‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 88 sur 150 · LE VAGABOND · texte numérisé non relu

LE VAGABOND

tez, riez, les petits oiseaux du ciel et les grands de la terre aux faces rubicondes, moquez-vous de Piétro Piétri qui n'est qu'un gueux sans souliers, sans abri et sans pain, un vagabond qui ne sait que rouler de la route au fossé, du fossé à la route. Mes pieds saignent de sang, et mon ventre se déchire de famine et je suis triste à mourir d'ennui, car tous me

repoussent avec horreur. Autrefois cela m'était bien égal, mais aujourd'hui mon compagnon n'est plus avec moi, et je suis seul à mendier mon pain quotidien.

Riez, riez : bien des jours je ne reçois rien, bien des fois on me chasse sans pitié, et il faut encore que je me défende des bêtes fauves. Mon compagnon n'est plus avec moi. Avec son poignard et son bâton il s'est embusqué sur la grand'route au coin du bois, et les voyageurs qui sont passés, les amusant d'une fable ou les assaillant par surprise, il les a frappés par derrière et il leur a pris leur argent — à l'heure louche où le soleil se couche déjà, où la lune ne se lève pas encore ; pour moi, je ne redoute ni les coups de poignard, ni les coups de bâton — et d'ailleurs le danger était minime ; mais je n'ai pas voulu l'aider dans son entreprise ni en faire autant de mon côté ; mais en vérité je ne sais pourquoi...

Riez I riez ! Il a tant fait couler de sang sur la grand'route au détour du bois, il a tant vidé d'escarcelles et empilé de beaux sequins, qu'il est devenu un vraiment riche — un homme respectable et respecté. Il a des carrosses dorés qu'emportent des chevaux de sang — et tout le monde se met à genoux sur son passage ; il a des habits chamarrés d'or ; et le rire des vierges ingénues est pour lui — et pour lui leur baiser. Moi, je n'ai que mes larmes et leur dédain qui hausse les épaules et l'effroi de leur pudeur qui nVéclabousse de confusion. Moi je ne suis qu'un gueux sans souliers, sans abri et sans pain, un vagabond qui ne sait que rouler de la route au fossé, du fossé à la route.

Riez ! riez ! mais Piétro Piétri en aura assez bientôt de cette injustice. Il se taillera un bâton, il s'achètera un poignard. Lui non plus ne serait pas fâché d'avoir un carrosse doré et des habits chamarrés d'or. Le cœur lui crève quand il voit les belles filles s'éloigner de lui sans un sourire, sans un regard. En vérité, en vérité, je ne supporterai plus qu'on me rebute. J'ai l'œil et la main sûrs, j'irai aussi au coin du bois, je vous guetterai traîtreusement, et malheur à ceux qui tomberont sous mon couteau !

Riez ! riez. !

Marcel Réja.

[Proses nices.)

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