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II. MUSIQUE Concerts dominicaux (janvier-février

Le mois dernier nous a conduit de Bach à Beethoven : cheminons maintenant de Beethoven à Berlioz.

XI e Concert-Lamoureux, dimanche ip janvier 1896. — Longtemps, l'étiquette de « Beethoven français » donnée par Reyer à Berlioz (1) m'a rebuté. J'en comprends mieux la justesse toujours très approximative, en pénétrant la vivante et symphonique beauté de créations prime-sautières telles que YHéroïque, la Symphonie en la, ou cette magistrale Ut mineur dont le rendu magistral causerait à son poète un bienheureux étonnement : le quatuor à part peut-être, jamais les exécutants de Vienne, 1807, n'ont connu cette assurance dans l'essor. Ainsi traduit, c'est beau à pleurer, avec V Allegro de fièvre, YAndante de résignation, le Scherzo de rêve où la flûte riante éclaire le nocturne élan des basses, puis ce grand silence aux pizzicati suspensifs, cette aube enfin, foudroyante et généreuse en ses accords d'autre monde, rédemption victorieuse de la mort. La perfection selon Delacroix, — la svelte Ouverture de la Flûte enchantée, — paraît à côté de la géante un babil d'enfant sublime ; et la Stella de Lutz estompe davantage sa vaporeuse aurore aux intentions vaillantes. Après le Concerto en sol mineur pour piano de C. Saint-Saëns, sobrement phrasé par M. Louis Livon, l'intime Siegfried-îdyll de la villa Triebschen exhale ses longs développements complexes et doctes sous leur apparent décousu : une suave envolée du quatuor procède des gammes aériennes de YAndante beethovénien un peu avant la rentrée finale. Et Tannhœuser conclut, paroxyste.

XII e , XIII e , XIV e et XV e Concerts (26 janvier, 2, p et 16 février}. — Quatre auditions de la Damnation de Faust, sans faiblir (2). Il est prodigieux, simplement, notre vieux Berlioz. Sa jeunesse, celle du génie (3),

(1) Discours du dimanche 17 octobre 1886, au square Vintïimlle.

(2) Plus l'audition du jeudi soir 6 février. — Interprétation supérieure de la part de l'orchestre, excellente de la part des chœurs, de M" Jenny Passama, de MM. Lajarge et Bailly ; 200 exécutants.

(3) Don que lui reconnaît spontanément le wagnérien Alfred Bruneau (Figaro du 27 janvier 1896). — Les berlioziens se font rares...

nous reprend comme les chants du ciel ont reconquis Faust par le pouvoir des larmes :

« Qu'entends-fe ?.... ô souvenirs /... ô mon âme tremblante ! »

clame le rêveur au tumulte harmonieux des voix pieuses : et l'encens des hymnes émeut la nuit morne. La Damnation, de même, contient la promesse d'une résurrection : c'est le miroir enchanté où revit pendant deux heures trois-quarts toute une adolescence, la nôtre ; vive la volupté virginale d'un art vivant qui ranime le romantisme autrefois vécu : poésie communicative et haute qui nous révélait à nous-même en identifiant notre prime jeunesse avec le moi douloureux d'un maître. Quand je retourne à cette brave Damnation longtemps délaissée, oubliée jamais, j'ai quinze ans, je longe les quais mystérieux devant les vieilles tours de silence et d'ombre, je reviens lentement par l'hiver des rues pluvieuses, le cœur gros d'espoirs et de désirs. La magie du contemporain de Gérard de Nerval redresse les fantômes et fait des miracles. O vibrations des heures crépusculaires !...

Mais le mauvais compliment que de limiter Berlioz à cette domination subjective ! La compagne immuable de nos destins changeants est mieux qu'un souvenir juvénile et qu'une œuvre populaire : pendant trente ans méconnue, puis trop connue depuis les deux « premières » parallèles du dimanche 18 février 1877, la romantique Damnation grandit encore, si je la reporte à sa date : 1 846.

En ses Mémoires un peu romanesques (1), le sincère Berlioz a dit luimême l'histoire de son œuvre : c'est en terre allemande que le musicienvoyageur planta les premières boutures de sa Légende dramatique ; en roulant dans sa vieille chaise de poste, il débute par V Invocation de Faust à la Nature, la page capitale, souffle et sonorité, paysage d'âme gœthéenne. Puis il fait les vers au fur et à mesure du bourgeonnement de ses idées musicales, (indice notable de sa manière), écrivant partout, facilement, notant l'alto du début printanier dans une auberge bavaroise, le Songe de Faust à Vienne, dans la société rêvée des beaux Sylphes, instrumentant la Marche hongroise en une nuit d'insomnie coutumière, interprétant librement Gœthe, écrivant la Ronde des paysans à Pesth, sous un bec de gaz, V Apothéose à Prague, vers l'aube, la chanson latine des Etudiants à Breslau, dans la rue, le grand Trio à Rouen, en villégiature, le reste à Paris, toujours à l'improviste, un jour sur une borne, impressionniste divin. Il ne cherche pas les idées, « il les laisse venir », et elles sont moins rébarbatives que le public... L'exécution, c'est l'écueil du musicien : « C'était à la fin de novembre 1846, il tombait de la neige,

(l) Mémoires , tome II, LIV, page 258 ; cf. tome I, XXVI, page 145 et sq. — et Lettres intimes (1829-1830).

il faisait un temps affreux... Rien dans ma carrière d'artiste ne m'a plus profondément blessé que cette indifférence inattendue. La découverte fut cruelle... J'étais ruiné... » Ah ! pauvre cher grand ami, mort immortel! Le lyrisme est contagieux, mais ne fait pas oublier l'origine plus lointaine du poème sonore : Berlioz avoue qu'il admet en les retouchant quelques fragments datés de 1829 ;ce sont les Huit scènes de Faust, dédiées à M. de la Rochefoucauld, dictées par un événement cérébral, la première lecture du Faust traduit par Gérard. Fascination « étrange et profonde », idée fixe qui provoquera bientôt la Fantastique /Les Lettres intimes nous avertissent : Goethe, après Shakespeare, 'devient un dès « explicateurs de sa vie », son muet confident d'ardente jeunesse : en voiture déjà, Berlioz esquisse la « ballade du Roi de Tkulé en style gothique ». Il s'écrie : « Ecoutez-moi bien, Ferrand ; si jamais je réussis, je sens, à n'en pouvoir douter, que je deviendrais un colosse en musique ; j'ai dans la tête depuis longtemps une symphonie descriptive de Faust qui fermente ; quand je lui donnerai la liberté, je veux qu'elle épouvante le monde musical. L'amour d'Ophélie a centuplé mes moyens. » Onslow, Meyerbeer, Spontini, Marx font fête à l'original essai, dont une Lettre du 15 juin 1829 cite le Premier ckœuj (1), le Concert des Sylphes, alors à six voix, le Roi de Thulê, la Sérénade. Admirateur des noires lithographies d'Eugène Delacroix, Gœthe avait promis d'écrire...

Qu'aurait-il dit du monument définitif, de la Damnation pittoresque, et française en son décor germanique, cher à l'époque, si différente delà pensive « Rédemption » de Schumann, sa sœur cadette (Scènes de Faust, 1848)? Œuvre de savoir et de verve, à qui les puristes reprochent de n'être qu'une suite de tableaux, très vivants sans doute, mais détachés : le grief conviendrait mieux à Lelio; mais l'aveu même de Berlioz souligne son procédé de composition : sa libre et fière fantaisie travaille vite, retouche minutieusement, et soude des inspirations de date et de provenance diverses. Dans Roméo, de même, « symphonie monstre ». C'est l'art d'un nerveux, mais génial.

En 1898, pour le centenaire du Faust, je voudrais entendre alternativement les deux traducteurs, Schumann et Berlioz, le penseur et le peintre. Vous n'attendez pas, ermites, une analyse décrivant la tristesse lumineuse de ce matin de mars dont, par exception, le développement symphonîque annonce déjà les rires des paysans ou l'éclat guerrier du Rakoczy ; puis la froide nuit philosophique qui se dore aux ferveurs delà cathédrale voisine évoquée, puis l'Esprit de vie qui entraîne le rêveur dans la cave triviale d'Auerbach, aux bords enchanteurs de l'Elbe, à travers les chants libertins des soirs tristes ; puis l'atmosphère d'amour où s'extasie Faust, où

(1) Est-ce V Hymne pascal, d'une touche si ressentie ?. . . — Berlioz a détruit sa partition.

Marguerite frissonne, où les Follets ricanent, jusqu'à la passion fatale; puis les soirs d'abandon nimbés par le rappel indifférent des chers souvenirs,

O soleils descendus derrière l'horizon ! —

la solitude où l'âme se transfigure, forêts et cavernes, la chevauchée sinistre qui s'effondre dans l'orgie du Pandœmonium, la terreur muette des mortels, l'espoir mélodieux des séraphins : troublante atmosphère d'incantation, qui semble exhalée des noirceurs d'un Nuremberg idéal, crépuscule diapré sur les toits gothiques, poésie à la fois languide et furieuse qui chante la vie vécue par un poète, volupté puissante, tyranniquement évocatrice. C'est d'un art spécial, unique, point imitable, sous ses dehors descriptifs, parfois réalistes, aux intensités d'eau-forte ; c'est, comme disait Th. Gautier, je crois, le « haschich » de Berlioz, le plus personnel et le mieux voyant des musiciens. On vient, maussade, on escompte l'effet prévu, en se rappelant les inconvénients du déjà trop entendu, signalés par Delacroix : mais bientôt, de l'ensemble, plusieurs auditions successives détachent avec le ravissement de l'inédit des détails, et quels détails ! révélant le faire du maître, expliquant sans le flétrir le pourquoi de ce flou, de cette morbidesse, de ce vague mélancolique comme le bonheur, ciel où glissent des sylphides blondes de Fantin- Latour (1), pâle vesprée aux brusques éclairs, que sillonne orageusement le cauchemar de Swedenborg. Je vise le Berlioz toujours inconnu des recoins d'exquise poésie, de coloris parlant, que la foule néglige pour les « morceaux » bissés, délicieux d'ailleurs ou superbes, tragiques, éthérés, mais plutôt encore juxtaposés que réellement fondus dans l'homogénéité d'une synthèse; je note les nuances fugitives comme un regard aimant, les riens de génie que caresse une « écriture artiste », moins pour l'orgueil de la difficulté vaincue que pour l'effusion du rêve intérieur : Ernst a défini le développement symphonique initial, rare chez Berlioz. 11 faut souligner les sourds pizzicati d'émotion, les rhythmes haletants, les ineffables harmonies de Y Hymne pascal avant les dernières cloches, les dialogues brefs, les touches vives, les cors sataniques (II, 9), la brise enchanteresse à trois temps en si mineur qui parfume le Songe> la demi-teinte obtenue par les accords pianissimo des trois trombones et d'une trompette (Voici des roses), la mélancolie des bassons au crépuscule, les modulations de Y Air de Faust (III, 2), les timbres bizarres ou fumeux, la percussion ménagée, les flûtes naïves, la petite flûte ironique, les sextolets des contre-basses angoissées comme le désir [duo, fin), les sept accords arpégés des premiers violons qui terminent l'ardente élégie de la Romance, les silences poignants,

(1) L'Anniversaire de 1S76 et la Damnation de Faust (Salon de 1888) : tableaux et lithographies (n°s 7 et 83 du Catalogue G. Hédiard).

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l'ample tonalité d'ut dièze mineur de Y Invocation, la cuisine orchestrale de l'Enfer, Les défauts du romantique tiennent à son éducation à son temps, à sa névrose ; mais sa palette de précurseur n'est à personne : elle devance la grâce de Geneviève ou la fierté d'Eisa, sans posséder ni la rareté musicale de Robert Schumann, ni la noblesse héraldique de Richard Wagner ; mais Hector Berlioz les précède et les captive. Le visionnaire de la Fantastique, de Roméo déjà, crée d'instinct le leitmotiv, souvenir imperdable qui ferme les songes de Lelio ou thème anticipé qui colore les récits du Prologue ; dans la Damnation, le motif vernal de Faust traverse toute la première partie ; et des échos des scènes futures parcourent l'harmonie. Les trois croches brèves de Méphistophélès le précèdent dans le laboratoire moyen-âgeux du docteur, dans la taverne rubiconde, au seuil de Marguerite (cette fois sans cymbales) ; deux fois le refrain rêveur du Roi de Tkulé annonce ou rappelle la jeune fille ; même indication pour les Follets, pour la Retraite animée de voix lontaines... Et la douceur prépare l'énergie. Berlioz est le seul grand compositeur français du siècle : nutre poète-musicien habite parmi les forts. Auprès des novateurs, il tient toujours.

Concert supplémentaire du jeudi 13 février. — Entre l'olympienne Ut mineur et les Chansons de Miarka, la première audition d'un V e Concerto en mi bémol de Rubinstein, dont l'ennui rehausse encore le féerique archet de M. Safonofï et la jeune virtuosité de son élève M. Lhévinne.

P. S. — Les Follets capricieux de Berlioz rendent grâces à Torchestre-Lamoureux : évoqués avec une musicalité mendelssohnienne qui ne compassé en rien leur extravagance harmonieuse. Le 26 janvier et le 2 février, Berlioz joué partout, Cirque, Châtelet, Conservatoire (Roméo et Juliette). La gloire est boiteuse, comme la justice. — Aux deux derniers programmes des Concerts de l'Opéra, les jeunes en flotte 1 Georges Hue, Bachelet sont applaudis, mais M. Hirschmann n'a pas une bonne presse... L'aïeul Ambroise Thomas s'éteint sur les bravos qui saluaient son Prologue de Françoise de Rimini ; à défaut d'étincelle, ii eut îa droiture : belle part encore. — A Rouen, le Vaisseau-Fantôme ! à Nantes, Ping' Sin injustement retirée ; à notre Opéra-Comique, reprise du Barbier rossinien où Clément se distingue.

Tel mon confrère des Arts, je prie MM. les auteurs ou éditeurs d'adresser à V Ermitage les livres dont ils désirent un compte-rendu.

Raymond Bouyer.

Paris, 17 février 1896*

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