II. — M. ACHILLE MILLIEN
Che\ Nous est, je crois, le vingtième livre de M. Achille Millien. Et c'est l'œuvre d'un homme qui, depuis plus de trente ans, tient son personnage d'écrivain à la manière d'un poète antique. Assurément, j'ai sur la poésie des idées bien différentes des siennes 1 Que cette considération ne m'empêche point d'admirer la fidélité de M. Millien à la terre natale. Ce fut en vain que l'Académie française couronna jadis l'un de ses recueils, M. Millien ne vint pas à Paris. Et le long des sentes nivernaises^ il continua de chanter les travaux de sa race et les légendes de son pays. Il faut louer cette sagesse et envier la vie simple et heureuse de ce poète.
Tantôt, au milieu d'un champ, il évoque
...la Gauloise...
Au front couronné de verveine , Aux longs cheveux couleur du blé
dont la
.... main soigneuse se plaisait A verser l'onde bienfaisante
sur ces fleurs qu'il admire lui-même aujourd'hui. Tantôt il parle avec les paysans :
Les générations d'ancêtres endormies
Près de vous t ne sont point visibles à vos yeux,
leur dit-il, mais leur esprit est dans l'air que vous respirez. Et comme Antée vous perdriez votre force à vous séparer de la terre où vous êtes nés.
Tantôt il redit sur de vieux Airs de flûte, les chansons qu'ont chantées ses aïeux :
O colonel) Ô mon ami,
As-tu regret d' mourir ici ?
— Tout le regret que j'ai au monde
Cest de mourir sans voir ma blonde,. .
Par un beau clair de lune, O joli cœur de rose, En m! allant promener, Joli cœur de rosier, Dans mon chemin rencontre, O joli cœur de rose, Ma blonde qui pleurait, Joli cœur de rosier /...
ï88 L'ERMITAGE
Et cela est d'une touchante naïveté, d'une fraîcheur délicieuse.
Mais lorsque M. Millien se plaint du Soir qui tombe, je le trouve vraiment trop macabre. Dans cette dernière partie de son livre, il n'est guère de poésies qui ne se terminent sur le mot ; mourir. Et voici de ces chutes
meurtrières :
L'amour... f en meurs,..
Le lendemain, il était mort...
Il rit de voir crier celle qui va mourir.. ..
L'oiseau de la Mort appelle la morte...
Elle était morte dans la nuit...
La mort qui te prend ne te rendra pas...
Non, non, tu ne peux pas mourir...
Les pauvres diables vont mourant...
Tous ceux qui m'aimaient sont morts!...
Et peut-être allez-vous très cruellement vous écrier : enfin ! Mais vous auriez deux fois tort ; j'en ai omis.
Certes, je ne doute plus que le Morvan ne soit un pays très insalubre. Cependant M. Millien apparaît comme un sage si indulgent, il sait de si jolies légendes, de si aimables chansons qu'il me plairait fort d'habiter dans son voisinage.
Parfois, au cours de son livre, se montre quelque négligence. C'est ainsi qu'il lui advient d'écrire : « les douces effluves de mai ». Et vous trouverez inutile cette concession au parler de sa province. Mais ce parler doit avoir un grand charme sur ses lèvres. Et, le soir, au coin du feu, quand il n'y a point d'épidémie aux alentours, il est sans doute le plus merveilleux des conteurs.
J'ai pris plaisir à lire son livre. Je me désole de ne pouvoir entendre ses récits.