‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 83 sur 150 · V ERMITAGE · texte numérisé non relu

V ERMITAGE

livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il aurait pu faire ; la nature, qui seule est bonne, est toute familière et commune. »

M. René Boy lesve n'est pas un auteur difficile. Il désire qu'on sourie à le lire. On y sourira, encore qu'il y ait parfois un peu de préparation dans le plaisir qu'il donne, et qu'on y sente une main presque trop exercée. L'art ne se doit point sentir, pour être parfait. De moins en moins il se sentira dans notre auteur, jusqu'à parvenir à cet état de perfection qu'on trouve dans Anatole France et dans Guy de Maupassant où la vie coule comme un beau fleuve riant ou mélancolique. C'est un vœu que je formule : à moins d'être un fanatique ou un insensé, on ne fait que des vœux réalisables.

Le Médecin des Dames de Néans est son premier ouvrage. On ne le saurait prendre néanmoins comme un début. L'auteur s'y révèle maître de sa langue et de sa pensée, et sûr de lui sans aucune forfanterie. Il a terminé les années d'apprentissage, et son élégance fut de n'en rien livrer au public. C'est un tort fréquent, — et j'ai quelque raison pour le reconnaître, — de publier un ouvrage avant le total épanouissement de son jugement et de sa sensibilité. Les poètes et les musiciens ont presque seuls ce singulier privilège de créer de belles formes avant l'âge de raison : on les dit inspirés, et d'ailleurs quelques sentiments généraux suffisent à leur instinct du rythme. Mais les romanciers et les critiques n'ont point cette précocité, et ils seraient sages, eux dont l'art est de sentir et de penser, d'imiter ces acrobates qui font de l'art avec leurs corps et n'entrent dans l'arène que pour exécuter des tours admirables dont la difficulté et l'effort musculaire échappent aux plus attentifs.

La langue de M. Boylesve est riche et savoureuse. Il l'a cherchée, pour les mots et les tours, dans les classiques et dans les auteurs du seizième siècle. Il l'a faite sienne en ajoutant à ce qu'il avait acquis par l'étude les dons qu'il avait naturellement en partage, et qui sont de grâce abondante et de goût distingué, avec un peu de volupté complaisante dans la façon. S'il fuit les néologismes, il affectionne les vieux mots expressifs qui tintent comme des grelots et ont presque l'air de figurer les choses par les sons ; je relève en quelques pages : grabuge, mijoter, baguenauder, pignocher; il dit constamment V objet aimé, comme on disait autrefois.

Dans son ingénieuse dédicace à M. Hugues Rebell, il souligne chez nos conteurs français « cette saveur et cet ornement par quoi sont flattés, à la fois, un sens délicat et le naturel appétit du plaisir. » Lui-même n'en est pas dépourvu. Il a parlé aussi, dans une étude sur Anatole France, d'une certaine grâce svelte et mouvante que je lui trouve, et encore « d'une fine sentimentalité située à juste

distance des nuages éthérés qui nous font sourire et de l'ironie amère que nous ne comprenons pas », et cela se découvre aisément dans son livre aux pages même où il donne le plus de sa pensée véritable, et où la joie de plaisir sensuel ne le domine pas. Il n'est que de savoir lire : on trouve presque toujours chez un auteur les termes avec lesquels il le faut louanger, car il les emploie de préférence, et ceci est favorable à la paresse naturelle de notre sympathie qui prend à son service les mots les plus appropriés sans avoir à les chercher loin.

L'art du critique, selon Sainte-Beuve qui s'y connaît, est de savoir bien lire un livre en le jugeant chemin faisant, et sans pour cela cesser de le goûter. C'est un art que je ne connais que chez les autres. Je suis bien sûr de ne pas cesser de goûter le Médecin des Dames de Néans, mais, vais-je savoir, chemin faisant, le juger? J'aurai du moins le mérite d'essayer.

C'est l'histoire d'une cure merveilleuse, telle que les médecins n'en pratiquent point d'habitude. ïl s'agit d'une résurrection et, qui plus est, de la résurrection d'une personne qui se croit vivante; car « l'humanité que les livres officiels enregistrent comme peuplant le globe et se donnent la peine d'étiqueter comme des valeurs, pourrait fort bien être déjà divisée en vivants et en trépassés : les uns qui, par une vertu spéciale, trouvent, créent, ont le pouvoir d'accroître tout ce qui passe par leurs mains ou par leur esprit; les autres, stériles, atones, dénués même d'une résonnance sous le choc, véritables cloches fêlées dérisoirement suspendues. » Il y a ainsi beaucoup de vivants qui sont déjà morts sans qu'il y paraisse. Or, dans la petite ville de Néans, les dames sont dépourvues de vie : en vérité, elles n'ont rien de ce qui fait l'être vivant, ni joies, ni caprices, ni fantaisies, ni douleurs. Elles se livrent aux jours avec quiétude et inertie; elles sont passives et ne sentent pas. J'imagine qu'il y a beaucoup de petites villes comme Néans, et que dans les grandes il y a beaucoup de dames comme à Néans, et qu'il y a aussi beaucoup d'hommes qui souffrent de ce mal, lequel est de ne pas sentir la vie. Mais ils ne lé savent pas.

M me Durosay est la plus jolie trépassée de Néans. Elle n'a positivement de goût à rien, et ignore cette ardeur passionnée qui rend si belle la jeunesse. Son mari, notaire, est d'une médiocrité honorable. La vie lui est facile ; mais son être sans désirs s'étiole et se fane, tant et si bien qu'elle va mourir pour tout de bon si son médecin n'y met bon ordre.

Ce médecin, le deus ex machina, est le docteur Grandier, sorte de colosse bon vivant, Esculape qui aurait eu des relations avec Rabelais et en aurait retenu quelques secrets médicaux, vieillard amateur de la vie et s'exàltant à tout signe de vitalité. Il n'est pas de l'espèce morticole, et cultive la santé comme d'autres de ses collègues la maladie et la mort. Il adore la vie et en chante constamment le cantique. C'est pourquoi, ayant compris son mal, 11 entreprend de ressusciter M me Durosay. En toutes choses, et même dans le plaisir, il nous faut des initiateurs. Il sera l'éducateur de sa malade. Dans le vrai sens, il va lui apprendre à vivre, et pour cela solliciter en elle le désir, aiguillonner les sens et le cœur. Il connaît le but ; mais le moyen ? M me Durosay n'a autour d'elle personne qui soit susceptible de lui donner le goût de la vie : son mari est un bourgeois classique et inoffensif, l'abbé de Prébendes, son confesseur, se fait le complice de sa passivité qu'il croit agréable au Seigneur, et quant au jeune Septime de Jailles, tout frais émoulu de l'école, il ne saurait,- semble-t-il, être pris au sérieux. Qui donc réveillera cette belle endormie ? Et le docteur Grandier sonde en vain l'horizon de Néans pour découvrir un collaborateur à son entreprise de résurrection.

II y songe particulièrement par une belle soirée de printemps où le plaisir de vivre vient s'offrir à M me Durosay qui ne le sent pas. Comme la fraîcheur de l'air lui donne un léger frisson, le jeune Septime d'une main gauche et tremblante dispose un châle sur ses épaules, et la jeune femme a pour cette prévenance un sourire délicat. Spectacle rapide et de peu d'apparence qui éclaire Grandier : Septime sera son collaborateur inconscient; Et le docteur s'exalte sur le mode lyrique à la pensée d'« accomplir une œuvre selon la nature, joyeuse, embaumée, lumineuse, tragique peut-être aussi, pourquoi pas ?»

Un changement d'air est indispensable à l'efficace du remède. L'air de Néans est trop propice à la torpeur et à l'engourdissement. C'est sur'Aix-les-Bains que le docteur dirige sa malade, accompagnée du mari, du jouvenceau et de lui-même. Je n'entrerai point dans le détail de la cure qui est iadicale; les phases en sont présentées avec des nuances exquises, le dénouement n'y est point précipité, mais normal. Peu à peu M me Durosay s'ouvre à la vie, et laisse couler en elle ses mille sources de jouissances délicates. Le docteur obtient qu'elle s'intéresse à. sa personne que jusque-là elle négligeait : son corps ne lui est bientôt plus indifférent, elle en admire la chair et la peau, elle est touchée de sa propre beauté. Tout conspire autour d'elle à cette séduction : le délice de vivre.

Elle est tout étonnée de sentir, et d'éprouver par tout son être comme de petites meurtrissures très chères et tiès douces par où la vie entrerait. Elle cueille la joie éparse parmi les choses, la joie des beaux matins d'été, « cette joie qui sent si bon, qui semble apporter tout le paysage avec soi, où il y a de la montagne, des cyclamens et de la fraîcheur d'eau » ; elle jouit d'être jeune et d'être jeune par de beaux jours, ce qui en double le prix ; elle s'aime elle-même enfin et connaît «l'ivresse naturelle et magnifique qu'a une femme d'être belle au milieu d'une atmosphère heureuse. »

Le jeune Septime n'a pas été étranger à cette transformation. Vous avez deviné qu'il aimait M me Durosay. Et en vérité son premier amour est fort gracieux ; cet adolescent se prépare sans s'en douter des souvenirs enviables. Le romancier apporte des soins particuliers à l'analyse de ses premiers troubles : le sentiment s'y mêle à la sensualité en doses combinées savamment. Gela est délicat et fort. Il y a une grande maîtrise dans cette étude de la première tendresse, et aussi dans les pages où M me Durosay se révèle amoureuse d'elle-même.

Mais le pauvre Chérubin n'est qu'un complice, et rien davantage. Il a contribué à faire goûter la vie à M me Durosay qui se plut à sa charmante passion d'enfant. L'épanouissement total de la femme amoureuse est réservé à un autre homme : M. Lureau-Vélin qui a une belle barbe et une parfaite aisance dans la vie. Ce sont ses deux particularités physique et morale : on ne peut l'apercevoir sans retenir de sa physionomie distinguée cette barbe soyeuse et magnifique, et on ne peut vivre avec lui quelques instants sans remarquer son art de plaire et de s'accommoder aux êtres et au milieu. Par lui M me Durosay achève sa résurrection : après l'amour d'elle-même elle connaît l'amour véritable, et se laisse tomber sur la forte poitrine virile en s'écriant : — Je vis. — Son corps et son âme chantent : comme Vénus sortant des eaux, elle est la vie radieuse, éprise de beauté, de plaisir et d'amour.

Et le docteur, un brin satanique, qui a tout machiné, demeure fier d'avoir répandu par le monde, de la beauté, de la santé et de l'amour. Par lui, la vie va selon Tordre, car le besoin d'aimer est naturel. ïl fut le pasteur d'amoureux qui les conduisît au pacage.

Cependant son entreprise n'alla point sans quelque catastrophe. La douleur s'équilibre à la joie, par le monde. Septime se laisse choir par désespoir d'amour dans un bassin d'où le docteur le retire : pour celui-ci, l'expérience, bien que douloureuse, sera un excellent prélude d'existence. Mais une autre victime est plus

infortunée : ce pauvre abbé de Prébendes, qui expie dès ce monde les péchés de son jeune élève.

Ce conte est d'un harmonieux dessin. J'en aime les lignes droites et régulières. Il est presque classique : il y a même un songe, comme dans toute bonne tragédie. Les personnages y sont d'une belle venue ; seuls, le notaire est quelque peu le type habituel du parfait cocu, et l'abbé de Prébendes est parfois de couleurs trop chargées. Je signalerai encore les charmants paysages d'une belle émotion contenue : la montée de la Chartreuse au clair de lune, par exemple, ou les descriptions enchanteresses du lac'du Bourget.

Il me reste à étudier l'esprit du livre. Il fait l'éloge de la vie et de la volupté. Par ce temps de pessimisme et d'ennui, cela est bon à lire, que la vie est belle et pleine de douceur. M. René Boylesve aime qu'on se donne à ses sensations, qu'on laisse couler en soi le fleuve large et abondant de la vie, lequel rouie des joies puissantes et de fortes souffrances. La fin de l'homme est de réaliser tout son être : qu'il cherche partout le bonheur, qu'il se livre à la volupté. Volontiers le jeune romancier sourirait à cet hymne harmonieux que fit la Fontaine dans Psyché :

Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi : :

Tu n'y seras pas sans emploi.

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout : il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

Chez M. Boylesve, la volupté ne manquerait non plus d'emploi. Et si j'ai souligné le dernier vers, c'est qu'il me parait ici d'une application particulière. M. René Boylesve, en exaltant la vie n'en écarte point la tristesse, surtout la tristesse d'aimer, -qe^ est encore une volupté, et cette douceur de sentir qui dilate l'âme et la fait pourtant soupirer.

Il n'y a nulle gauloiserie dans ce roman. Ce serait, je crois, le mal comprendre que d'y voir un encouragement a la seule jouissance physique. S'il était ainsi, je n'y adhérerais point pleinement. C'est parce que j'y découvre une plus large compréhension de la vie, que je puis l'approuver.

Tout est préférable à l'inertie. Il faut sentir la vie pleinement,

harmonieusement. Et il faut aimer le bonheur. Mais chacun cherche le bonheur à sa manière, et c'est ici qu'il faut savoir comprendre l'infinie variété des êtres. On le peut trouver dans la jouissance matérielle ou intellectuelle, dans l'exaltation de ses forces ; on le peut trouver aussi dans la félicité qu'on donne aux autres, dans la beauté des yeux qui reflètent la joie que vous avez- donnée ; on le peut rencontrer même dans le sacrifice, si l'on a conscience de ce à quoi l'on renonce. Tout cela est vie. La joie païenne n'est pas la seule joie ; ce serait erreur de le croire, et même elle n'est pas la joie complète. Ceux qui ne vivent que pour jouir ne connaissent pas toute la vie, parce qu'ils gardent dans la jouissance un égoïsme qui les empêche de se livrer tout entiers; ils ne touchent pas le sommet de la volupté et de la douleur que seuls connaissent ceux qui aiment, c'est-à-dire qui ne sont pas à eux-mêmes leur propre

limite.

Peut-être trouvera-t-on ces considérations inattendues. C'est que je crois qu'il faut aimer et sentir la vie, mais aussi la comprendre toute, et que le mot de volupté a un sens plus magnifique et souverain qu'on ne lui prête d'habitude. Voici donc un livre qui est précieux à lire, puisqu'il orne à la fois notre sensibilité et notre raison : que M. René Boylesve en soit loué.

Henry Bordeaux.

Paris, ce 16 mars.

\'agrêable leçon

Dans la brise ailée et sonore s 1 éveillent les dieux bocagers ; et le chalumeau des bergers brode de ses accords légers le voile rose de l'aurore.

Tircis aux pieds d'Eglé dit son âme amoureuse* Vair est bleu; la rosée étincelle aux buissons; le ruisseau d'argent clair brille dans les cressons, et le chien noir a Vceil sur la brebis peureuse.

Sur ses pipeaux Tircis à la Journée Heureuse prélude ; mais soudain, jalousant ses chansons, Eglé veut à son tour, par d'aimables leçons, d'une haleine qui chante emplir la flûte creuse.

Inhabile, elle souffle et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, et les maintient crispés sur des accords moroses.

Eglé s'irrite; alors, Tircis pour V apaiser

sur sa bouche vermeille appuie un long baiser;

et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses...

Dans là lumière qui recule s'endorment les dieux bocagers; et le chalumeau des bergers suspend ses accords prolongés au voile bleu du crépuscule.

Albert Samain.

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