux de style qui amusent parfois le lecteur, mais font peser son attention sur des points de détail et ainsi rompent l'unité du poème. Il veut que l'on ignore ses artifices et non qu'on les admire. II choisit un mètre simple et bien approprié, des rimes discrètes, une coupe régulière. Toute sa science porte sur le rythme. Et sa Muse qui dédaigne les pesantes parures charme par sa seule nudité, à la fois naturelle e\ souple, harmonieuse.

Pour s'être en ces derniers mois prudemment vêtus à la grecque, la plupart des symbolistes ne laissent pas que d'être aussi méchants poètes que les parnassiens. Et ils sont même incapables de versifier comme eux. Je sais bien quiis ont délivré la rime. Et, à la vérité, ce ne fut point là une mauvaise 'besogne. Mais ils ne connaissent pas qu'à placer la césure au hasard, à ne tenir nul compte de Ye muet ni de l'accent tonique, ils faussent leurs alexandrins, ils continuent d'écrire des vers de treize, quatorze, seize syllabes, leurs vers polymorphes. Et, s'ils empruntent à la tradition gréco-latine ses admirables mythes sous lesquels ils ne savent pas découvrir la peinture animée des lois du monde et des conflits de nos passions; s'ils s'emparent des admirables noms (qu'ils mutilent) des nymphes, des héros et des dieux : ne vous y laissez pas tromper. Et, de grâce, n'imitez point ces beaux esprits qui, Tan dernier, trouvèrent une pureté *< vraiment classique » au livre de M. Henri de Régnier.

(i) Cependant, malgré la poétique de son école, on sent aux vers de M. Léon Dierz vivre une âme généreuse et tendre. Et l'on est par eux ému et charmé.

A la mort de M. Leconte de Lisle, ce fut la même erreur des mêmes journalistes. Et, plus récemment, son successeur à l'Académie française vanta, lui aussi, le classicisme de ce poète. Je me souviens que M. Charles Maurras, en son feuilleton de la Gabelle de France, dénonça la folie de cette opinion. Il écrivit à l'Ombre de M me Dacier, traductrice d'Homère, une lettre d'un tour charmant, d'une dialectique lumineuse. Et il lui fut aisé de démontrer que M. de Lisle eût été, avec son système de conception et d'expression, un poète juif suffisamment emphatique et amer, mais qu'il fut le plus sacrilège des hellénistes.

Depuis lors, ont paru les Derniers poèmes de M. de Lisle. Et ce livre confirme le jugement du clairvoyant critique. J'y ai lu quelques hymnes orphiques. Et je vous assure que c'est bien la plus fausse imitation qui s'en puisse imaginer. Je ne vous parle point de l'orthographe absurde des noms propres, des images défigurées, et ni même du sens trahi. II n'apparaît pas d'ailleurs toujours nécessaire que chaque mot grec soit tourné au mot français correspondant. Mais l'impression ressentie à lire une œuvre traduite doit ressembler à celle que donnerait le texte même. Toute la tâche d'un honnête traducteur n'est que d'y réussir. Ici l'esprit des hymnes est absolument changé, leur naïveté perdue, leur mouvement détourné. M. de Lisle a vidé ces poèmes de l'âme divine et les a regonflés de son propre souffle. Je ne crois pas audacieux d'affirmer que nous y perdons.

Voici deux ans, qu'un livre ne quitte guère ma table de travail. Un hasard ami me le fit découvrir en une vieille bibliothèque de province. II contient la suitle des tableaux de Philoslrate, statues de Callistrate, Héroïques et Annotations sur iceux par Biaise de Vigenère, Bourbonnois. Et il se vendait en m.dc.ii. A Paris. Che\ Abel Langellier. Au premier pillier de la grand salle du Palais. Parmi ces notes d'une érudition minutieuse et familière, se trouvent quelques versions rythmées de Virgile, d'Horace, d'Anacréon et d'Orphée. Et peut-être serez-vous curieux de comparer l'hymne à Apollon traduit par Vigenère avec celui que M. de Lisle écrivit sous le titre de

PARFUM D'HÊLIOS APOLLON

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