Ï9 6 L'ERMITAGE
d'étoffes ou de belle chair, mais jamais cette amoureuse compréhension du mouvement, du geste et presque de la parole vive de nos femmes, en quoi excella le siècle précédent qui nous permet ainsi d'adorer nos arrièregrand^mères. Même en déesses, elles gardaient de la vivacité, de l'aisance et de l'esprit. On dirait, à voir leur effigie, que les femmes d'aujourd'hui sont stupides. C'est vexant pour nous.
Regardez, je vous en prie — et il est besoin, n'est-ce pas, de vous en prier? — la femme que peint M. Munkacsy asphyxiée par les fleurs. J'ai vu là devant deux cents personnes se pâmer. Je les supplie de m'en dire la raison, si ce n'est celle-ci que ce peintre hongrois est renommé pour avoir peint N.-S. Jésus-Christ sous la figure d'un juif, ce qui est d'une exactitude aussi probable que d'une sottise manifeste. Mais nul souci de vérité historique ne vous pousse ici à faire d'une femme un mannequin cartonneux ; ni de fleurs, qui sont gracieuses d'ordinaire, des sortes de branchages maigrichons et épineux qui, d'ailleurs, se moquent .d'être dans la toile autant que la toile le mérite. Si M. Munkacsy avait donné à sa femme une apparence de vie, il est certain qu'elle l'eût perdue plutôt par l'absence d'atmosphère que par la « revanche de ces fleurs » fanées.
Je ne vois guère à citer que les Sainfoins de M. Maurice Eliot qui sont d'une notation très remarquable, des paysages de M. Nozal, de M.Saint- Germier ; en sculpture une statuette de marbre de M. Alfred Boucher intitulée Création, fort jolie, et enfin M. Jean Veber qui, cette année-ci, comme déjà précédemment, expose au Cercle Volney ce qu'il y a de plus original et de plus intéressant.
Je suis bien aise de l'occasion que j'ai de parler de M. Jean Veber, et je suis d'autant plus facilité à dire du bien de lui, que je ne le connais personnellement en aucune façon. Que Ton veuille excuser ce préambule vulgaire, mais il m'est indispensable à prévenir ceux qui, connaissant mes principes d'art, pourraient s'étonner de m'entendre faire l'éloge de M. Jean Veber. Je n'entends pas dire que ce jeune peintre ait réalisé ou soit même en voie de réaliser la beauté qui me serait chère. Je doute même qu'il ait conscience d'un type de beauté et je crois qu'il suit aveuglément et librement son tempérament. Mais il a un tempérament ; cela n'est pas banal, et jamais je ne m'aviserai d'aller contre quelqu'un qui manifeste une tendance naturelle que je sentirai forte, spontanée, originale et non issue de la mode, du goût du jour, ou du « bateau » delà semaine. M. Jean Veber qui manie plus habituellement le crayon que le pinceau, a cependant donné dès ses débuts des toiles des plus intéressantes, je ne dis pas par « l'expression » mais par la fougue extraordinaire de la puissance expressive. Non qu'il ait jusqu'ici positivement exprimé quelque chose; mais il a prouvé qu'il avait de quoi le faire, un jour où l'autre, par des moyens sûrs et peu communs. On se souvient d'un portrait de M. Ana-
tôle France, causant, en foulard de nuit, à sa table de travail, et d'un portrait de M. Jules Lemaître chez lui, aussi familièrement et spirituellement animé. Outre qu'il convient de louer un peintre du choix de ses sujets, il faut reconnaître que l'exécution de ces figures marquait un sens très particulier des caractères qui constituent la vie chaude et mouvante d'un visage, et qui sont à peu près perdus aujourd'hui grâce au souci de la virtuosité ou à celui de la facture originale. Doit-on regretter que ce sens si vif du caractère entraîne M. fean Veber à la caricature ou au dessin humoristique? Je ne l'ose pas, quant à moi, car il a donné dans ce genre, non seulement son œuvre la plus curieuse, mais ce que la carw cature a donné de plus excellent depuis les géniales fantaisies de Daumîer.
Certaines charges d'hommes politiques, issues du crayon de M. Veber, m'ont fait l'effet d'un art de l'humeur absolument renouvelé et tiré enfin de la platitude quasi académique où nos caricaturistes, depuis Gille et à l'exception de l'adorable et délicat Garan d'Ache, l'ont trop fâcheusement maintenu. Je suis porté instinctivement à voir un homme de génie dans un bon caricaturiste. Cet art est fait d'une sorte de divination et de surabondance d'activité. Ces gens-là véritablement créent, en interprétant. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'ils pourraient être de grands peintres. Mais ils sont classés dès l'instant qu'ils ont fait sourire ; les voilà bloqués dans une de ces catégories, de ces castes professionnelles où l'on est condamné à perpétuité. J'admire le courage de M. Jean Veber d'oser montrer qu'il en peut sortir, soit en disciplinant, en concentrant dans un portrait ses bondissantes qualités de physionomiste, soit en promenant dans le frais Jardin des Fées ses figures de femmes onduleuses et souples jusqu'à une sorte de serpentement plus inquiétant que gracieux, qui font songer à des métamorphoses possibles, peut-être toutes prochaines, et traduisent si bien dans le genre suave cet élan fondamental et propre à M. Jean Veber, cette aptitude romantique sans doute, mais d'un romantisme congénital, à distendre, à outrer un caractère vivement saisi, à prolonger dans un mouvement dont on ne prévoit pas la fin, un geste expressif — art un peu baroque assurément, un peu voisin de l'étrangeté, j'en conviens ; mais ni artificiel ni sot, ce qui le distingue hautement d'autres tentatives analogues et contemporaines.
— Dans la visite de ces Cercles, on en arrive à s'étonner quand l'on découvre une œuvre intéressante. Ce n'est plus pour cela que l'on y va. J'espère que l'on y servira bientôt des pâtisseries et des rafraîchissements et que l'on pourra s'y asseoir en compagnie élégante et causer sans plaisanter obligatoirement la peinture et les peintres, ce qui, à la longue, devient un sujet monotone. Dès aujourd'hui, je commence pour ma part à ne les point plaisanter et je m'étonnerai simplement et comme il con-
vient de la présence ici d'un beau portrait de M. Benjamin Constant, et d'un de M. Dagnan-Bouveret, et d'un de M. Humbert, et encore davantage d'une admirable marine de M. Harrisson, toutes choses qui mériteraient être vues dans un milieu véritablement artistique.
— Aux Aquarellistes, il y a de beaux paysages de Zuber, des dessins de Jeanniot, qui sont d'une signification frappante, mais point du tout jolis; des paysages de Loir Luigi, d'une tonalité qui paraît sombre et contient au contraire beaucoup de lumière très savamment discrète. C'est bien composé * il y a des routes montantes dans la campagne, des vues de Paris, des soirs de crépuscules tout à fait réussis.
J'attendrai une autre occasion pour dire ce que je pense de bien de M. Rochegrosse et me contenterai de signaler à cette exposition la présence de M. Boutet de Monvel que j'entends traiter de fabricant de porcelaine et qui me semble le seul homme, en un temps où la naïveté est si fort à la mode, qui en ait réalisé la grâce simple et de la façon la plus naturelle du monde. Ce n'est pas dans sa Jeanne d'Arc que j'en vois l'exemple le mieux accompli et je vous accorderai qu'il y a beaucoup de convention dans la manière de traiter les portraits de ses petits garçons et de ses petites filles. Cela n'empêche point que je ne connaisse personne pour rendre la candeur d'un visage frais de bambin, et là fine intelligence qui pointe en deux jeunes yeux bleus, et la gaucherie de deux jambes mal faites, de la façon merveilleusement simple qu'emploie M. Boutet de Monvel. Où d'autres se guindent et font les imbéciles pour joindre les « primitifs », lui, semble un petit frère tard venu d* ces bonnes gens consciencieux, appliqués et pleins de foi. Je gage qu'il ne se soucie nullement de les imiter et c'est pourquoi il en approche tant. Qiie l'on se rappelle les admirables illustrations de Xavier e de M. Ferdinand Fabre, où je vois l'oeuvre la plus exquise de M. Boutet de Monvel, ces enfants dans les champs, ces baisers puérils, et ces belles figures de prêtres, ce dessin fini, ce coloris uni, cette grandeur du simple qui se dégageait de telles compositions ! Celui-ci encore est étiqueté « peintre d'enfants ». Vous ne le sortirez pas de là. Qyant à moi je pense que., malgré quelques irrégularités, il a été quelquefois « grand peintre » et je ne le sortirai pas de là.
— Depuis que je suis prévenu par la notice même du catalogue, qu'il y a une raison de « patriotisme » à nous intéresser aux peintres orientalistes, il me paraît évident que le seul rôle de la critique est de déposer les armes et de s'extasier coûte que coûte vis-à-vis de ces fiers champions de l'art français.
A la vérité, on le peut faire très volontiers pour des peintres comme M. Charles Cottet, qui nous donne par ses paysages de la Haute- Egypte une sensation lumineuse d'une intensité très puissante et qui joint à ses qualités de Iuminariste un sens de la beauté tragique du paysage
que Ton ne saurait trop applaudir. Avec quelques pierres, un rayon ardent et de l'ombre, il évoque une sorte de brutalité céleste, de choc amoureusement cruel du soleil et de la terre, d'écrasement silencieux et . résigné qui me vient à l'appui de ce que j'écrivais ici le mois dernier à propos d'admirables œuvres de M. Besnard, à savoir que le peintre de génie peut, par une inexplicable magie, en faisant revivre certains effets naturels et simples de la lumière sur la surface des choses, peut évoquer, suggérer des sensations et des idées d'une ampleur comparable à celles qui naissent de la figuration compliquée des symboles. Je ne dis pas qu'il n'ait pour ce faire, qu'à « copier » la nature» ce qui est une sottise, attendu que nous ne voyons jamais absolument la nature ; mais qu'il se borne à traduire 1 : 'émotion que la nature à certains moments lui donne, la physionomie vivante que prennent à certaines heures les paysages, à nos yeux. Ceci n'est nullement introduire dans la vision la fantaisie, ni le rêve même, ni la déformation, bien entendu. Ceci n'est pas donner le champ aux dévergondages d'imagination, qui sont choses faciles et à côté de l'art. C'est opérer cette alliance naturelle et de raison, de notre âme émue et de la nature émouvante par ses formes, par quoi la souveraineté de la forme s'imposa nt et ne nous empruntant que l'étincelle de vie qui nous est propre, naît cette chose supérieure à la fois à la nature seule et à nous seuls : l'œuvre d'art.
Presque toutes les toiles qu'expose M. Etienne Dinet sont remarquables par l'exécution. Ce n'est pas à nous de souffler à ce maître coloriste ce qui manque à son Lendemain de Ramadhan pour en faire véritablement une œuvre. C'est une étude excellente ainsi que les Jeunes filles arabes et le reste de son exposition.
Au contraire, un large sentiment de beauté se dégage chez M. Giraroot de l' Attente du départ des Aïssaouas à Tanger, dont la peinture est un peu pâle et petite.
De M. Maurice Potter, j'aime surtout les Fileuses dont l'une a une attitude superbe, est une petite merveille. Ses illustrations de Salammbô me touchent moins, encore qu'elles ne soient pas dénuées de beauté. A citer encore des Aquarelles d'Algérie de M. Schatzmann, J'espère avoir l'occasion de parler une autre fois et en meilleure connaissance de cause de Théodore Chasseriau dont on nous promet une exposition plus complète.
Je ne crois pas que l'essai de M. Rivière Théodore, de nous donner une caravane en plâtre, soit bien heureux, mais par contre il a exposé deux petites statuettes de danseuses qui sont très belles.
De grâce, que l'on ne s'éloigne pas de chez Durand-Ruel sans revoir les deux ou trois Claude Monet qui y sont exposés ces temps-ci, — et un J.-L. Brown : des chevaux sur le chemin, dans l'humidité matinale, et
StoO L'ÈRKfïTAGË
toujours ce Manet : le bras et le jupon blanc de Nana, Enfin d'admirables Degas.
— Voulez-vous du Vinci ? Voulez-vous du Botticelli? Voulez-vous du Memling ? Voulez-vous de l'ancien ? Voulez-vous du moderne ? Voulezr vous de la peinture de la saison ? Vouîez-vous du bon, du mauvais, et de l'excellent ? M. Lewy-Dhurmer qui est un « peintre de l'âme » tient tout cela chez George Petit. Je vous préviens que cela coûte très cher. Mais pourquoi pas? D'abord il y a une grande quantité de snobs, et il y a même dans la boutique de M. Lewy-Dhurmer dés choses très bien faites. On est fort embarrassé pour en parler ; on ne sait pas de quoi n'est pas capable un homme qui est capable de faire autant de choses que j'ai dit. Par exemple, dans un genre qui me paraît moins emprunté, il a fait un portrait de M. Rodenbach qui n'est point mauvais ; et à part des figures regrettables comme celle qu'il semble préférer puisqu'il Ta fait reproduire sur le catalogue, presque tout ce qu'il y a là ne manque pas d'offrir beaucoup d'intérêt. C'est le peintre le plus habile parmi les nouveaux venus.
— N'en déplaise à certains, mais il y a chez Erard, rue Laffitte, un
Roybet, un gentilhomme en noir, le gant en main, qui est d'une allure
assez louable.
René Boylesve.