DEUX
(fin)
Poggio Bracciolini à son cher Léonard d'Arezzo mille saints.
Ayant passé plusieuis jours aux eaux, fai écrit de là-même à Nicolas Niccolo une lettre que tu auras lue, je le pense. Peu de jours après mon retour à Constance on commença le procès de Jérôme de Prague que Von traite publiquement d'hérétique. J'ai résolu de t'en rendre compte à cause de la gravité de cette affaire et surtout à cause de l'éloquence de ce malheu* reux et de sa doctrine.
Je n'ai jamais vu personne, je l'avoue, qui s'approchât davantage, et particulièrement en plaidant une cause capitale, de l'éloquence des anciens que nous admirons tant. Il est merveilleux de voir avec quelle habileté, avec quelle élégance, avec quels arguments, avec quelle autorité, avec quelle finesse, avec quelle confiance il a répondu à ses adversaires et défendu sa cause. Qu'il est douloureux qu'un si noble et si grand génie se soit égaré dans cette recherche de l'erreur, si du moins les reproches qu'on lui fait sont fondés. Il ne m'appartient pas, en effet, de me prononcer dans une si grave affaire. Je me soumets à la décision des gens qui passent pour autorisés.
Ne crois pas que je vais te détailler ce procès par le menu, suivant l'usage des orateurs. Cela demanderait plusieurs jours de travail. Je me bornerai aux points les plus intéressants qui te permettront de comprendre la doctrine de cet homme.
Comme on avait amoncelé contre lui de nombreux chefs d'hérésie et qu'on les lui attribuait par témoins, on décida qu'il répondrait publiquement à chacun des griefs relevés contre lui. Amené devant l'assemblée, il refusa
longtemps de répondre, soutenant qu'il devait d'abord plaider sa cause avant de réfuter les calomnies de ses adversaires ; qu'il fallait, par conséquent, écouter Sabord ce qu'il avait à dire pour sa défense et qu'il s'occuperait ensuite des infamies accumulées sur lui par ses rivaux. Mais comme on le lui refusait, il s'avança au milieu de rassemblée :
Quelle est, s } écria~t-il, cette iniquité ) Durant trois cent quarante jours j'ai été traîné dans vos diverses prisons, gisant dans V ordure et le fumier, chargé de chaînes, manquant de tout. Ecoutere^-vous toujours mes adversaires et mes détracteurs) Ne voudre^-vous pas m* entendre un seul instant ) Vous leur ave% prêté si longtemps V oreille qu'Us ont fini par vous persuader que j'étais un hérétique, un ennemi de la foi, un persécuteur du clergé. Mais à moi, vous ne me donne\ aucune possibilité de me défendre. Vous ave\ décidé àH avance dans voire esprit que je devais être un scélérat avant même de pouvoir savoir ce que j'étais. Or, vous êtes des hommes et non des dieux, des mortels, non des immortels. Vous pouve% errer, vous méprendre, vous tromper, être trompés, être séduits. C'est parmi vous, dit-on, que se trouve la lumière du monde et les hommes les plus sages de Vunivers. C'est pour cela que vous deve\ plus scrupuleusement chercher à ne rien décider témérairement, follement, injustement. Moi, je ne suis qu'un pauvre homme ; ma vie est en jeu; mais ce n'est pas moi que je défends, moi qui dois mourir un jour; il me paraîtrait déplorable que la sagesse de tant d'hommes considérables rendît contre moi une inique sentence. Ce n'est pas tant la décision que vous alle\ prendre, en elle-même, que l'exemple que vous alle\ donner qui est dangereux.
Ainsi parlait-il, développant sa pensée avec une suprême élégance; des applaudissements et des murmures accueillirent son discours; on décida qu'il répondrait d'abord aux chefs d'hérésie dont il était accusé, puis qu'il pourrait dire tout ce qu'il voudrait. On donna donc lecture du haut de la chaire de chacun des chefs d' 'accusation. On lui demandait s'il avait quelque chose à répondre et on produisait les témoignages à Vappui. On ne saurait imaginer avec quelle habileté il répliquait et par quels arguments il se défendait. Il n'eut jamais recours à rien qui fût indigne d'' un noble esprit, de telle sorte que s'il pensait réellement ce que proclamaient ses discours, non seulement on ne pourrait rien trouver qui lui fît mériter la mort, mais rien même qui décelât la moindre culpabilité. Il assurait que tout ce qu'on lui reprochait était faux, que, tout avait été inventé par ses ennemis.
Lorsqu'on arriva à l'accuser d'être un détracteur du Saint-Siège, un
adversaire du pontife romain, un ennemi des cardinaux, un persécuteur des éveques et des clercs, hostile à la religion chrétienne, il se leva et tendant les mains, d'une voix tremblante :
De quel côté me tourneral-je, s* 'écria-t-il, ô vénérables Pères) A qui demanderai- je secours, qui pourrai- je supplier, implorer ) Est-ce vous) Mais mes persécuteurs se sont emparés de vos esprits et me les ont rendus hostiles, en m* accusant d'être V ennemi de tous ceux qui vont me juger. Ils se sont dit qu'alors même que vous considéreriez comme véniels les crimes dont ils m y ont faussement chargé, vous condamneriez pourtant Vennemi général de tout le monde, tel qu'Us ont eu Vinfamie de me représenter. Si vous les écoute^ tout espoir est perdu pour moi !
Tantôt il les harcelait par ses saillies, tantôt il les contraignait à rire dans une cause si triste, en tournant en ridicule leurs accusations. Comme on lui demandait son opinion sur le Saint-Sacrement : En lui-même, dit-il, c'est du pain ; pendant la consécration et après, c'est le véritable corps de Jésus- Chris t ; et il continua à développer cette thèse conformément à la foi. Quelqu'un répliquant : On prétend que tu as dit qu'après la consécration il restait du pain. — Oui, rèpliqua-t-il, che% le boulanger. Un membre de l'ordre des Frères prêcheurs le poursuivait avec acharnement : Tais-toi, s^écria-t-il, hypocrite ! et un autre l'accusant avec serment sur sa conscience : Voilà, dit-il, le meilleur moyen de se tromper. Il traita constamment d'âne et de chien l'un de ses principaux adversaires.
Comme le nombre et la gravité des chefs d'accusation ne permirent pas de terminer l'affaire en un jour, on la renvoya au surlendemain. Ce jour-là, après qu'on eût donné lecture de chacun des chefs d'accusation et produit plusieurs témoins à l'appui, Jérôme se leva : Maintenant, dit-il, que vous avej écouté si soigneusement mes adversaires, il est juste que vous m'écoutie% aussi avec impartialité. Malgré de bruyantes réclamations, on lui donna la parole. Il commença par prier Dieu de lui donner les dispositions et l'habileté oratoire nécessaires pour son plus grand bien et le salut de son âme. Puis il ajouta : Je sais, très illustres seigneurs, que souvent des hommes de bien ont souffert un traitement indigne de leurs vertus, qu'ils ont été calomniés par de faux témoins, frappés par d'iniques sentences, Il commença alors par rappeler Socrate injustement condamné par ses concitoyens et refusant de s'évader, lorsqu'il le pouvait, afin de dissiper la terreur des deux choses que les hommes redoutent le plus, la prison et la mort. Puis il parla de la captivité de Platon, de la torture d'Anaxagore
et de Zenon, des condamnations injustes dont furent frappés de nombreux anciens, de l'exil de Rutiflus, de Boèce, et de la mort indigne de plusieurs autres que mentionne Boèce lui-même. Ensuite il cita V exemple des Hébreux et rappela d'abord que Moyse, le libérateur et le législateur de son peuple, avait été souvent calomnié par les siens et représenté comme le séducteur et V ennemi de son peuple. Il mentionna Joseph, vendu par la jalousie de ses frères puis jeté en prison sous prévention d'adultère ; puisEsaïe, Daniel et presque tous les prophètes frappés d'iniques sentences comme révoltés et ennemis de Dieu. Il ajouta la condamnation de Suzanne et de beaucoup d'autres qui bien que justes et saints périrent victimes d'injustes décisions. Arrivant ensuite à Jean le Baptiste et à notre Sauveur, il rappela qu'ils avaient été condamnés sur de faux témoignages par de faux jugements. Puis il passa à Stéphane, lapidé par l'assemblée des prêtres, aux apôtres, tous condamnés à mort, non comme martyrs mais sous imputation de sédition, d'excitation du peuple à la révolte, de mépris des dieux et de crimes divers. Il montra qu'il était indigne qu'un prêtre fût injustement condamné par un prêtre et bien plus encore par une assemblée sacerdotale, et il le montra par des exemples ; mais le plus abominable, ce serait qu'un pareil jugement fût prononcé par un concile. Il développa très habilement ce thème et se fit écouter de tous. Mais comme la solution du procès résidait dans les dépositions des témoins, il montra par de nombreux arguments qu'on ne pouvait y ajouter aucune foi, d'autant plus qu'elles avaient été dictées non par l'amour de la vérité, mais par la haine, la malveillance et l'envie. Il expliqua si bien les causes de cette haine qu'il réussit presque à persuader l'auditoire. Ce qu'il disait paraissait si vraisemblable que, si ce n'eût été un procès d'hérésie, tous ces témoignages seraient devenus suspects- Tout le monde était ému et disposé à la miséricorde. Il avait ajouté,, en effet, qu'il s'était volontairement présenté au concile pour se justifier ; il avait raconté ses travaux et sa vie, pleine de devoir et de vertu. Il avait rappelé qu'autrefois les hommes les plus savants et les plus saints avaient coutume de différer d'avis sur les questions religieuses, non par manque de foi, mais pour mieux découvrir par la discussion les vérités de la religion; c'est ainsi qu'Augustin et Jérôme étaient d'opinions différentes, et non pas seulement différentes, mais souvent opposées, sans qu'on les eût pour cela suspectés d'hérésie. Tout le monde s'attendait à ce qu'il se disculpât soit en rétractant les propositions qu'on lui reprochait, soit en demandant pardon de ses erreurs. Mais il affirma qu'il n'avait jamais soutenu d'erreurs et qu'il
ne voulait pas se rétracter sur des propositions dont il était faussement accusé. Enfin, il arriva au panégyrique de Jean Huss, condamné au feu, le qualifiant d'homme bon, juste , saint et indigne d'une pareille mort. Luimême il était prêt à affronter tous les supplices- avec calme et courage. Il s'abandonnait à ses ennemis et à ces témoins faux et menteurs qui devraient un jour rendre compte de leurs crimes devant Dieu qu'on ne trompe pas.
Une grande douleur étreignait les assistants ; ils souhaitaient le salut d'un homme si remarquable, pour peu qu'il fût en bonnes dispositions. Mais lui semblait chercher la mort en persévérant dans ses résolutions. Dans son éloge de Jean Huss, il dit que cet homme n'avait jamais parlé contre l'Eglise de Dieu, mais contre les abus du clergé, contre l'orgueil, le faste et le luxe des prélats ; car ce saint homme s'indignait de voir gaspiller à entretenir des courtisanes, à donner des festins, à engraisser des chevaux et des chiens, à porter de riches vêtements et à d'autres choses indignes de la religion du Christ, le patrimoine des églises qui appartenait d'abord aux pauvres^ puis aux hôtes étrangers, enfin aux constructions religieuses. Mais là où il développa le plus de talent, c'est dans la présence d'esprit dont il fit sans cesse preuve pour répondre à chacune des interruptions continuelles qui arrêtaient son discours, à chacune des objections qui discutaient ses arguments, sans manquer d'en relever aucune, et contraignant ses contradicteurs soit à rougir, soit à se taire. Quand les murmures commençaient, il cessait de parler, adressant parfois à la foule de sanglants reproches; puis il reprenait son discours, priant et suppliant qu'on le laissât parler, puisque c'était la dernière fois qiCon l'entendrait. Les bruits de l'assemblée ne purent émouvoir son calme et son intrépidité. Et ce qui restera comme un merveilleux souvenir, c'est qu'il venait de passer trois cent quarante jours au fond d'une tour fétide et obscure, supplice dont il déplora lui-même la cruauté, prétendant qu'en homme courageux il ne gémissait pas d'avoir souffert, mais d'avoir subi un si indigne traitement. Il ne pouvait comprendre la cruauté de ses adversaires qui l'avaient tenu dans un cachot où il était impossible non pas seulement de lire, mais même de voir. Je passe sous silence les angoisses qui devaient le torturer et qui auraient dû lui faire perdre la mémoire. Et pourtant il cita tant de sages et savants hommes à l'appui de ses opinions, il s'appuya sur l'avis de tant de docteurs ecclésiastiques qu'il semblerait à peine avoir eu le temps de réunir un pareil arsenal de preuves s'il eût passé toute cette période à préparer sa défense dans une complète tranquillité d'esprit. Sa voix était douce, timbrée, sonore, son geste oratoire plein de dignité, soit pour exprimer l'indignation,
soit pour exciter la pitié qu'il ne demandait pas plus qu'il ne désirait l'obtenir. Il se tenait intrépide et sans peur, attendant la mort sans la mépriser. On aurait dit un autre Caton. O héros digne de l'éternel souvenir des hommes ! Je ne fais pas l'éloge de ce qu'il pouvait croire de contraire aux doctrines de l'Eglise ; j'admire son intelligence, sa science si variée, son éloquence, sa douceur de parole et la finesse de ses répliques. Mais je crains que tout cela lui ait été donné par la nature pour son malheur.
On lui accorda deux jours pour se repentir. Beaucoup de savants personnages allèrent le voir pour le faire changer d'opinion. Le cardinal de Florence, entre autres, alla le trouver pour le ramener dans le droit chemin. Mais comme il persévérait obstinément dans ses erreurs, le concile le déclara coupable d'hérésie et le condamna au feu. Il marcha au supplice le front serein et le visage joyeux. Il ne redoutait ni le feu, ni la torture, ni la mort. Nul stoïcien n'affronta jamais la mort avec tant de calme et de courage que ce malheureux ne sembla la chercher. Arrivé sur le lieu du supplice, il se dépouilla lui-même de ses vêtements. Puis, tombant à genoux, il vénéra le poteau auquel on allait l'attacher. Il fut d'abord attaché nu au poteau avec des cordes mouillées et des chaînes. Ensuite on entassa autour de lui, jusqu'à la poitrine, du bois non menu, mais fort gros, entremêlé de paille. Puis, le feu ayant été allumé, il se mit à chanter un hymne que la flamme et la fumée eurent peine à interrompre. Voici la plus grande marque de courage qu'il ait donnée. Comme le bourreau voulait mettre le feu derrière lui, pour le lui cacher : Viens ici, cria-t-il, et allume le bûcher sous mes yeux; si j'en avais eu peur, je ne serais jamais venu en ce lieu qu'il m'était facile de fuir. Ainsi périt cet homme remarquable sauf au point de vue de la foi. J'ai assisté à son supplice, j'ai vu chacun de ses actes; qu'il ait agi par malice ou par obstination, il est certain que ce fut la mort d'un grand philosophe.
Grâce à mon désoeuvrement, n'ayant rien à faire, je t'ai écrit cette longue cantilène. J'ai voulu m* occuper à quelque chose et te raconter une histoij-e peu semblable aux récits des anciens. Car ni Mucius Scévola ne vit brûler un de ses membres avec autant de constance que celui-là tout son corps, ni Socrate ne but le poison aussi volontairement qu'il se livra au bûcher. Mais en voilà asse%. Tu m'excuseras si j'ai été trop long. Et pourtant un pareil sujet demandait de plus grands développements. Mais je n'ai pas voulu être trop prolixe. Adieu, mon cher Léonard. Constance, le jour où Jérôme subit sa peine (i«r juin 141 6).
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