RÉPONSE A MÉNALQUE
A mon ami Gide.
orsque Dieu me donnera de mourir, j'aurai, à ma dernière heure, un sourire pour ceux que j'aurai aimés, pour toi, Ménaique.
Je n'aurai pas été nomade, je n'aurai pas été charmé par des musiques instrumentales — je n'entends que celles des vers — je n'aurai point partagé le lit de riches Vénitiennes, n'ayant pas eu, pour les payer, des cargaisons d'ivoire, d'oiseaux et d'aromates.
Je souhaite que ma suprême pensée soit pour ma mère, mais je désire, auparavant, revoir en une brève songerie, ceux qui me charmèrent et, qu'ensemble, nous appréciâmes.
Que pour cette illusion dernière, Henri de Régnier m'apporte ses paons, ses colombes et ses cyprès fleuris de roses ; Loti ses lotus; Mallarmé ses lys et son mystérieux encens; Griffin des cygnes épanouis et des chansons de Pindare ; Rodenbach la gloire dorée de ses galères silencieuses; Maeterlinck des fleurs chaudes — et toi, Ménaique, pâtre des berges, l'infinie grâce de ta scolastique amère et puérile.
Que tous ceux que je ne nomme pas viennent aussi charmer mon agonie. Ils se tiendront autour de moi, mêlés aux enfants du village, aux métayers, aux pauvres. Et je sourirai.
Ménaique, je n'aurai point fui la famille. Je me serai éveillé, le matin, au gazouillement de ma petite nièce et de mon petit neveu — endormi, le soir, harassé par la cruelle obsession de pensée que la solitude enfante.
Tu auras vu d'étranges contrées où sont des animaux rares, des fruits gigantesques, des femmes peintes, des singes savants qui
(i) Voir VErmiiage de janvier 1896.
effeuillent des roses et répondent aux questions, des jeux d'échecs précieux, de beaux coléoptères et des botaniques merveilleuses.
Moi, je n'aurai vu cela qu'en songe.
Mais j'aurai vu de petits cochons roses boire le ciel nacré des flaques, des raisins lisses comme des gorges de vierges, des écolières à qui leurs mères défendent même la veloutine, de douces chèvres qu'un baladin fait danser pour deux sous, des hannetons sur les lilas, des centaurées dans les prairies. .
Les feuilles sur lesquelles tu écris sont orgueilleuses comme celles d'un trèfle noir. J'eusse pu montrer mon orgueil. C'était mon droit. J'ai préféré le taire, soit que d'aucuns s'en fussent offensés ou que j'eusse été ridicule.
En tout cas, tu as eu tort de nous montrer ta nef. Elle était luisante et riche, c'est vrai. Des pavillons d'or, gonflés comme des pensées humaines, se déployaient à ses mâts fleuris. Elle évoquait des chameauxj des outres, des tambours, des génies blancs, des jardins ensommeillés, des contrées merveilleuses où fusent des jets d'eau sous de livides ciels et dans des cours de marbre. Les bouts effilochés des câbles d'or ressemblaient à des paradisiers ivres. Le pont était jonché de lourdes roses, d'eaux parfumées, témoins -de fêtes coûteuses où les pauvres ne furent point conviés... Gela est vrai, encore.
Mais, enfant, tu croyais que t'appartenait cette galère, alors qu'elle n'était qu'à Dieu. Tu nous scandalisas en nous la montrant. O Ménalque I Je n'aurais pas été, s'il m'eût été permis de voyager, l'orgueilleux parcoureur d'un océan pathétique. Toi et tes amis aviez de trop Ion gués, toges.
Il y avait un sourire en moi quand tu m'exposais tes richesses, car si j'avais dû voyager...
Si j'avais dû voyager, c'eût été vers des contrées connues, ainsi que d'autres voyagèrent, naïvement, en botaniste par exemple, citoïen fidèle, professeur au Jardin des Plantes, allant herboriser et mourir à l'ombre des Ombellifères tropicales.
Du moins, eussé-je eu l'espoir, partant ainsi, de revenir avec des simples et de guérir des plaies.
J'ai tort, Ménalque, de te châtier ainsi. Je suis morose et souffrant aujourd'hui. Mais j'irai jusqu'au bout des^ reproches. Ta belle âme a eu tort de se vêtir d'emphase, une fois. Ta lettre à VErmiiage est là, sur ma table. Je ne veux pas la rouvrir. Elle ne me touche point. Les choses savent se punir entr'elles, et voici la punition : par hasard, et tout à côté de ton beau style, il y a un vieux livre. C'est un pauvre petit livre qui a l'air d'avoir honte d'être auprès de