‹ L'Ermitage - 1896 - volume 12Chapitre 90 sur 150 · LE CONGRÈS DES POÈTES · texte numérisé non relu

LE CONGRÈS DES POÈTES

L'aimable et honorable directeur de la Plume, M. Léon Deschamps, écrit dans sa revue du mois de février : « Par 27 suffrages nettement exprimés (nous n'avons compté que ceux-là) M. Stéphane Mallarmé est désigné pour tenir le sceptre de la royauté poétique. »

Mais qu'est-ce qu'un suffrage nettement exprimé ? Et peut-on retenir comme tels, en faveur de M. Mallarmé, les suffrages :

i° de M. Beàufils, qui vote à la fois pour M. Mallarmé et M. Dierx.

2 de M. Bouyer qui nomme plusieurs poètes. et, sous son pseudonyme Viviane de Brocélyande, vote pour M. France.

3° de M. de Colleville qui vote aussi pour M. Moréas.

40 de M. Léon Deschamps qui dit en propres termes : « A l'heure où j'écris Stéphane Mallarmé est élu. Mon sujjrage va droit à son successeur : Jean Moréas. »

5 de M. Fontaimas qui choisit aussi MM. Dierx, de Hérédia, Verhaeren et quelques autres encore.

6° de M. Lucien Jean qui, après avoir nommé MM. Dierx, Mallarmé, de Régnier, ajoute : « 11 en est d'autres que je sens plus près de moi. Parmi tous, M. Adolphe Retté est celui de qui j'ai partagé très souvent les admirations et les haines. »

7 de M. Paul LECLERaqui nomme, il est vrai, M. Mallarmé, mais ne vote pas pour lui : « Je ne cherche pas à installer dans mon admiration un « successeur » à Paul Verlaine. Dans ma bibliothèque, auprès de M. Mallarmé, il est toujours vivant en ses volumes. »

8° de M. Roland de Mares qui pense qu'on ne peut remplacer Verlaine, mais qu'il faut « admirer et respecter Mallarmé, de Hérédia, Rodenbach, Vielé-Griffin et le barde étonnamment puissant et barbare qu'est Emile

Verhaeren ».

9 de M. Mockel qui dit bien : « Un front plus noble que nul autre s'ett élevé au-dessus de nous : c'est vous désigner Stéphane Mallarmé. » Mais aussitôt ajoute : « Pourquoi faut-il des échelons ? José-M. de Hérédia ne sera le second nulle part. »

io° de M. Randon qui désigne ensemble « ces trois Aèdes : José-Marfa de Hérédia, Léon Dierx et Stéphane Mallarmé ».

1 1° de M. Saunier qui écrit : « Le plus grand, le plus digne. — ■ Mais ce ne peut être que Stéphane Mallarmé. Cependant si l'on voulait de la vie, et puis des émotions et encore quelques sensations, il faudrait aller plus avant : Emile Verhaeren est ce poète de demain. »

12° de M. du Saussay qui déclare : « Il ne serait pas plus fou d'affirmer que l'électricité a remplacé les pommes de terre frites, que de nommer, catégoriquement, Richepin ou Mallarmé — les deux meilleurs selon moi et si différents I — comme les successeurs de Verlaine. »

13 de M. Zisly qui hésite : « Comme successeur digne de Paul Verlaine, je ne vois que le bon et doux Adolphe Retté ou encore Stéphane Mallarmé, ou encore... aucun successeur. »

De même, selon la Plume, M. Jean Moréas aurait obtenu 19 voix. Mais peut-on tenir comme nettement exprimés, en faveur de M. Moréas, les suffrages :

i° de M. F.-A. Cazals qui dit : « Mes dessins et mes chansons ont autant fait pour la gloire de Stéphane Mallarmé et de Jean Moréas que leurs poèmes... Je souhaite leur avènement dans cet ordre. »

2 de M. de Colle ville qui vote aussi pour M. Mallarmé.

30 de M. Dequillebecq., qui semble remettre l'effet de son vote à une assez lontaine échéance : le successeur de Verlaine ? « Donnons cent ans, s'il vous plaît. Ce n'est pas trop en dépit de l'estime toute particulière que j'ai pour M. Moréas dont j'apprécie fort les vers. »

4 de M. Rebell qui vote à la fois pour M. Moréas et (comme je le comprends !) pour M. Anatole France.

Mes conclusions sont assez éloignées, on le devine, de concorder avec celles de M. Deschamps. A mon compte, M. Mallarmé a obtenu (27 — > i3) = 14 suffrages dont quelques-uns encore fort incertains, et M. Moréas (19— 4) —15 suffrages, tous très nettement exprimés. M, Moréas est donc, aux yeux de la Fortune comme à mon sentiment privé, l'élu de ce Congrès.

Toutes ces erreurs (car il y en a d'autres) que des personnes, d'une indiscutable loyauté, d'une science comptable justement renommée, ont pu commettre, témoignent de 3a fatale incertitude de ces votes, de la vanité de ce jeu. Je n'oserais dire pourtant que cet amusement fut tout à fait ridicule. Et vous me comprendrez si, comme je l'espère, vous avez su distinguer parmi les 180 réponses au directeur de la Plume, celle de M. Charles Maurras. La figure de Paul Verlaine y est tracée avec un art merveilleux. Et il ne s'est rien fait de plus ressemblant. Or, l'idée de ce congrès ne déplaît pas entièrement à M. Maurras. Et il constate avec plaisir qu'un « tel usage tend à rétablir dans là littérature les coutumes et les mœurs d'une monarchie. » Je m'en réjouis avec lui. Mais je regrette quexette royauté, à l'image de l'ancienne monarchie polonaise, dépende

d'un suffrage aussi étendu. Il n'est rien de plus insensé. Je m'assure d'ailleurs que M. Maurras ne peut désirer une telle autorité : il n'aime guère, à l'accoutumée, ce qui nous vient des Sarmates.

Je sens bien tout ce qu'il y a d'inconvenance à m'entretenir ainsi de politique avec des poètes. Mais cette inconvenance est aujourd'hui nécessaire. Et je proteste sans rire que si M. Mallarmé n'est pas élu, il ne doit s'en prendre qu'à la politique.

J'avais remarqué dans la Galette Européenne un article sur le plébiscite de la Plumé. Et j'ai su plus tard le nom de son auteur : M. Louis-N. Baragnon. Croyez que je trahis ce nom sans remords. M. Baragnon resserre chaque jour en quelque cinquante ou cent lignes des arguments d'une très diverse érudition, d'un sens toujours parfait. Et il semble, en ne les signant point, dédaigner ces chroniques.de la Galette comme ses « Saint-Simon » de la Revue Blanche. De là vient qu'on ne connaît pas assez M. Baragnon. Et mille bons esprits s'ennuient qui chaque jour se pourraient nourrir de ses fortes pensées. M. Baragnon, bon chrétien, devrait avoir quelque pitié de ces personnes.

Je suppose, écrivait-il à l'ouverture du Congrès, je suppose un aimable homme dont les habitudes vraiment maladives d'ironie laisseraient intactes la fine érudition et l'aimable courtoisie, qui, nourri de Hoffmann et de Poëj pense en allemand, construise en anglais et, par une plaisanterie suprême, nous fasse Vhonneur de nous emprunter notre vocabulaire. A coup sûr, un tel écrivain laisse place, entre Français, à toutes les compétitions. Sa transactionnelle royauté ne désobligera personne. Elle sera fondée sur deux voix de majorité.

Pour moi, j'imaginais que cette majorité serait plus forte. Nous avons tant de saxons parmi nos poètes et « l'aimable courtoisie » d'un Mallarmé est si rare I Mais j'avais compté sans la politique.

Le désordre que je déteste dans les œuvres de nos barbares façonne aussi leurs mœurs à l'anarchie. Le dédain de la tradition entraîne leur esprit à la haine de toutes les autorités. Ils proclament le vers libre. Et vous présumez qu'ils doivent, pour la plupart, proclamer leurs personnes plus libres encore. Us ne voulurent donc point se donner un maître. Et pour que nul d'entre eux ne fût élevé au-dessus des autres, ils dispersèrent leurs suffrages sur plusieurs noms.

Cependant, accoutumés à toutes les nécessaires disciplines de l'esprit, amis de la beauté, et, par là-même, de l'ordre qui la manifeste, de l'autorité qui la maintient, les poètes de l'Ecole romane et quelques écrivains d'aspirations semblables se ralliaient autour d'un seul. Et M. Moréas est élu.

N'en concluez pas, je vous prie, que j'attache la moindre importance à ce scrutin. La gloire de M. Moréas ne s'estime point par des suffrages.

Eile est au-dessus de ces misères. Ce poète que la noble Àihène a nourri a pour ancêtres Ronsard, La Fontaine, Racine. Et voilà ses seuls répondants. Il est l'élu des nymphes de la. Seine, l'athénien honneur des Gaules ; je ne sais point de plus beaux titres qu'on puisse ambitionner. Les vraies Muses, les Muses simples furent ramenées par lui. Ce rayon de la poésie française que les romantiques avaient brisé en mille couleurs, il l'a rétabli dans la blancheur et 'dans la pureté primitives.

Ces vérités ne sont point inaccessibles aux bons esprits. Mais il faut qu'ils s'y accoutument. Il faut surtout qu'ils se déshabituent de quelques erreurs. Ils comprendront alors, et notre aimable Saint-Antoine sera sans doute de ce nombre, que simplicité ne veut dire ni pauvreté ni platitude.

Quant aux sots, ce sera longtemps encore leur métier de ne comprendre

pas. Eh bien 1 ce sera, de temps en temps, notre récréation de leur rendre

familière l'idée de leur sottise et,

Telle la peau d'un vieil onagre Qui résonne au tympanon,

de les faire retentir de notre mépris. Du moins seront-ils harmonieux de

cette sorte.

Lionel des Rieux.

p # s. Je me vois forcé de remettre au prochain mois l'analyse des

livres que j'ai précédemment annoncés et de les Vies encloses, par Georges Rodenbach.

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