‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 76 sur 150 · IV. — AUTOUR DES THÉÂTRES · texte numérisé non relu

IV. — AUTOUR DES THÉÂTRES

Odéon : Le Modèle, de MM. Henry Fouquier et G. Bertal ; Conférence de M.Jules Lemaître. — Théâtre libre : L'âme invisible, de M. Claude Berton ; Mademoiselle Fiji, d'après Guy de Maupassant, adaptation de M. Oscar Méténier. — ■ Théâtre de l'Œuvre : Raphaël, de M. Romain Coolus; Salomè, d'Oscar Wilde.— Théâtre Français : Grosse Fortune, d'Henri Meilhac. — A la Bodinière : conférences de MM. George Vanor, Pierre d'Alheim, Maxime Formont, Austin de Croze, Jules Bois.

Le Modèle, de MM. H. Fouquier et G. Bertal.

Il est certain que lorsque des critiques s'avisent de composer, à leur tour, une œuvre, ils doivent nous présenter un modèle. M.Henry Fouquier, critique dramatique du Figaro, et M. G. Bertal, qui fut longtemps attaché en cette même qualité au Rappel , s'en sont tenus au titre. La pièce elle-même, si elle est le modèle de quelque chose, c'est d'une resplendissante banalité. Cette grise soirée a été un gros étonnement, même pour ceux qui refusent tout talent à Nestor. Je ne suis pas de ces intransigeants* mais après le Modèle j'ai dû relire certaines pages des Contemporains de M, Jules Lemaître, pour ne point, ici, être tout à fait irrité contre M, Fouquier, et M, Bertal eût peut-être profité de l'indulgence gagnée à

cette lecture s'il n'avait personnellement donné des preuves de bon goût et d'adresse scénique.

Après un merveilleux portrait le long duquel M. Lemaître donne au chroniqueur de Y Echo de Paris et du Figaro toute une série d'ancêtres (il le compare à un Grec de la décadence, à un Florentin d'il y a trois siècles, à un roué et même à un Arouet du siècle dernier, à un Parisien d'aujourd'hui, à un Français de toujours) il conclut ainsi : « Il n'est pas artiste au sens étroit du mot, mais moraliste et curieux. Un artiste ne jouit que des formes et ne considère les hommes et les choses que sous un angle particulier ; le curieux les saisit tour à tour sous tous leurs aspects. Seul, celui-là jouit de tout, qui est curieux de tout ; et celui qui est curieux de tout est par là même un esprit tempéré et maître de soi. » Si ces lignes n'étaient pas signées de l'auteur du Mariage blanc on y applaudirait sans réserves» mais elles sont étrangement vraies appliquées au seul Henry Fouquier. Malgré son incompréhension de certains hauts talents nouveaux, malgré son peu de propension au rêve, Nestor-Colomba -Fouquier reste le plus étonnant des chroniqueurs parisiens, peintre souvent courageux, moraliste mordant et écrivain de belle langue moderne. Il est surtout un féministe très informé et de bon conseil. Ses Nestor retardent parfois, ses Colomba sont toujours agréables à lire. Il a dans ses articles sur les femmes une délicatesse, non exempte de la vigueur convenable, qui ne laisse pas de plaire à beaucoup et même à quelques-uns. Il aime son sujet, d'instinct sans doute, mais aussi par raisonnement. D'instinct, et l'amour le libère des conventions de la morale enseignée. Par raisonnement, et il arrive à savoir jouir très finement de tous les petits côtés de la comédie amoureuse ; cela ne va pas jusqu'au dilettantisme compliqué de perversi. ns, mais l'amusé moraliste ne dédaigne pas de frôler ce sujet, extrême limite que côtoie le fossé sadisme.

Toutes ces aimables qualités ont disparu dans le Modèle. Je sais bien que la pièce est plutôt de M. Bertal, mais l'aîné qui n'a pas dédaigné de signer l'ouvrage élaboré par un jeune confrère aurait pu, dans les deux caractères de jeunes femmes que contient le drame, parfaire plus savamment ces portraits un peu bien flous. II y a de loin en loin des détails charmants, mais le déjà- vu domine, enveloppe tout, gâte tout. Et puis quel déconcertant romantisme dans cet invraisemblable comédie de la scène finale : le modèle se tuant parce que son amant épouse l'amie d'enfance. Le fait en lui-même n'est pas tout à fait étonnant, cela, mon Dieu ! est arrivé ; mais c'est îa manière dont cela arrive qui est ridicule, tout à fait.

Nous dirons plus loin de quelle façon la pièce était montée et interprétée.

Conférence de M. Jules Lemaître.

Je suis allé entendre la conférence de M. Jules Lemaître sur V Ecole des

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vieillards de Casimir Delavigne. Qiiel adroit et spirituel causeur que notre nouvel académicien ! Qyelle jolie langue il chante ! Gomme il a bien su caractériser le médiocre génie du vieux dramaturge et la dignité de sa vie et même de son œuvre. « Je le respecte tant que je l'aime », a-t-il conclu. Mais ce que l'auteur du Pardon et de VAge difficile a fort bien dit, c'est l'état actuel de l'amour et l'âge des amoureux. Hélas ! je n'ai point le texte pour vous le transcrire. « Les jeunes gens d'aujourd'hui ont peur d'aimer. Les livres et une vilaine sagesse instinctive leur ont appris que l'amour avait mille inconvénients... Les vrais amoureux ont quarante et même cinquante ans ; ils se sont tout à coup aperçus de la sottise de leur prudence et ils aiment avec fougue, comme libérés... Et comme c'est à eux aussi qu'incombent le gouvernement de la chose politique et des administrations, il ne faut pas trop s'étonner si tout marche si mal...» La salle bondée à fêté comme il convenait le charmant conférencier.

L'Ame invisible, par M. Claude Berton.

Dans Grand'papa joué Tan dernier au Théâtre-Libre M. Claude Berton s'était laissé aller à la peinture cruelle. Il y fut plus royaliste que tous les rois du théâtre rosse. La pièce n'était pas mal faite, mais quelque peu répugnante. Je dois dire de suite que sa nouvelle œuvre marque un beau et fier progrès. Après le naturalisme, la psychologie l'a attiré et il a décrit, avec toutes ses nuances subtiles, un cas très curieux de l'inconscience de l'amour. Je n'aime pas le titre qui est enfantin et pas du tout explicatif. Le héros n'est pas malheureux parce qu'il ne voit pas l'âme de sa maîtresse, mais bien parce qu'il ne peut pas arriver à définir, à analyser l'amour qu'il a pour elle, ni même l'amour qu'elle a pour lui. Le drame est très bien bâti, ce qui n'est point toujours un défaut ; il reste clair autant qu'il peut l'être ; il est bien écrit (avec parfois un maniérisme pas désagréable).

Les caractères sont très nettement établis.

Voici l'amant tourmenté du désir de s'expliquer sa passion : Pierre de Champcey ; voici le simple curieux de voir, le dilettante qui s'écoute parler, très spirituel, très amusant, très maître de lui : Jean Lajaille ; et voici Gontran Loubineau, le lourd paysan enrichi que l'amour terrasse. Enfin, celle qui tire les ficelles de tous ces pantins (que nous sommes) l'amante, très belle, artiste, occupée d'instinct à plaire, qui certes aime (ah ! la malléabilité infinie de ce mot) aime Pierre, malgré les tortures qu'elle lui impose. Chacun parle selon son caractère, l'amant avec des soubresauts de l'inquiétude, l'abondance que donne la fièvre; l'homme d'esprit avec la souplesse, l'à-propos, la finesse qui conviennent ; le paysan avec la sincérité étonnée, la lourdeur ahurie qu'il fallait; la femme enfin avec toutes les félinités, les grâces, et l'énergie soudaine que son rôle de dominatrice imposait.

C'est en somme une comédie tout à fait intéressante et qui fait bien augurer de la carrière de M. Claude Berton.

M"« Fifi, adaptation Méténier.

Mademoiselle Fifi est une des plus crânes, une des plus puissantes nouvelles du plus parfait de nos nouvellistes de l'Ecole de Médan. Il y avait de la témérité à la vouloir mettre à la scène. M. Oscar Méténier s'en est tiré avec beaucoup d'adresse et le Théâtre Libre a mis la pièce en scène de très tragique façon. Le public par trois fois a écouté le drame avec respect et piété. Le caractère du major allemand — brutal mais juste — était un contrepoids suffisant à l'insolence imbécile du petit sous-lieutenant destructeur de tableaux et irrespectueux en face des vaincues, — car la femme, même matriculée sur sa chair à vendre, est digne de respect.

Salomê, de M. Oscar Wilde.

Poésie éclatante comme quelque déploiement d'une riche draperie, terrible évocation d'une heure terrible, la Salomê de M. Oscar Wilde a ému et charmé. Ici nous connaissions tous le livre, mais il faut dire avec quel soin M. Lugné-Poe a monté et joué lui-même cette œuvre puissante avec la merveilleuse collaboration de M me Lina Munte qui fut une Salomê farouchement femme et très belle.

Le mot de plagiat est très à la mode ces temps-ci. A la sortie de l'Œuvre des messieurs exhibaient toutes leurs connaissances : Maeterlinck, Flaubert. Il faut sourire. Le drame est de bon métal, sonore ; le poète n'a pu oublier l'histoire, ni Flaubert, cet autre Michelet, mais mille détails et Tidée maîtresse et son expression, sont bien de lui et le succès a été très grand.

Raphaël, par M. Romain Coolus.

C'est un terrible homme que M. Romain Coolus. Cest un ironiste qui de peur de paraître ridicule d'avoir une idée à lui, se moque de lui-même à chaque instant. Non seulement il se regarde dans la glace pour se voir rire, mais il porte dans ses chroniques un second miroir dans lequel il voit lui-même et son reflet; c'est l'ironiste de l'ironie.

Sa pièce est chatoyante, étincelante, souriante, jolie, mais à la façon de ces toiles d'araignée, le matin, dans les champs, alors que le soleil accroche ses reflets de diamants à la rosée pas encore bue. N'y mettez pas le doigt, tout va se déchirer. Contemplez ce curieux spectacle à distance, n'approchez pas. Il ne faut pas non plus le considérer trop longtemps : la rosée est timide.

M. Romain Coolus, critique acerbe et grand amateur de petites phrases à pendeloques spirituelles, avait déjà fait jouer en 1893, au Théâtre- Libre, Ménage Brésile, qui contenait en germe Raphaël. Il s'agissait d'un

mari complaisant préférant prêter sa femme que prêter ses livres. Daniel de Raphaël a « organisé » son cocuage : il en a fait la base de son bonheur tranquille. Et durant que sa femme s'essaye à être heureuse avec Mignard, Daniel se regarde croupir. Bonheur de marécage, comme l'on voit. Survient une quatrième petite grenouille, fraîche sortie des langes scolaires : Raphaël, le cousin imberbe. Daniel regarde, sourit ; Mignard se révolte : on le met à la porte ; Raphaël gagne ses petites entrées dans le marais. A peine quelques leçons prises, il va exercer ailleurs ; désespoir de l'éducatrice. Retour de l'amant dévoué, ce bon Mignard, et tout rentre dans l'ordre. Le divin mari continue à se regarder croupir...

Cette donnée pas mal burlesque a fourni à l'ingénieux R. Coolus toute une série de scènes très amusantes, toute une farandole de mots drôles. M. R. Coolus est très spirituel ; il Test tant que tous ses héros de l'avoir fréquenté le sont devenus. Chez M. Claude Berton, il y avait un très curieux et très adroit essai de classification. Chaque personnage avait un caractère qui se montrait jusqu'en l'extrême pointe de la phrase dite, du geste ébauché. Chez M. Coolus, les jeux de mots l'emportent sur tout, c'est une frénésie générale. A la sortie, tout le monde avait sa pointe ; c'est contagieux.

Succès très vif en somme, gros progrès sur le premier essai, belles espérances pour l'avenir, quand une certaine sagesse aura mis ses dents.

Amants et Viveurs Je suis retourné voir, à deux jours d'intervalle, Amants et Viveurs, les deux gros succès littéraires et d'argent de l'année. Ce n'est certes pas la perfection : ces deux pièces sont inégales, trop parisiennes peut-être, trop voulues. Mais quelle lumière vive sur notre temps, quel sain jugement !

Viveurs est plus chatoyant, plus rempli d'agréments extérieurs, mais Amants est plus sobre, plus de poésie, plus profond J'ose dire à M. Coolus qu'à son esprit de mots, je préfère l'esprit de situation de M. Donnay. Amants est une des plus jolies œuvres de ces dernières années et sera, pour plus tard, un joli et précieux document. C'est la plus sincère comédie moderne que je sache.

Et puis quelle interprétation merveilleuse ! Réjane, Granier ! Guitry, Mayer 1 Yahne ! et tout le troupeau fanfreluche !

Grosse fortune, par M. H. Meilhac.

Hélas I hélas ! avoir vu cela.

Permettez-moi de ne pas insister. Les auteurs devraient former entre eux une ligue protectrice qui veillerait à ce que chacun respectât sa propre renommée... Relisons les œuvres passées !

Des Conférences Austin de Croze a parlé de la Corse et nous a pittoresquement fait

assister à un Vocero, sorte de pieuse déclamation pour cortège mortuaire.

M. Jules Bois, en une dernière conférence, nous a dramatisé étrangement Y envoûtement de haine, avec la collaboration de la tragiquement belle M 11 * Verteuil, de l'Odéon.

M. George Vanor s'est prodigué ces temps derniers. Il devient notre meilleur conférencier. A sa salle d'Athènes, il a. parlé de Beethoven en poète, puis, à la Bodinière, avec l'accompagnement de M lle Arbel, il a ressuscité ce merveilleux xvni e siècle d'amour et de beau langage... Enfin, en cette même Bodinière, toute pleine chaque après-midi de jolies visiteuses qui s'administrent un peu au hasard la pitance intellectuelle, il nous a révélé une délicieuse créature : M lle Maria Severina, qui nous a chanté Naples. Blonde aux yeux sombres, une bouche d'amante de jadis et ce joli sourire qui affole. Yanor choisît si bien ses interprètes qu'on l'oublie un peu, et même tout à fait quand M lie Severina chante, ou simplement sourit. Pourquoi M lle Severina ne deviendrait-elle pas Tune de nos grandes artistes ? Je n'ai pas vu M. Carvalho à la conférence de la Bodinière, et ce nom me fait tout à coup souvenir que je marche sur les terres de mon excellent voisin Bouyer.

J'espère qu'il dira un mot de la vibrante conférence sur Moussorgski, ce Russe inégal, mais génial, que Pierre d'Alheim nous découvre avec la précieuse collaboration de M Ue Marie Olénine, une toute jeune artiste d'avenir certain, et du parfait pianiste Forster.

M. Maxime Formont s'est aussi essayé à parler en public ; il avait choisi le plus charmant des sujets, les « Poètes inspirés de Watteau » et la plus délicieuse des interprètes, M lle Rose Syma : c'est dire qu'il a été justement applaudi ; Hugo, de Banville et Verlaine ont défilé tour à tour et ce fut une heure très douce.

Jacques des Gâchons.

Notules.

Odéon.— Très bonne interprétation du Modèle, Rameau en vieux peintre, Magnier et sa belle voix profonde, en jeune médaillé du Salon, Roussette en mondain, très à l'aise, Dux, la femme de chair, et la jolie Lara, si douce, si mignonne et sensible en fiancée patiente. Décors tout à fait convenables.

Théâtre Libre. — Décors somptueux, mise en scène tout à fait curieuse et adroite. Bonne interprétation : L'Ame invisible : M llc Suger (Esther) très énïgmatique jusqu'à la dernière scène qu'elle a jouée fort tragiquement. MM. Larochelle (Pierre), Janvier (Jean) et surtout Arquillière (un Loubîneau épique). Mademoiselle Fifi : Larochelle tout à fait bien en curé Chantavoine, Depas (M l, ° Fifi, le petit officier pervers, très nature), et ces dames, toutes, surtout M ra<% s France, Luce Colas et Gabrielle Fleury.

Très curieux le programme dessiné par M. T. Synave.

L'Œuvre. — Dans Raphaël, Gémier surtout, très remarquable; M 1 » 6 Faustine Chartier. Dans Salomé, Lina Munte, d'un tragique tout à fait personnel et impressionnant profondément; Max Barbier (Iokanaan) et Lugné-Poe (Hérode), interprétation de lignes curieuses. Les deux pièces très bellement montées. Le décor moderne de

Raphaël très .amusant, très Bing : c'est-à-dire plein de bon vouloir, mais encore heurté, hésitant. Mémento : c'était Gémier, déjà — avec la jolie Juliette d'Armières, — qui jouait dans Ménage Brésile (voir Ermitage février 1893).

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