III. - M. EMILE VERHAEREN
L'esprit soudainement s'effare Vers l'impossible et le bizarre.
Verhaeren.
Le Mercure de France a réédité tout récemment les premiers poèmes de M. Emile Verhaeren : les Bords de la roule, les Flamandes, les Moines. Et ce grand poète belge nous adresse aujourd'hui son nouveau recueil : les Villes Tentaculaires.
Vous pensez bien que mon amour de la force latine et de la mesure grecque, du goût français, tout ce qu'il peut y avoir en moi de sentiments classiques se révolte aux extrémités qu'on augure de ce seul titre* Mais j'estime tant la vigueur que je me sens toujours quelque indulgence pour ses excès.
Et M. Verhaeren a un très gros talent.
Imaginez, je vous prie, un poète de la sorte de M. Richepin. Mais sup-
posez que sa pensée, loin d'être trop respectueuse des artifices de rhétorique, brise les règles fondamentales de la poésie. Et qu'il n'y ait point de licences qu'elle ne se permette.
Concevez des images d'une grandiloquence déconcertante, de la plus sensuelle ou brutale étrangeté et cependant à peu près correspondantes à leur objet :
La poitrine Haletante des tours...
La salle avec son lustre au centre Et ses velours lourds et replets Et ses balcons en bourrelets S'étale ainsi qu'un ventre.
Une sauteuse avec sa jambe au clair Raidit l'obscénité dans l'air.
Les Usines,..
Dont les meutes de feu et de lueurs grandies Mordent parfois le ciel à coups d'abois et d'incendies.
Les cadrans blancs des carrefours obliques Comme des yeux en des paupières Sont défoncés à coups de pierre.
Représentez- vous des cathédrales, des plaines, des ports, des théâtres des usines, des bazars,
des hôpitaux gonflés de maladies
avec les yeux fiévreux de leurs fenêtres rouges ,
des villes entières dans leurs plaisirs ou dans leurs vices, dans leur travail ou leur révolte, décrites avec un indéniable talent, en ces couleurs crues par des traits d'une géométrie fort compliquée.
Joignez à ces visions de cauchemar quelques épithètes plus bizarres encore :
Une atmosphère éclatante et chimique
Etend ses effluves d'or
Myrtadaire d'un décor panoramique.
Jetez, de temps en temps, au milieu d'une strophe, un de ces vocables : rouge, décor, houle, foule, casse; ou un depuis toujours; ou un
il ne sait quel géant rêve. . .
on ne sait quel idéal...
on ne sait quels buts inquiétants ..
Et vous aurez une idée assez nette, en somme, de ce « Parnassien halluciné ».
Passez-moi la définition : je sais ce que de telles sentences ont de faussement catégorique. Mais elles sont brèves. Et voilà deux fois que l'imprimeur envoie chercher mon manuscrit. L'air est doux, le ciel transpa-
i$ô L'ËRMltÀGË
rent et léger. Et (je m'en excuse auprès de M.. Verhaeren) je vais relire dans les bois quelques pages du divin Chénier.
Lionel des Rieux.
P. S. — Je parlerai, au mois prochain, du Congrès des Poètes et des livres de MM. Vielé-Griffin, Gustave Soulier, Gustave Kahn, Léonard Rivière, André Lebey.